L’Europe et le complexe de puissance

L’Europe et le complexe de puissance

L’Europe s’est construite sur les cendres encore chaudes de la Seconde Guerre mondiale en renonçant, dès le départ, au concept de puissance. Pour surmonter un passé marqué par les guerres dont trois conflits franco-allemands en moins de soixante-dix ans, ainsi que par l’abîme moral de la Shoah, les responsables politiques ont alors choisi la voie de l’économie et du droit. Pas à pas, l’Union européenne a étoffé ses compétences et est parvenue à attirer un nombre croissant d’États qui avaient en commun de ne pas vouloir être soumis au diktat de leurs voisins. L’adhésion des anciens pays du Pacte de Varsovie répondait parfaitement à cette logique. Libérés de la férule soviétique, ils ne souhaitaient en aucun cas être placés sous le joug de la France ou de l’Allemagne. En devenant le pays le plus peuplé et le plus riche d’Europe, après la réunification, cette dernière aurait pu chercher à imposer son leadership et bâtir autour d’elle une Europe de la puissance. Mais le poids de l’histoire a joué le rôle de vaccin.

Des compétences techniques mais pas de pouvoirs régaliens

Par nature autant que par circonstance, la construction européenne est administrative avant d’être politique. Ses champs de compétence sont d’abord techniques : commerce, marché unique, monnaie. Dès qu’elle s’aventure dans des domaines régaliens, sécurité, défense, immigration, l’Union se heurte à ses limites. Son processus de décision est itératif et repose sur la recherche du consensus le plus large possible. Cette méthode est éloignée de la tradition française, plus verticale et conflictuelle. Elle est davantage en phase avec la culture politique allemande. Unifiée tardivement et organisée sous forme fédérale, l’Allemagne est habituée aux compromis et aux grandes coalitions négociées. Par cette méthode, l’Europe est néanmoins parvenue à se reconstruire et à garantir à ses habitants l’un des niveaux de vie les plus élevés au monde, tout en leur offrant des systèmes de protection sociale sans véritable équivalent à l’échelle internationale. Cette construction n’est pas sans créer de la frustration chez certains membres.

La France a toujours vécu comme une forme de renoncement l’abandon du concept de puissance. Le général de Gaulle s’était ainsi opposé à certaines méthodes communautaires, dénonçant un “volapük technocratique” et pratiquant à plusieurs reprises la politique de la chaise vide. La France considère qu’elle porte un message universel et une mission particulière dans le monde, à l’instar des États-Unis. Cette vision s’accompagne d’une certaine nostalgie d’un passé idéalisé. Le rêve de grandeur continue de hanter les palais nationaux.

"La liberté guidant le peuple" par Eugène Delacroix
"La liberté guidant le peuple" par Eugène Delacroix © Wikimedia Commons

L’empire colonial fut également conçu, en partie, comme une compensation à la perte de l’Alsace-Lorraine. La décolonisation a provoqué des déchirements dont certaines blessures demeurent ouvertes, comme en témoignent encore aujourd’hui les relations complexes avec l’Algérie. En Europe, la France n’est pas le seul pays à éprouver des difficultés à renoncer à son ancienne grandeur. Le Royaume-Uni, ancienne première puissance mondiale, n’a jamais véritablement accepté le fonctionnement technocratique de l’Union européenne, malgré plus de quarante années de participation. Avec le Brexit, en 2016, il a préféré reprendre sa liberté, au risque de sa marginalisation.

Le retour de l’impérialisme et de la politique de la canonnière

Depuis une dizaine d’années, le monde est entré dans un nouveau cycle marqué par le retour des rapports de force, des logiques impériales et de la guerre comme moyen de règlement des différends. La montée en puissance de la Chine et des pays émergents, les interrogations américaines sur leur propre leadership ainsi que le durcissement des relations commerciales participent de cette évolution. Après avoir fait le choix d’exclure la violence des relations interétatiques, l’Europe apparaît désormais désarmée, au propre comme au figuré.

En matière de défense, les États européens ont délégué leur sécurité aux États-Unis. Après 1945, aucun pays européen n’était économiquement et militairement capable de faire face seul à la menace soviétique. Les Américains ont pleinement assumé ce rôle durant la guerre froide, notamment lors des crises de Berlin ou face au déploiement des missiles SS-20 soviétiques dans les années 1980. Ils ont assuré une double garantie : conventionnelle par le maintien de troupes importantes en Europe, nucléaire par le stationnement d’armes stratégiques. La disparition de l’URSS s’est accompagnée de l’intégration des pays d’Europe centrale et orientale au sein de l’OTAN. Cette extension marquait le triomphe occidental mais alimentait également, côté russe, le sentiment d’encerclement. Pour les anciens États membres du Pacte de Varsovie, l’Alliance atlantique constituait avant tout une assurance contre un éventuel retour de la menace russe et un moyen de bénéficier directement du parapluie américain. Beaucoup d’entre eux demeuraient méfiants à l’égard des grands États européens en raison de leur histoire. Dans ce contexte, la construction d’une véritable Europe de la défense reste particulièrement difficile. Les initiatives françaises en la matière se heurtent à cette réalité géopolitique. Pour de nombreux pays européens, il paraît préférable de supporter les volte-face, les rodomontades ou les injonctions américaines plutôt que de s’engager dans l’aventure incertaine d’une autonomie stratégique européenne. Celle-ci ne pourrait réellement prendre forme qu’en cas de retrait brutal des États-Unis de l’OTAN, sans qu’un tel scénario garantisse pour autant l’émergence d’une véritable défense européenne.

Faire jeu égal face à la Chine et les USA

La question de l’Europe – puissance dépasse le seul domaine militaire et concerne également les relations commerciales, industrielles et technologiques, ainsi que la protection des intérêts économiques. Les États-Unis comme la Chine pratiquent désormais une diplomatie économique offensive. Compte tenu de son poids économique et commercial, l’Europe pourrait faire jeu égal avec ces deux puissances. Pourtant, elle hésite encore à assumer pleinement cette position, par crainte des divisions internes et par culture du compromis. Sur le fond, les autorités européennes ont raison de défendre l’État de droit face aux logiques de prédation et de la violence. Mais cette exigence ne doit pas l’empêcher d’être plus politique, de rechercher des alliés et de bâtir des stratégies d’influence. L’Union européenne devra apprendre à conjuguer culture du compromis et affirmation de puissance si elle veut continuer à peser dans le nouvel ordre mondial.

Auteur/Autrice

  • Philippe Crevel est un spécialiste des questions macroéconomiques. Fondateur de la société d’études et de stratégies économiques, Lorello Ecodata, il dirige, par ailleurs, le Cercle de l’Epargne qui est un centre d’études et d’information consacré à l’épargne et à la retraite en plus d'être notre spécialiste économie.

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