Cet été, on partage à nouveau avec vous des lettres d’amour de Français de l’étranger à la France. Je vous emmène pour ce troisième chapitre estival à la rencontre de Sophie Villaumé, installée à Marrakech. Une enseignante au destin africain original qu’elle va nous raconter. Une Française qui a, désormais, le Maroc au cœur.
De Dakar à Marrakech : Une française de l’étranger, enfant de la terre africaine
Sophie possède un destin singulier. Elle fait partie de ces compatriotes qui n’ont pas connu la France dans leur tendre enfance mais l’ont découverte plus tard. Le destin l’a faite fille de militaire, née au Sénégal. Son éducation lui a forgé des valeurs solides avec au coeur la valeur travail et le désir absolu de transmettre. Rien d’étonnant à ce qu’elle enseigne aujourd’hui les sciences économiques au lycée français de Marrakech. C’est depuis le Maroc qu’elle nous a confié son histoire et partagé sa lettre.
Lettre à la France : son cœur à plusieurs adresses
Lesfrancais.press : « Sophie je découvre ta lettre à la France puisque c’est le principe de ces échanges de débuter par une adresse à notre pays. Tu peux nous raconter ton histoire qui commence dans l’ouest africain ? »
Sophie Villaumé : « Mon père était militaire français et affecté à Dakar. Il avait travaillé pour l’armée sénégalaise pendant deux ans. Il ne portait pas l’uniforme français. En fin de mission il souhaitait naturellement voir son épouse accoucher au Sénégal. Mais le colonel qui dirigeait l’armée française lui refusa les deux mois de prolongation qui lui aurait permis de me voir naître à Dakar. Mon père alla voir le général qui commandait les forces armées sénégalaises avec qui il avait des relations de confiance. Le résultat fut que le colonel français fut expulsé en 24 heures ! Et qu’il obtient les deux mois de prolongation ! Je suis donc née à Dakar grâce à l’expulsion d’un colonel (rire).
« Je suis née à Dakar grâce à l’expulsion d’un colonel »
Sophie Villaumé, Française de Marrakech
Et j’ai pris l’avion pour la première fois quand j’avais un mois. Nous nous sommes installés ensuite en Mauritanie. Là-bas j’ai été scolarisée dans une école tenue par des sœurs. A deux ans. Très tôt j’ai donc appris à lire et à écrire. J’y suis retournée en 2022 et l’école existe encore d’ailleurs.
J’ai grandi ensuite à Abidjan. Je connais là-bas mes premiers émois. Mon père portait l’uniforme du pays dans lequel il était affecté. Il oeuvrait dans le renseignement et la formation. Mon père avait décidé de prendre sa retraite militaire. Car il ne faisait que 4 ans maximum dans un pays et c’était assez dur de se forger des amis puis de tout recommencer à chaque fois. En 1979, mon père en avait assez de ce rythme. Bien que jeune, il était rentré dans l’armée à 17 ans. Il avait suffisamment d’annuités pour arrêter. On s’installe alors vraiment à Abidjan ; il est ingénieur et a été formé par l’armée. On critique parfois le service militaire. Mais l’armée offre beaucoup. Elle donne des règles, une rigueur et elle forme ses hommes. Mon père crée alors son entreprise qui s’appelle la GEBACI (la générale du bâtiment de côte d’ivoire). On reste souvent pour les vacances en Côte d’Ivoire. A partir de 5 ans d’existence l’entreprise commence enfin à rapporter et j’apprends alors la valeur de l’argent. J’ai des valeurs issues de cet héritage : il faut honorer celui qui vous paye. Il faut respecter l’argent. Je serai de la première génération de bacheliers du lycée Blaise Pascal en 1986. Je suis très attachée à l’AEFE qui m’a vu grandir ».
Lesfrancais.press : « Et ensuite ce sera la France avec une arrivée compliquée, je crois ? »
Sophie Villaumé : « Oui, c’est plus compliqué. Il y a beaucoup de solidarité en Afrique. Si tu tombes par terre il y aura toujours quelqu’un pour te relever. Pour t’emmener à l’hôpital. Je découvre en France l’indifférence. Je découvre aussi le racisme car ma mère est métis martiniquaise.
Je me fais traiter de sale turque dans l’est de la France où je suis installée. L’Alsace est une région où il y a une forte communauté turque en particulier à Strasbourg. Ce sont des gens qui travaillent souvent en Allemagne.
Mes deux premières années de droit sont compliquées. Et je dois appeler mon père au secours. L’hiver est long. Je découvre le froid et l’humidité. Je décide alors de rentrer à Abidjan et je m’inscris en économie. C’est à ce moment-là que je rencontre le père de ma grande fille. Je me sépare alors que je suis enceinte de 7 mois. Je retourne alors en France beaucoup plus mature. Je deviens studieuse. J’écoute les cours en amphi et mes enseignants. J’ai des mentions à chaque année. Cela m’aide à me reconstruire car j’étais trop sous l’influence du père de ma fille. Je reprends vraiment ma liberté. Ensuite j’ai repris mes études de droit à la Sorbonne. Et là je me mets à travailler pour Ernst and Young. J’y acquière une vraie culture d’entreprise et une vraie façon de travailler. Je travaille pour le pôle audit. J’apprends énormément au côté du responsable de ce pôle. Mais j’en avais marre de tout un tas de chose à Paris. En particulier des transports en commun et des gens qui râlent ».
