Comment la France peut mettre une aiguille sur une « boussole stratégique » qui n’en a pas.

Comment la France peut mettre une aiguille sur une « boussole stratégique » qui n’en a pas.

Trois propositions pour la Présidence française de l’Union Européenne

Joseph Borell a rendu compte de sa « boussole stratégique », qui alerte sur l’urgence pour l’Union Européenne… d’en avoir une. La feuille de route, qui déclare « l’Europe en danger », pose d’excellentes questions, sans apporter de réponse.

Exercice typique de la diplomatie européenne qui, sous la surveillance jalouse des Etats, ne peut oser. Borell est allé au bout de ce qu’il est autorisé à dire, jusqu’à imaginer une force de projection de 5000 hommes, diable ! L’Eurocorps est censé coordonner jusqu’à 60.000 hommes. 

« L’Europe en danger » confond la parole et l’action

Typique d’une diplomatie qui confond la parole et l’action, l’interrogation et la stratégie, tant les pouvoirs sont contaminés par le souci de l’image, postures profondes, martiales, éthiques, sans lendemain.  Un héritage se construit plutôt pas à pas, dans l’ombre, en silence.  

C’est un mal profond. Toutes les diplomaties d’Europe en sont frappées. Les unes par définition (celle de l’UE), les autres, par inexistence, la nôtre, la française, par vanité. Des « Accords de Paris », régulant les nuages, au « Format Normandie », censé depuis sept ans apaiser l’Ukraine,  les déclamations, toujours morales et volontaires, engendrent un terrible et risible surplace. Verba, non acta.

La France est la première à se satisfaire d’apparences 

Ailleurs, à coté, le Maroc, Israël, la Turquie, prennent des initiatives majeures. Des initiatives diplomatiques de pays qui ne sont pas de grandes puissances sont donc capables de bouger les lignes. L’agitation verbale, à propos de l’Otan ou du Liban, du Brésil ou de l’Iran, de la Russie ou de l’Algérie, ne mène à rien. Ceci pour rappeler que si la politique étrangère de l’UE en est réduite aux déclaratifs, la France est la première à se satisfaire d’apparences. 

Un dernier symbole : le traité du Quirinal avec l’Italie, une déclaration d’amour creuse. Rien ne peut remplacer l’Italie dans notre cœur, rien ne peut remplacer la relation franco-allemande pour l’Europe. L’idée d’opposer un couple franco-italien à l’Allemagne est une idée idiote : c’est considérer que la France ne fait plus le poids, ce serait forger une alliance contre l’Allemagne, qui susciterait d’autres alliances et la rendrait encore plus forte, ce serait diviser l’Europe et la mener à sa perte. Il n’y a pas d’autre leadership pour l’Europe que le couple franco-allemand, sauf un leadership « européen », c’est à dire technocratique, sans légitimité, qui ne peut qu’échouer. 

France’s President Emmanuel Macron speaks at the EU summit finale news conference at the European Council building in Brussels, Belgium October 16, 2020. Kenzo Tribouillard/Pool via REUTERS

Se faire violence : remplacer les discours par les actes

C’est pourquoi la Présidence française de l’Union est l’occasion de se faire violence : remplacer les discours par les actes.

Chacun se rappelle la dernière présidence française. Elle avait coïncidé avec deux crises majeures : la financière, de 2008, qui avait provoqué une réaction rapide de Nicolas Sarkozy (avec Gordon Brown) ; l’invasion russe de la Géorgie, avec l’intervention décisive de la France pour arrêter les combats. Deux actions fortes, dont les suites furent moins bien menées.

On se rappelle moins de deux initiatives fondamentales, hélas toujours d’actualité : la création de l’Union Pour la Méditerranée, et le Pacte européen sur l’immigration et sur l’asile.

Orienter l’aiguille de la boussole vers le sud, la Méditerranée. 

