Le vendredi 29 mai 2026, Lyhanna Berre-Reeves, 11 ans, disparaît à Fleurance, dans le Gers, à la sortie de l’école. Très rapidement, les recherches s’organisent. Les gendarmes, les proches et de nombreux habitants participent aux opérations.
Quelques jours plus tard, le pire se confirme : le corps de la jeune fille est retrouvé dans un silo agricole situé sur une exploitation proche de Fleurance. L’autopsie permet d’identifier formellement la victime. Les causes exactes du décès doivent encore être déterminées par des expertises complémentaires mais l’affaire semble déjá démontrer que les failles de l’État peuvent devenir mortelles.
Les enquêteurs concentrent rapidement leurs investigations sur Jérôme B., assistant d’éducation de profession. Des éléments de vidéosurveillance, des traces biologiques ainsi que le téléphone portable de la victime retrouvé en sa possession conduisent à sa mise en examen et à son placement en détention provisoire.
Mais à mesure que l’enquête progresse, une autre question émerge : comment un homme déjà connu de plusieurs services administratifs et judiciaires a-t-il pu passer à travers les mailles du filet ?
Une succession d’alertes depuis près de dix ans
Les premiers éléments révélés montrent que les difficultés ne datent pas de 2026.
Dès 2017, un premier signalement intervient concernant des relations jugées inappropriées entre Jérôme B. et une adolescente de 17 ans. Une enquête est ouverte mais elle est classée sans suite en février 2018.
Le 17 janvier 2024, le parquet d’Auch reçoit un nouveau signalement relatif à des faits de viol sur mineur qui auraient été commis en 2020 à Montestruc-sur-Gers. Une expertise psychologique et des examens médico-légaux sont réalisés. Les investigations ne permettent toutefois pas d’établir des éléments considérés comme suffisamment probants.
En septembre 2024, une information judiciaire est finalement ouverte pour des faits d’agression sexuelle. Pourtant, aucune mesure privative de liberté n’est prise à l’encontre du suspect, qui demeure libre jusqu’au drame de Fleurance.
Parallèlement, l’Éducation nationale avait déjà engagé une procédure disciplinaire à son encontre à la suite d’accusations de harcèlement sexuel et de comportements inappropriés envers un mineur. Là encore, les informations ne semblent pas avoir été consolidées dans un dispositif permettant d’appréhender la totalité du risque présenté par l’intéressé.
Que se passe-t-il après un dépôt de plainte ?
Pour comprendre les critiques formulées aujourd’hui, il est utile de rappeler le déroulement normal d’une procédure pénale.
Lorsqu’une victime dépose plainte pour une infraction sexuelle, les services de police ou de gendarmerie procèdent aux premières investigations. La victime est auditionnée. Des examens médico-légaux peuvent être réalisés. Les enquêteurs recueillent les témoignages, analysent les téléphones, les vidéos et tout élément matériel susceptible d’établir les faits.
Le procureur de la République décide ensuite de l’orientation du dossier. Il peut classer l’affaire sans suite, engager des poursuites ou ouvrir une information judiciaire confiée à un juge d’instruction lorsque les faits sont particulièrement graves ou complexes.