Un certain regard sur la France
Lesfrancais.press : « Voici venu le temps d’un nouveau départ. Ce sera le Maroc où tu as des racines familiales »
Sophie Villaumé : « Je repars en effet à l’étranger. J’ai perdu mon père en 2003. Je ne veux pas vivre loin de ma mère. J’atterris à Marrakech en 2008. Mon grand-père avait vécu à Marrakech de 1940 à 44. Il avait déserté l’armée française en 40 pour suivre le général de Gaulle. Ma grand-mère avait dû traverser toute la France pour le rejoindre à Marrakech. Ma grand-mère était trilingue et parlait l’anglais et l’allemand. Son Ausweiss était périmé. Mais comme elle parlait un allemand impeccable le jeune soldat qui l’avait contrôlée l’avait laissée passer.
« C’est le rapport à la nation qui fait la France »
Sophie Villaumé, Française de Marrakech
Elle aurait pu finir à Dachau. Elle a toujours considéré que c’était à la grâce de Dieu qu’elle devait d’être passée sans encombre. Deux de mes tantes étaient aussi à Marrakech. On avait donc de la famille sur place. Mais j’ai beau vivre à l’étranger la France sera toujours dans mon coeur. C’est comme dans l’hymne marocain « dieu, la patrie et le roi » c’est le rapport à la nation qui fait la France ».
Un héritage de valeurs très fort
Lesfrancais.press : « Avec un héritage familial si fort quelles sont les valeurs que tu portes et transmets à tes élèves ? »
Sophie Villaumé : « Je transmets à mes élèves la valeur travail. Je dis à mes élèves qu’on n’obtient rien sans travail. Au Maroc le 16 Mai 2020 on était tous confinés. Ce n’est pas comme d’avoir un élève présent en face de soi. Beaucoup se connectaient et on ne savait pas ce qu’ils faisaient derrière leur caméra coupée. J’ai la réputation d’être une enseignante exigeante. Cette notion de travail est essentielle dans les temps difficiles comme dans les temps plus ordinaires. Tout se construit. Mes élèves sont d’ailleurs venus me dire merci après la remise du Bac. Ils ont obtenu des bonnes notes et des mentions.
J’essaie de leur transmettre aussi le sens des responsabilités. Quand vous faites quelque chose, assumez-le ! Faute avouée est à demi pardonnée. Je préfère quand ils me disent qu’ils n’ont pas fait un devoir plutôt que de le découvrir. Ma deuxième valeur c’est l’engagement. Quand ils choisissent un projet je leur demande d’aller au bout. »
Lesfrancais.press : « A l’orée d’une échéance comme la présidentielle ces valeurs ont le vent en poupe ou doivent-elles être défendues ? »
Sophie Villaumé : « J’aime la France avec ses qualités et ses défauts. Les médias en donnent parfois une vision tronquée. La valeur travail doit être défendue. Quelle que soit mon origine sociale j’ai toujours eu des amis dans les quartiers populaires. Il y avait à cette époque là une vraie solidarité dans ces quartiers et un vrai respect pour les institutions de manière générale. Et il y avait aussi la notion de vivre ensemble. Aujourd’hui on a monté les français les uns contre les autres. Au Maroc les choses sont différentes. Mais ceux qui pensent que le Maroc est un eldorado et qu’ils n’ont qu’à se baisser pour faire fortune se trompent. Il faut comprendre ce pays.
« Tu dois venir et assimiler les codes du Maroc. Il y a certains français qui cultivent un certain néo colonialisme »
Sophie Villaumé, Française de Marrakech
Tu dois venir et assimiler les codes. Il y a certains français qui cultivent un certain néo colonialisme. Ils pensent que tout leur est dû. Je suis arrivé en 2008 et j’ai vu l’évolution des autorités marocaines et des marocains vis à vis de la France et des Français. Pendant longtemps il y a eu une certaine soumission vis à vis de la France. Maintenant c’est fini. Les Français ne sont pas au-dessus de la loi.
Dans un discours du trône le roi a dit « le Maroc travaillera avec les partenaires qui reconnaitront la marocanité du Sahara occidental ». Le ministre des affaires étrangères a fait un travail considérable pour rallier un grand nombre de pays à cette cause. A partir de là, la relation a beaucoup changé. Beaucoup trop de français viennent s’installer comme s’ils étaient encore membres d’une puissance coloniale. Mon père disait « vous êtes des invités dans un pays vous n’avez pas à vous mêler de politique intérieure. Le jour où cette politique ne vous convient pas vous avez un pays qui s’appelle la France.
La monarchie est ce qui apporte à ce pays sa solidité. Quelque que soient les partis politiques il y a un attachement au roi qui est profond ».
Les retraités français au Maroc et le bien vivre local
Lesfrancais.press : « Il y a de nombreux retraités français qui viennent s’installer au Maroc. Peux-tu me parler de ce phénomène sociologique ? »
Sophie Villaumé : « Les retraités français savent qu’avec une petite retraite ils peuvent avoir une qualité de vie ici au Maroc. Je déjeune tous les mois avec une amie française qui me dit qu’elle ne pourrait franchement pas avoir la même qualité de vie en France. Ici par exemple acheter des fruits et des légumes frais ne coute pas grand chose. On a un bien-être et un bien vivre qu’on n’a pas en France. Les marocains sont aussi très accueillants. Les retraités quand ils sont tous seuls ont toujours des voisins marocains pour s’enquérir de leur état. Il y aura toujours quelqu’un pour savoir si tu es dans le besoin.
C’est pour cela que je resterais au Maroc sans hésitation pour ma propre retraite. L’année prochaine ma fille aura le bac. Elle ira faire une année de césure en Corée. Puis s’inscrira ensuite en fac. J’ai mon appartement ici. Je n’aime pas le froid. Et je n’ai plus d’attache en France. Ma mère est décédée voilà trois ans. Je serai enterrée à Marrakech. C’est chez moi. Je ne veux pas être enterrée ailleurs ».







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