L’initiative pour la Méditerranée qui tournait l’Europe vers le sud, s’enlisa victime de la jalousie de la Commission, de la cécité de l’Allemagne et de l’obsession russe des pays de l’est. Le commerce avec les pays du sud de la Méditerranée a pourtant augmenté, passant de 3% à plus de 8%, en partie grâce à des accords commerciaux, seule branche active de la diplomatie européenne. Et les Russes sont en Syrie, en Lybie et en Algérie. Manque, pour la France et l’Europe, l’essentiel : une politique. Pourquoi pas un traité spécifique pour la Méditerranée ? Si l’on considère la Méditerranée comme une mer fermée (comme la Caspienne), alors elle devrait régie (pour, la protection des eaux, la pêche, la biodiversité, la navigation commerciale, les flottes militaires) comme  « réservée aux riverains ». 

L’autre initiative, le Pacte sur l’immigration proposée par la France n’eut pas de suite à la hauteur des défis : il réclamait une politique européenne commune, notamment marquée par le refus de toute régularisation. A l’époque, l’Allemagne de Merkel et l’Espagne de Zapatero se voulaient plus accueillants. Aujourd’hui, le Royaume-Uni nous demande de reprendre les immigrés illégaux; ce que nous demandons à l’Algérie, au Maroc etc. La certitude d’une expulsion dissuaderait plus les migrants que les murs ou les vagues de la Manche ou de la Méditerranée. Ce devrait être le principe pour toute l’Europe, la France sera un jour obligée de l’appliquer. Qu’elle le propose.

Une politique migratoire plus stricte éviterait division, chantage et … morts.  

Une politique migratoire plus stricte au niveau européen, coordonnant les critères de l’admission de l’asile et du retour, permettrait d’échapper aux chantages exercées à des degrés divers par des pays aussi différents que la Turquie, la Biélorussie le Maroc ou l’Algérie, et d’éviter les crises avec le Royaume-Uni. Elle éviterait aussi les désillusions et les morts.  

Il y avait un troisième sujet : l’Europe de la Défense, à l’ordre du jour depuis que l’Europe existe. Il y a quatorze ans, La France avait proposé une « stratégie de défense commune ». Le résultat n’est pas au rendez-vous. Certes, 60 projets communs de Recherche et développement ont été lancés dans le domaine de l’industrie militaire. La France est le pays le plus impliqué, ce qui est naturel. Lancer des programmes avec l’appui du Fonds Européen de la Défense (FED) permet de contourner cette évidence : Jamais les Européens ne feront confiance à la France plutôt qu’aux Etats-Unis. Et quand France et Etats-Unis entrent en compétition- en Corée du sud, en Australie, en Pologne, en Suisse ou en Belgique, les Etats-Unis activent des atouts politiques que la France n’a pas. Mais elle incarne autre chose que les Etats-Unis : ce qui explique certains de ses succès, comme en Inde, ou, il y a peu, au Brésil.

Un traité pour la Méditerranée, un marché uni de la défense, une politique spatiale et cyberspatiale autonome, une politique migratoire commune.

Plutôt que de vouloir imposer un concept, l’ « autonomie stratégique » encore évanescent, elle peut s’appuyer sur les demandes américaines pour proposer une action coordonnée : Tous les pays européens doivent atteindre les 2% de dépenses militaires demandées par l’OTAN. Ceux qui ne le font pas devront alimenter une compensation au « Fonds européen de défense ». Déjà, toute politique de défense dans le cyberespace et l’espace doit s’organiser de façon commune. Impossible en cette matière de faire confiance aux Américains, même pour se défendre des Russes. 

«  La tâche de l’Empereur ? Définir les points cardinaux » simplifiait Maître Kong.  Un traité pour la Méditerranée, mer fermée ; un marché européen de la défense moins fragmenté, et plus large, une politique spatiale et cyberspatiale autonome, une politique migratoire unie. Doter d’aiguille la boussole stratégique de l’Union, voilà qui changerait les discours pour des actes. Et amènerait la Russie et les Etats-Unis à regarder l’Europe -et la France- autrement que comme des oies à plumer, mais avec délicatesse parce qu’elles sont susceptibles et qu’elles crient beaucoup.

Laurent Dominati

a. Ambassadeur de France

a. Député de France

Président de la société éditrice du site Lesfrancais.press

Auteur

  • Laurent Dominati

    Ancien secrétaire général de Démocratie Libérale, il est ensuite ambassadeur au Honduras de 2007 à 2010 et ambassadeur, représentant permanent de la France auprès du Conseil de l’Europe à Strasbourg de 2010 à 2013. Aujourd'hui, il dirige le média Lesfrancais.press .

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