La crise sanitaire, catalyseur ou électro-choc pour les démocraties

La crise sanitaire, catalyseur ou électro-choc pour les démocraties

Le monde d’avant n’était pas, loin de là, unifié et homogène. Les oppositions entre les classes sociales étaient fortes. L’espoir du grand soir a été prégnant, en France, jusque dans les années 1980.

Pour autant, les valeurs de progrès, d’ascension sociale, de réussite par l’école transcendaient les différentes catégories de la population française. La crise sanitaire pourrait accroître la largeur de certains fossés.

L’opposition entre les jeunes et les seniors a pris ainsi un tout nouveau relief avec le coronavirus. Les moins de trente ans sont moins touchés en développant des formes plus asymptomatiques de la maladie quand les plus de 75 ans paient un lourd tribut. Les autorités en France comme dans un très grand nombre de pays ont décidé de mettre à la cape l’économie afin d’éviter l’engorgement des hôpitaux et de sauver des vies. Les écoles, les universités ont été fermées, de nombreuses entreprises ont dû licencier ou différer leurs recrutements.

 

Opposition entre les jeunes et les seniors

Avec le déconfinement, les jeunes souhaitent retrouver leurs habitudes d’avant, se rassembler, à la grande peur de leurs aînés qui craignent pour leur vie et celle des plus âgées. Cette opposition générationnelle d’une nouvelle forme s’inscrit dans une tendance plus large, plus sourde. Les moins de 35 ans estiment, selon les enquêtes menées depuis plusieurs années par le Cercle de l’Épargne, que le système de retraite ne sera pas capable de leur verser des pensions. Si cette allégation est fausse ou exagérée, elle témoigne d’une méfiance voire d’une défiance. L’augmentation des dettes publiques constitue néanmoins un transfert intergénérationnel ; la crise sanitaire ne faisant que l’augmenter d’un nouveau cran. Les anciennes générations sont accusées plus ou moins explicitement de n’avoir pas pu régler les problèmes actuels, du réchauffement climatique à la crise sanitaire en passant par le chômage et les inégalités.

L’avènement de Greta Thunberg comme égérie de la transition énergétique à 15 ans est tout un symbole. Cette division intergénérationnelle s’exprime aussi par le fait que les actifs risquent de subir des pertes de revenus quand les retraités bénéficient du maintien de leur niveau de vie à travers leurs pensions. L’écart entre les deux catégories n’a jamais été aussi élevé. Si avant la crise, les retraités avaient un niveau de 5 points supérieur à celui de l’ensemble de la population, cet écart atteint désormais 10 points.

 

Différences de statut et de travail

La multiplication des aides, des plans de soutien provoque naturellement des césures au sein de la population. D’un côté, il y a ceux qui seront protégés car travaillant au sein d’une entreprise en expansion ou bénéficiant de l’attention des pouvoirs publics, de l’autre ceux, travailleurs indépendants, titulaires de CDD ou de missions d’intérim, et salariés de PME, qui ne bénéficient pas de l’appui de l’État.

D’autres divisions sont de plus en plus marquées. Le télétravail distend également les liens entre les différents métiers, entre ceux qui sont au contact avec le public et les autres. Enfin, certaines professions organisées avec des taux de syndicalisation élevés pourront obtenir une amélioration de leurs conditions de travail.

Même si dans un premier temps, les décès d’hommes politiques comme Claude Goasguen ou Patrick Devedjian ont donné l’impression que la Covid-19 pouvait concerner tous les Français de manière identique, les statistiques de l’INSEE ont révélé que le taux de prévalence était plus important dans les quartiers défavorisés et au sein des populations à revenus modestes.

La crise a également souligné les différences au niveau des conditions de vie, entre ceux qui pouvaient aller à la campagne, ou qui avaient un appartement relativement spacieux avec le cas échéant une terrasse et les autres.

 

Inégalités et frustrations

Les différences sociales et les inégalités sont consubstantielles aux sociétés humaines. Leur régulation est une des clefs de la réussite des nations. Les difficultés des États d’Amérique latine et de certains pays africains provient de l’incapacité des gouvernements à rendre supportable les différences. Les pays occidentaux avaient, avec le fordisme et le keynésianisme, réussi à maintenir la cohésion des populations. De la fin de la guerre 14/18 jusque dans les années 1990, les écarts de revenus et de patrimoine s’étaient réduits. Même si l’augmentation depuis est faible, notamment en France, elle est très mal ressentie. Avec Internet, tout est visible et cela sans filtre. La frustration est difficile à contenir.

La segmentation de la société est d’autant plus difficile à vivre que l’ascenseur social s’est ralenti. Les sociétés se sont figées du fait que la croissance est plus faible. Les régimes autoritaires se nourrissent des divisions pour asseoir leur pouvoir.

Après avoir remporté le match de la fin du XXe siècle, les démocraties sont pour le moment en panne ou sur la défensive. Jamais depuis les années 1930, elles n’avaient été autant contestées. Leur rebond passera par la capacité à retrouver un sens à l’action publique et à mobiliser autour de projets fédérateurs auprès des opinions publiques.

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