Interrogations sur la mortalité infantile

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Interrogations sur la mortalité infantile

Après avoir figuré parmi les meilleurs élèves européens, la France enregistre depuis une quinzaine d’années une remontée de la mortalité infantile. Le rapport de l’Inspection générale des affaires sociales publié, cet été, souligne le caractère multifactoriel de cette dégradation, qui se concentre dans les premières semaines de la vie et révèle de profondes inégalités sociales et territoriales.

Un fléau qu’on pensait avoir vaincu

Au début du XXe siècle, entre 1901 et 1910, 141 enfants sur 1 000 mouraient avant leur premier anniversaire. Le taux était encore de 52 % en 1950, de 27 % en 1960, de 10 % en 1980 et de 7 % en 1990. La diffusion de l’hygiène, les progrès de la médecine, la généralisation des antibiotiques et les politiques de protection maternelle et infantile avaient permis une diminution presque continue, en dehors des guerres et de quelques crises sanitaires. En un siècle, la mort d’un nourrisson était passée du statut de drame fréquent à celui d’événement heureusement rare. Cette évolution représentait un des marqueurs les plus tangibles du progrès social.

Après un point bas de 3,5 décès pour 1 000 naissances vivantes en 2011, le taux de mortalité infantile est remonté à 4,1 % en 2024 avec 2 709 enfants sont décédés avant leur premier anniversaire, soit un enfant sur 250. Les données les plus récentes de l’INSEE apportent une légère nuance : en 2025, le taux s’est établi à 4,0 %, avec 2 550 décès, et semble s’être stabilisé depuis 2022. Le taux reste néanmoins supérieur de près de 15 % à son niveau de 2011.

Cette évolution est d’autant plus préoccupante qu’elle singularise la France. Dans la majorité des autres pays européens, la mortalité infantile a continué de reculer. La France, qui occupait la troisième place de l’Union européenne entre 1996 et 2000, est ainsi tombée au vingt-troisième rang en 2022. Depuis 2015, son taux est supérieur à la moyenne européenne. Selon l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS), si la France avait enregistré en 2024 le taux moyen de l’Union européenne, soit 3,3 ‰, 529 décès de moins auraient été dénombrés. Avec les performances de l’Italie ou du Portugal, dont le taux est de 2,5 %, l’écart aurait atteint 1 057 décès.

Les travaux de l’Institut national d’études démographiques confirment ce recul. En 2022, pour le risque de décéder entre la naissance et le quinzième anniversaire, la France se situait au vingt-quatrième rang européen pour les garçons et au vingt-deuxième pour les filles, alors qu’elle figurait encore parmi les premiers pays au début des années 1990. Ce recul provient essentiellement de la mortalité avant un an. Une douzaine de pays de l’Union affichaient déjà un taux inférieur à 3 %. La France demeure très bien classée pour la survie après 65 ans, mais elle a perdu son avantage aux premiers jours de la vie.

Cette dégradation se concentre presque exclusivement dans la période néonatale, c’est-à-dire durant les vingt-huit premiers jours. En 2024, un quart des décès avant un an sont intervenus le jour de la naissance, la moitié entre le premier et le vingt-septième jour et le dernier quart entre le vingt-huitième jour et le premier anniversaire. Depuis 2011, la hausse provient de la mortalité de 1 à 27 jours, passée de 1,5 à 2,0 %, tandis que la mortalité post-néonatale est demeurée stable. Le problème français se joue donc moins durant les mois qui suivent le retour au domicile qu’autour de l’accouchement et de la prise en charge des nouveau-nés les plus fragiles.

La prématurité occupe une place centrale

Environ 55 000 enfants naissent prématurément chaque année en France, soit 6,9 % des naissances. Selon les données reprises par l’IGAS, les prématurés représentent 81 % des décès périnatals et leur risque de mourir est environ cinquante fois supérieur à celui des enfants nés à terme. Dans les pays disposant d’un système de santé développé, la prématurité et ses complications expliqueraient la moitié des décès néonatals, devant les malformations congénitales et les complications de l’accouchement.

Les garçons demeurent plus vulnérables que les filles : de 2004 à 2022, leur taux de mortalité infantile a atteint 4,1 %, contre 3,4 % pour les filles, soit un écart de 21 %. Les enfants issus d’une grossesse multiple sont encore plus exposés. Leur risque de mourir avant un an est cinq fois supérieur à celui des enfants issus d’un accouchement simple, avec un taux de 16,7 % contre 3,3 %. Entre les périodes 2010-2014 et 2015-2022, leur mortalité s’est accrue, passant de 16,4 à 18,7 %.

