Chine : la révolution ou la ruine

Chine : la révolution ou la ruine

« – Y aurait-il une sentence capable de ruiner un pays ? 

Il n’est de paroles susceptibles de produire un tel résultat, répliqua Confucius, mais ce qui n’en est pas loin, c’est l’adage : « le seul plaisir du prince est de n’être jamais contredit ». Par cette seule sentence ne sommes-nous pas sur le point de précipiter le pays dans la ruine? » 

Entretiens de Maître Kong

Citer cet extrait des Entretiens de Maître Kong vaudrait en Chine bien des ennuis, à l’heure où 3000 députés de l’Assemblée Nationale Populaire (ANP), ont, au Grand Palais du peuple, salué le génie de Xi Jinping comme ils ont coutume de le faire une fois l’an.

Le seul plaisir du prince est de n’être jamais contredit 

La Chine a vaincu le Covid-19. La Chine a maintenu une croissance positive en 2020. La Chine a publié un rapport sur les violations des droits de l’Homme aux Etats-Unis. La Chine veille à ce que seul des « patriotes » soient élus à Hong Kong fin 2021. La Chine lutte contre le terrorisme dans le Xinjiang, grâce à des centres de formation pour les Ouighours, que des journalistes malintentionnés appellent « camps d’internements ». Heureusement, peu de journalistes couvriront l’Assemblée Nationale Populaire qui élève peu à peu Xi Jinping au rang de Mao, comme si c’était un compliment d’être associé à un des plus grands assassins de l’histoire. Reporters sans Frontières classe la Chine au 177ème rang pour la liberté d’expression, sur 180 pays, peu de chance de se voir contredit.

Xi Jinping, surnommé Winnie l’Ourson, (désormais interdit en Chine) a déjà fêté en février  sa victoire sur la grande pauvreté: 770 millions de Chinois en sont sortis en quarante ans, dont 100 millions depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping.

« Un miracle qu’aucun autre pays n’a pu accomplir en si peu de temps », rappelle-t-il. Chapeau, il a raison. Encore que tout dépend du point de départ : Sur le temps long (depuis 1800), toute l’Europe fait mieux. Depuis 1900, le Japon fait mieux. Depuis la guerre (1945), Taïwan et al Corée du sud font beaucoup mieux, ce qui presque insultant. Et depuis 2000, l’Inde fait mieux. L’exploit de la Chine est spectaculaire, impressionnant par le gigantisme démographique, il n’est pas miraculeux.

Xi Jinping

600 millions extrêmement pauvres et 1058 milliardaires  

Il n’empêche : la Chine réussit, et c’est tant mieux pour les Chinois et pour l’humanité. La question est de savoir si la Chine est devenu le nouveau modèle, et si la pente restera ascendante.

Comment est définie « la Grande Pauvreté » ? Moins de 4000 yuans par an, soit 1.69$ par jour. Le seuil de la Banque Mondiale est de 1.9$ par jour, pour les pays pauvres. Le seuil pour les pays à revenu intermédiaire, comme l’est devenue la Chine, est de 5.5$. En respectant ce critère, plus proche des réalités, 40% de la population chinoise  – 600 millions d’après le Premier ministre Li Kequiang, qui ont un revenu de moins de 1000 yuans par mois – serait encore « extrêmement pauvre ». 

En juillet, la Chine fêtera les cent ans du Parti communiste chinois et de ses 1058 milliardaires (bien plus que les Etats-Unis). Une célébration qui veut démontrer la supériorité du «modèle chinois », bien plus inégalitaire que le modèle occidental, et parachever vers l’Empire du milieu le basculement du monde. La tentation chinoise n’agite-elle pas depuis longtemps les voisins asiatiques, les Africains, les Russes ? Même l’Europe hésite à rejoindre les Etats-Unis dans une confrontation presque perdue d’avance : La Chine dominera le Monde, c’est écrit.

La Chine rassemble ses voisins dans la crainte

Vraiment ? Pendant le nouvel an chinois, Japonais et Américains simulaient en Mer de Chine une riposte navale antibalistique face à Pékin. La France les rejoindra, en juin. L’Inde et la Chine interdisent les armes à leurs gardes frontières qui s’entretuent à mains nues : 24 morts récemment. L’Australie, punie par Pékin, se rebiffe. Taïwan, privé du marché chinois pour ses ananas, s’en gave civiquement. Partout, la puissance chinoise, son expansionnisme, soude contre elle de plus en plus de pays de l’Asie du sud-est, ce qui ravit la nouvelle équipe de Biden, alors que Trump avait fait la grossière erreur d’abandonner le traité transpacifique. Pékin augmente cette année son budget militaire de 6.8%, ce qui ne rassure personne parmi ses voisins. 

Certes, craintes et jalousies pourraient être vite dissipées, tant la puissance, même inconvenante, sait se faire respecter ; à condition de maintenir le même rythme de croissance. 

Lacunes chinoises

Le déclin démographique chinois annonce des temps difficiles.  Au cours de la prochaine décennie, la proportion de personnes en âge de travailler diminuera, tandis que le nombre de retraités va s’accroitre. La croissance chinoise, encore de 6% avant la coronacrise, son plus faible taux depuis 1999, devrait retomber vers 5 puis 3, voire 2%, soit le niveau des autres pays développés. Très dépendante de l’exportation, l’économie chinoise n’a pas réussi sa reconversion vers la demande intérieure. La consommation des ménages ne représente plus que 39% du PIB contre 48% en 2000.

Le droit de critiquer, l’exemple des cent fleurs 

Malgré ses tentatives, financièrement, la Chine n’a pas réussi à entamer la primauté du dollar : Lui manque transparence et fiabilité. L’endettement global de la Chine (Etat, collectivités, ménages, entreprises) dépasse 300% de son PIB. Or la dette croit désormais plus vite que le PIB, ce qui est insoutenable à terme, d’autant que les investissements ne sont pas toujours, loin de là, dictés par la rentabilité. Bon nombre d’entreprises d’état sont surendettées et protégées.

Disposer d’un génie au sommet conduit à s’entêter dans de mauvais choix, amplifie les phénomènes de cour, suscite intrigues, complots et punitions, fait fuir ceux qui craignent l’arbitraire, falsifie les comptes et fausse la concurrence. La société de surveillance en cours d’édification concerne les citoyens et les entreprises, notées selon des critères « moraux »  c’est-à-dire politiques. Un tel système est un système de préférence -autrement dit de corruption- rarement efficace. A terme, jamais.  

Pour toutes ces raisons, Maitre Kong avait vu juste : Le plus sûr moyen de mener un pays à la ruine est d’avoir un Prince qui n’est jamais contredit. A moins, évidemment, que la Chine ne s’éveille aussi politiquement. Qui sait, la révolution chinoise est peut-être devant nous ? 

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