Diplomatie : aveux et possibles rebonds

Diplomatie : aveux et possibles rebonds

Impairs, passes et manques. La conférence de presse qu’Emmanuel Macron a tenue à l’Elysée avant le G7 a été peu commentée, alors qu’elle a été très instructive, et, d’une certaine façon, très courageuse, tant elle reconnaissait les impasses de la diplomatie française depuis plusieurs années. 

La seule annonce qui a retenu l’attention, la fin de l’opération Barkhane, était clairement un aveu d’échec. Malgré les succès opérationnels et des milliers de civils protégés, les groupes djihadistes s’étendent et se multiplient. 2500 civils ont été tués au Sahel par des groupes armés cette année. Au début de l’engagement militaire, c’était 250. Et 50 soldats français tués durant ces huit ans de guerre.

Impairs en Afrique

L’analyse de départ était erronée, les moyens employés inadéquats. Barkhane -1 milliard d’euros par an- n’a jamais entrainé les autres Européens, ni les autres pays africains. Localement, l’action et l’influence politiques ont été plus que défaillantes. L’aveu de cet échec permettra de repenser une politique africaine débarrassée des complexes ou démangeaisons post coloniaux. 

L’Afrique est un terreau de conflits sans fin. La France peut-elle s’en désintéresser ? Non. Peut-elle régler les problèmes ? Non plus. La demande d’un effort de financement mondial pour l’Afrique faite par le Président est plus que justifié. Alain Madelin, en son temps, avait promu un plan d’éducation numérique pour l’Afrique ; Jean Louis Borloo un projet d’électrification du Continent.  Avec 1 milliard par an, on aurait pu commencer. 

Si c’est là l’ambition de Joe Biden et de son plan mondial pour le développement des infrastructures, ce serait peut-être le moyen de faire reculer l’islamisme. La place des enfants est dans les écoles plutôt que dans les milices, et plutôt dans des écoles scientifiques que coraniques. Inch Allah !

Passes à l’Amérique sur l’OTAN 

Emmanuel Macron a rencontré Erdogan, vraisemblablement à la demande de l’Allemagne et des Etats-Unis. L’OTAN ne serait donc plus en état de mort cérébral, elle revit. Parler d’« autonomie stratégique européenne » atterrit dans une indifférence certaine, même si l’avion de combat franco-allemand est sur les rails. L’Amérique est de retour : elle a repris la main.

Joe Biden sonne le rappel de l’ « alliance des démocraties », vieux refrain de Wilson, Roosevelt, Kennedy et … Reagan, une façon d’entrainer l’Europe contre la Chine, de montrer à Poutine qui est le patron. Peut-être lui a-t-il vraiment fixé des lignes rouges, il a surtout ouvert la possibilité de finir Nordstream 2, et donné à la Russie la place de « grande puissance » à laquelle elle s’accroche.

Avec toutes les ambigüités que cela comporte pour l’Europe: faut-il laisser la Russie à la Chine ? La Biélorussie à la Russie ? La Turquie en roue libre ? L’Europe n’a de politique propre ni en Afrique, ni au Moyen-Orient, nulle part. Et suivre les Etats-Unis mène souvent à des impasses. Les initiatives françaises n’ont mené à rien. En Afghanistan, Syrie, Irak, Sahel, la France n’a pas gagné. Les tentatives d’approche de l’Iran furent un échec, et le retour des Etats-Unis dans la négociation vise peut-être simplement à démontrer aux Européens qu’un accord est impossible.

En Ukraine, comme en Géorgie ou en Arménie, le poids de la France a faibli. Quatre années de négociation sur le Brexit n’ont pas permis d’élaborer une nouvelle politique avec le Royaume-Uni, un de nos premiers partenaires militaire, financier, économique. Emmanuel Macron, qui a rencontré Boris Johnson, voudrait une « nouvelle approche », il était temps. Dommage qu’ils se soient presque écharpé en public. Pourquoi chercher à être en première ligne face au Royaume-Uni ? La Commission n’est elle justement pas là pour ce rôle ingrat ? Se taire aussi est un art.

Manque encore et toujours la Méditerranée

Les éléments les plus significatifs de la conférence de presse du Président ont d’ailleurs été les silences : Rien sur l’Algérie, où la mascarade électorale traduit le peu de légitimité du pouvoir actuel, et augure des crises futures. Personne ne croit que le FLN a gagné. 

Rien sur la Tunisie où le Premier ministre s’est pourtant rendu récemment et qui représente le si fragile espoir des démocrates dans le monde arabe.  Rien sur le Maroc en conflit diplomatique avec l’Espagne. Rien, de façon générale, sur la Méditerranée, lieu des principaux risques et conflits pour la France et l’Europe: Commerce, énergie, trafics de drogue, sécurité, migrations, environnement, guerres civiles, guerres extérieures.

Silence aussi, banal hélas, sur l’Amérique latine ; comme s’il n’y avait pas là des démocraties  nouvelles, des pays amis, des cultures proches de la nôtre. Peut-être le refus de signer le projet d’accord sur le Mercosur conduit le Président à se taire. Les garanties qu’il demande, sur la déforestation au brésil par exemple, ne sont demandées à personne d’autre, prétextes protectionnistes présentés sous un jour écologiste (en vérité, le refus du Mercosur est le moyen de faire plaisir électoralement aux agriculteurs, aux « souverainistes » et aux Verts). Demande-t-on à l’Afrique, aux pays de l’ACP, la fin des déforestations sauvages ?  Impose-ton à la Chine des droits de douane tant qu’ils construiront des centrales à charbon ? Il serait temps de s’apercevoir que la France, face aux Etats-Unis, à l’Allemagne, au Royaume-Uni, est un pays latin, que sa latinité est un atout, pas un poids. 

Les non-dits et le réalisme 

Les raisins de ces silences résident dans un autre non dit : Traditionnellement, l’Amérique latine est laissée aux Etats-Unis, ce qui est bien regrettable. Mais que dire quand on a les poches vides ? Car le silence règne aussi sur la principale inconnue de cette post crise : les politiques monétaires. Comme si le Président renonçait à porter une parole économique au Forum des plus grandes puissances de la planète. La France dépend  des marchés financiers, de la BCE et de l’Allemagne. Avec de tels déficits, s’affranchir de la finance internationale supposerait une politique d’austérité insupportable. Alors applaudir une taxation minimale des géants de l’économie ou le lancement d’un « plan mondial d’infrastructures » ne coûte rien et pourrait même rapporter.

L’Amérique est de retour, annonce Joe Biden ; la France est en recul, avoue Emmanuel Macron. C’est un fait. Mieux vaut en tenir compte et repartir sur des bases plus réalistes. Car cela n’est peut être que provisoire. Les constantes restent : l’Amérique n’est pas aussi fiable que le croient les Britanniques, parce qu’elle ne tient pas toujours compte de ses alliés, que sa géographie n’est pas celle de l’Europe. Puissent les Européens se rendre compte que la première alliance des démocraties, c’est la leur.La France n’est pas aussi forte qu’elle le clame, mais plus qu’elle ne le croit. Nous avons, en Méditerranée, en Amérique latine, en Russie et en Chine, des intérêts qui ne sont pas incompatibles avec ceux des Américains, mais qui ne sont pas identiques. 

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