Dans les affaires de violences sexuelles, la garde à vue constitue souvent un moment essentiel de l’enquête. Elle permet les confrontations, les perquisitions, les saisies de matériels numériques ainsi que des auditions approfondies. Or, dans plusieurs dossiers concernant Jérôme B., cette mesure n’aurait jamais été mise en œuvre. C’est l’un des points les plus sévèrement critiqués aujourd’hui.
Une défaillance systémique plus qu’une erreur individuelle
Le terme revient dans toutes les analyses : « systémique ».
Les investigations menées après le drame mettent en évidence plusieurs difficultés structurelles.
D’abord, le cloisonnement entre les différents acteurs. Les brigades de gendarmerie, les parquets, les juridictions et les services administratifs ne disposent pas toujours d’une vision globale des procédures en cours concernant une même personne.
Ensuite, les lenteurs procédurales. Certains dossiers doivent être transmis d’une juridiction à une autre en fonction des règles de compétence territoriale. Ces transferts peuvent prendre plusieurs mois.
Enfin, la saturation des juridictions demeure préoccupante. Selon les chiffres cités dans l’enquête, environ 3,5 millions de procédures pénales étaient en stock fin 2025, dont près de 500 000 sans acte d’enquête significatif depuis plusieurs années. Certaines concernaient pourtant des faits particulièrement graves, y compris des violences sexuelles.
Cassiopee : un logiciel indispensable mais imparfait
Au cœur du fonctionnement quotidien de la justice se trouve le logiciel CASSIOPEE (Chaîne Applicative Supportant le Système d’Information Orienté Procédure pénale Et Enfants). Déployé progressivement depuis 2012, il constitue l’outil principal de gestion des procédures pénales dans les juridictions françaises. Son objectif est ambitieux : suivre l’ensemble du parcours judiciaire d’une affaire, depuis la plainte jusqu’à l’exécution de la peine.
Pourtant, les critiques sont nombreuses. Les magistrats et les greffiers dénoncent depuis plusieurs années un manque d’ergonomie important. Plusieurs juridictions continuent même à utiliser d’anciens logiciels jugés plus efficaces au quotidien. Certains professionnels évoquent une interface complexe, des saisies redondantes et un fonctionnement peu adapté à la réalité du travail judiciaire. Mais la limite la plus préoccupante dans le cadre de l’affaire Lyhanna concerne l’absence d’identifiant unique national pour chaque auteur.
Dans Cassiopee, une même personne peut apparaître sous plusieurs identifiants différents selon les affaires dans lesquelles elle est impliquée. Le ministère de la Justice reconnaît lui-même que cette architecture rend difficile l’étude de la récidive ou de la réitération. Autrement dit, il est possible que plusieurs dossiers concernant un même individu soient enregistrés sans que le système ne mette immédiatement en évidence l’existence d’un historique complet.
Une faiblesse qui interroge forcément lorsque l’on cherche à comprendre comment certains profils échappent à une vision consolidée de leur parcours judiciaire.
Le FIJAISV : utile mais intervenant souvent trop tard
Autre outil régulièrement évoqué : le FIJAISV, le Fichier judiciaire automatisé des auteurs d’infractions sexuelles ou violentes. Son objectif est de prévenir la récidive, faciliter l’identification des auteurs et permettre leur localisation. Les personnes inscrites doivent régulièrement justifier de leur adresse et signaler tout changement de domicile.
Le problème est que ce fichier intervient principalement après une décision judiciaire ou certaines mesures précises. Il constitue un outil de suivi mais non un système destiné à agréger l’ensemble des signaux faibles ou des procédures en cours. Là encore, la question n’est pas tant celle de l’existence du fichier que celle de son articulation avec les autres outils de l’État.

L’enquête de moralité : une protection encore suffisante ?
L’affaire pose également la question des enquêtes administratives réalisées avant le recrutement de personnes travaillant auprès des mineurs.
Ces enquêtes de moralité sont obligatoires pour de nombreux emplois sensibles, notamment dans l’Éducation nationale. Elles visent à vérifier l’honorabilité d’un candidat et l’absence d’éléments incompatibles avec les fonctions exercées. Mais sont-elles encore adaptées à la réalité actuelle ?
La question mérite d’être posée. Une enquête réalisée à un instant donné ne permet pas toujours d’identifier des procédures récentes, des signalements non encore traités ou des informations dispersées entre plusieurs administrations. Le débat dépasse donc largement le cas de Jérôme B. Il interroge la capacité de l’État à consolider efficacement les informations dont il dispose déjà.
Faut-il repenser les systèmes informatiques publics ?
La CNIL limite fortement l’interconnexion automatique des fichiers administratifs, au nom de la protection des libertés individuelles. Ce principe est fondamental dans un État de droit. Cependant, l’affaire Lyhanna relance une interrogation légitime : comment permettre aux administrations de mieux partager les informations pertinentes sans remettre en cause les garanties de protection des données ?
Une refonte profonde des systèmes d’information pourrait permettre aux différents outils de travailler ensemble, voire à terme d’être partiellement fusionnés autour d’un identifiant sécurisé unique. Reste une autre question, rarement abordée : celle de la souveraineté numérique.
Même si l’État dispose de ses propres infrastructures, son indépendance totale vis-à-vis des grands fournisseurs de services informatiques et des centres de données, souvent américains, n’est pas encore acquise. Une centralisation accrue des informations suppose donc des investissements considérables dans les capacités de stockage, de cybersécurité et de résilience des infrastructures publiques.
Une réforme désormais inévitable ?
L’émotion suscitée par la mort de Lyhanna a conduit le garde des Sceaux Gérald Darmanin à annoncer une mission d’inspection conjointe Justice-Intérieur ainsi qu’un examen des responsabilités administratives et judiciaires. Au-delà des sanctions éventuelles, c’est sans doute l’organisation même des flux d’information entre la justice, l’Éducation nationale et les forces de sécurité qui devra être réévaluée. Car derrière chaque procédure classée, chaque dossier en attente et chaque information perdue dans les méandres administratifs, il y a parfois un risque que personne ne voit venir.
L’affaire Lyhanna rappelle brutalement que les défaillances d’un système ne restent jamais abstraites : elles ont parfois un visage.







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