L’âge plus tardif de la maternité constitue un facteur de risque supplémentaire. En 2025, l’âge moyen à l’accouchement a atteint 31,2 ans, contre 29,6 ans vingt ans auparavant. Le risque de décès est plus élevé aux âges extrêmes : sur la période 2004-2022, le taux s’est élevé à 6,6 % lorsque la mère avait 21 ans ou moins et à 5,8 % à partir de 44 ans, contre 3,3 % entre 26 et 37 ans. Pour autant, l’INSEE estime que l’évolution de la structure des naissances selon l’âge de la mère n’explique pas, à elle seule, la hausse globale. La diminution du nombre de maternités précoces a en partie compensé l’augmentation des maternités tardives.

Les inégalités sociales sont manifestes

Entre 2004 et 2022, le taux de mortalité infantile a été de 2,2 % pour les enfants de mères cadres, de 3,5 % pour ceux d’ouvrières, de 3,6 % pour ceux d’employées et de 5,1 % pour ceux de femmes inactives ou dont la catégorie sociale n’était pas renseignée. Conditions de travail plus pénibles, tabagisme, surpoids, pathologies préexistantes et moindre recours aux soins préventifs : les causes se cumulent. Selon une étude citée par l’IGAS, le risque de décès néonatal est 1,71 fois plus élevé parmi les 20 % de naissances provenant des zones les plus défavorisées que parmi les 20 % issues des territoires les plus favorisés. La mortalité infantile est un indicateur sanitaire, mais également un révélateur social.

Les femmes nées à l’étranger, en particulier en Afrique, sont également confrontées à un risque accru. De 2004 à 2022, le taux a atteint 4,6 % pour les enfants dont la mère était née au Maghreb et 7,5 % pour ceux dont la mère était née dans un autre pays d’Afrique, contre 3,4 % lorsque la mère était née en France. Ces écarts renvoient à une exposition plus forte à la précarité, à des pathologies plus fréquentes, à un suivi parfois tardif de la grossesse ainsi qu’à des barrières linguistiques, administratives ou financières dans l’accès aux soins. L’INSEE estime que l’augmentation de la proportion des mères nées à l’étranger n’a relevé le taux global que de 0,1 point entre 2010-2014 et 2015-2022.

Les écarts territoriaux sont marqués. De 2004 à 2022, la mortalité infantile s’est élevée en moyenne à 8,0 % dans les départements d’outre-mer, contre 3,5 % dans l’Hexagone. Elle atteignait 9,7 % en Guyane, 9,2 % à Mayotte, 8,0 % en Martinique, 7,8 % en Guadeloupe et 6,9 % à La Réunion. L’IGAS souligne toutefois que l’outre-mer n’explique pas la remontée nationale depuis 2011. En revanche, l’Île-de-France, en raison de son poids démographique et de la dégradation de ses indicateurs périnataux, contribue fortement à cette évolution.

Mortalité infantile et accès aux maternités en France en 2020
Mortalité infantile et accès aux maternités en France en 2020

Les maternités ne résument pas la périnatalité

Le rapport de l’IGAS bat enfin en brèche une idée souvent avancée. La hausse de la mortalité infantile ne peut être directement imputée aux fermetures de maternités. Leur nombre est certes passé de 1 747 en 1972 à 816 en 1995, puis à 457 en 2023. Certains départements bien dotés en maternités de niveaux 2 et 3 présentent même des résultats médiocres. Les comparaisons internationales ne dégagent pas davantage de modèle unique. La Suède concentre les naissances dans de très grands établissements et obtient de bons résultats, quand l’Italie conserve de nombreuses petites maternités tout en affichant une mortalité infantile presque aussi faible.

L’absence de relation mécanique ne signifie pas que l’organisation territoriale des soins soit sans importance. L’éloignement, les fermetures temporaires, les tensions sur les effectifs ou la mauvaise orientation d’une grossesse à risque peuvent entraîner des conséquences graves. Elle signifie simplement qu’un nouveau relèvement uniforme du seuil minimal d’activité des maternités ne saurait constituer une politique de périnatalité. Le débat ne peut se réduire à un inventaire de bâtiments.

L’IGAS recommande une stratégie nationale pour la période 2027-2030. Elle devrait reposer sur un meilleur système d’information périnatale, le repérage précoce des grossesses à risque, un accompagnement renforcé des femmes les plus vulnérables, une orientation vers l’établissement adapté et une amélioration de la prise en charge en néonatologie. Le rapport propose également de réviser les règles de fonctionnement, devenues en partie obsolètes, et de publier des indicateurs de résultats pour chaque maternité.

Auteur/Autrice

  • Philippe Crevel est un spécialiste des questions macroéconomiques. Fondateur de la société d’études et de stratégies économiques, Lorello Ecodata, il dirige, par ailleurs, le Cercle de l’Epargne qui est un centre d’études et d’information consacré à l’épargne et à la retraite en plus d'être notre spécialiste économie.

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