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De la vertu en République !

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Régulièrement, en France, l’idée d’une autre politique, de renverser la table, revient au cœur du débat public. Aujourd’hui, face au mur de l’endettement, à la croissance qui s’étiole et aux inégalités qui augmentent, certains rêvent du Grand Soir quand d’autres croient au retour d’une France d’autrefois, évidemment idéalisée. Chacun pense qu’il est possible de s’affranchir des règles de la bonne gestion publique et que l’Europe est responsable de tous les déboires du pays. De nombreuses propositions, ces derniers jours, s’inscrivent dans ce courant de pensée, de la restauration d’un grand secteur public bancaire à l’annulation de la dette publique détenue par la banque centrale, en passant par la mobilisation de l’épargne des ménages. Toutes ces propositions sont souvent habillées du drapeau du souverainisme afin de les rendre plus attachantes et de masquer leur ineptie.

Le réalisme économique…

En 1983, François Mitterrand, face à l’échec de sa politique de relance dans un seul pays, aurait été tenté par le grand large en quittant le système monétaire européen pour la Communauté européenne. Le psychodrame, certainement surjoué, se conclut par le maintien de la France dans l’Europe et l’engagement du chantier de la monnaie unique. Le Premier ministre d’alors, Pierre Mauroy, défendit cette ligne en indiquant qu’il ne savait pas conduire sur le verglas. Depuis cette date, tous les gouvernements ont accepté, du moins en façade, le réalisme économique. À la différence des Britanniques, aucun d’entre eux n’a défendu l’idée de sortir de l’Europe. En revanche, cette adhésion n’a pas empêché, bien au contraire, la France de se soustraire à ses obligations en matière de déficit et de dette publique. La monnaie étant un bien commun aux États membres de la zone euro, ceux-ci ont le devoir de la préserver en ayant des déficits publics et des déficits de la balance des paiements courants les plus faibles possibles. Or, depuis 1999, année de lancement de l’euro, la France cumule environ quinze années sous procédure pour déficit excessif.

Cette impossibilité de respecter les règles communes témoigne d’un profond individualisme chevillé au corps. Les Français considèrent leur pays comme une exception ou comme un phare qui n’a pas vocation à se plier aux désirs des autres. La volonté de refuser le système de marché ne date pas d’aujourd’hui. La France a été l’un des pays occidentaux les plus tentés par l’aventure marxiste. Le Parti communiste a occupé une place centrale sur l’échiquier politique de la sortie de la Seconde Guerre mondiale jusque dans les années 1980. Les adeptes de la planification ont été nombreux, du général de Gaulle à Jean-Pierre Chevènement. Les entreprises comme les ménages réclament à cor et à cri plus de protectionnisme. Même si les périodes de croissance riment avec libre-échange, de nombreux Français estiment que leur salut passe par la fermeture des frontières.

Aujourd’hui, certains ont la nostalgie du franc et des dévaluations qui permettraient, à leurs yeux, de gagner en compétitivité. Ils ont oublié qu’une dévaluation entérinait un affaissement économique, qu’elle s’accompagnait d’un plan de rigueur. Ils ont oublié que, faute de dollars suffisants pour acheter les importations, François Mitterrand instaura en 1983 un carnet de change qui limitait les achats de devises étrangères pour les Français se rendant à l’étranger. Une dévaluation était une source d’inflation et de perte de pouvoir d’achat.

…Contre la magie !

D’autres voudraient effacer d’un coup de baguette magique les obligations de l’État par la Banque centrale européenne. Cette action serait évidemment une banqueroute partielle de la France. Elle ne serait recevable que si nos partenaires européens procédaient de même. Il est difficile d’imaginer les Pays-Bas et l’Allemagne emboîter le pas à la France. Si celle-ci décidait malgré tout, de manière unilatérale, de procéder de la sorte, cela en serait fini de la zone euro. Une telle annulation de dette aurait l’effet d’une bombe sur les marchés financiers, provoquant une forte hausse des taux d’intérêt et une dépréciation de l’euro, avec à la clé le risque d’une crise financière de grande ampleur.

Le chef de file de la France insoumise, candidat à l’élection présidentielle, suggère de geler une partie la dette le 07
Le chef de file de la France insoumise, candidat à l’élection présidentielle, suggère de geler une partie la dette le 07 septembre 2026 — ©AFP

Enfin, d’autres imaginent un financement purement hexagonal de la dette avec une mobilisation de l’épargne des ménages. Ces derniers seraient invités plus ou moins fortement à financer les déficits publics, permettant de se libérer du joug des marchés et de l’étranger. Si la France a abandonné les grands emprunts publics d’État, c’est que cette solution coûtait fort cher. Rappelons-nous des emprunts Pinay. En outre, une telle pratique n’inciterait pas les gouvernements à faire preuve de modération en matière de dépenses publiques. Elle générerait un effet d’éviction au détriment des entreprises qui ont également d’importants besoins de financement. Les épargnants seraient les grands perdants de l’affaire car les emprunts publics seraient affublés de faibles taux. Dans cette hypothèse, l’État appliquerait sans nul doute une politique de « répression financière » à son profit.

Le défaut français ? L’arrogance ?

Derrière cette tentation de l’autre politique perce, en filigrane, un sentiment d’exception à la française. Nous serions les seules à pouvoir nous opposer à la fatalité de la réalité. L’idéal révolutionnaire hante l’esprit français, et cela sur tous les bancs de l’échiquier politique. Il se marie avec un individualisme forcené, chacun souhaitant protéger ou accroître ses acquis et ses prérogatives. Cette incapacité à dégager un consensus et à considérer l’opinion des autres explique sans nul doute la succession particulièrement importante de révolutions, d’insurrections et de changements de régime politique depuis le XVIIIe siècle. Depuis 1789, le pays a connu cinq révolutions et 16 séquences institutionnelles avec, à la clé, cinq Républiques, deux Empires, deux Restaurations, sans oublier le Directoire, le Consulat, les Cent-Jours, Vichy et les gouvernements provisoires. À ces soubresauts institutionnels, il nous faut ajouter un nombre incalculable de révoltes, dont celle du 17 octobre 2026 est la dernière en date.

La République française se déclame à tout propos mais, assez étrangement, les citoyens en ont oublié la signification réelle. La République, c’est l’union, la fraternité et surtout la primauté de l’intérêt général par rapport à l’individualisme. La République s’est construite afin de résoudre les divisions issues de la Révolution et des deux Empires bonapartistes, afin de surmonter la question religieuse. Aujourd’hui, le problème n’est pas institutionnel, il est dans le rapport des Français à leur pays. Le rebond passe par l’unité et par la réaffirmation de l’intérêt général sur les intérêts particuliers.

Auteur/Autrice

  • Philippe Crevel

    Philippe Crevel est un spécialiste des questions macroéconomiques. Fondateur de la société d’études et de stratégies économiques, Lorello Ecodata, il dirige, par ailleurs, le Cercle de l’Epargne qui est un centre d’études et d’information consacré à l’épargne et à la retraite en plus d'être notre spécialiste économie.

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