Pendant longtemps, le basket français a grandi dans l’ombre de son immense cousin américain. La France est aujourd’hui le premier vivier de joueurs de NBA après l’Amérique du Nord, tandis que les clubs français attirent à leur tour des talents venus des États-Unis et cherchent à changer d’échelle. À Paris, Jérôme de Chaunac, directeur général adjoint de Paris Basketball, est aux premières loges de cette transformation.
Le basket français change d’échelle économique
Pour comprendre ce qui est en train de se jouer dans le basket français, il faut commencer par regarder ce qui se passe autour du terrain. Les joueurs restent au centre du jeu, mais derrière eux se construit une économie fondée sur la billetterie, les partenariats, les droits télévisés, la formation et, désormais, la circulation internationale des talents.
« À Paris Basketball, la billetterie et l’hospitalité représentent environ la moitié des revenus. Dans d’autres clubs, la proportion est sensiblement plus faible. »
Jérôme de Chaunac, directeur général adjoint de Paris Basketball
Jérôme de Chaunac en connaît les rouages. Au Paris Basketball, il s’occupe principalement des revenus du club, de la billetterie à l’hospitalité en passant par les partenariats et le merchandising. Il explique, « le poids économique du basket français est autour de 250 millions d’euros. » L’écart avec la NBA donne immédiatement une autre perspective. Outre-Atlantique, les droits télévisés, les contrats commerciaux, la billetterie et le merchandising ont fait du basket une industrie qui pèse plusieurs dizaines de milliards de dollars. La France évolue à une autre échelle, avec un modèle qui repose beaucoup plus directement sur les recettes générées par les clubs.
« À Paris Basketball, la billetterie et l’hospitalité représentent environ la moitié des revenus. Dans d’autres clubs, la proportion est sensiblement plus faible. Le sponsoring et les partenariats constituent une ressource essentielle. Les droits télévisés, en revanche, restent l’un des points faibles du championnat français », détaille Jérôme de Chaunac dans un entretien accordé à Lesfrancais.press.

Cette différence se retrouve jusque dans les salaires. Les meilleurs joueurs du championnat français peuvent atteindre le million d’euros annuel, tandis que les rémunérations varient fortement selon les clubs et les profils. Jérôme de Chaunac estime que les joueurs évoluant dans les meilleures équipes peuvent gagner quelques centaines de milliers d’euros bruts par an. Monaco, avec des moyens supérieurs à ceux de la plupart des autres clubs, occupait une place à part, jusqu’à son effondrement financier quelques semaines seulement après son titre de champion de France.
Pour autant, le basket français ne dispose pas du même levier que le football pour valoriser ses jeunes talents. Les transferts représentent une part réduite de son économie. Lorsqu’un joueur formé en France part en NBA, son club d’origine ne bénéficie pas d’une indemnité comparable à celle qui accompagne le départ d’un jeune footballeur vers un grand championnat européen.
C’est là que l’histoire économique rejoint l’histoire sportive. Car la principale richesse du basket français se trouve précisément dans sa capacité à former des joueurs.
Les joueurs français à la conquête de la NBA
« Historiquement, le rêve d’un jeune joueur français qui a du talent est la NBA », explique Jérôme de Chaunac. Le rêve américain n’a rien de nouveau, mais le nombre de Français capables aujourd’hui de l’atteindre a changé la perception du basket hexagonal.
La France est devenue l’un des principaux viviers européens de la NBA. Une génération entière grandit désormais dans les centres de formation français avec la perspective d’une carrière outre-Atlantique. Derrière ceux qui franchissent le dernier seuil, le réservoir est immense : des centaines de jeunes évoluent à haut niveau entre quinze et vingt ans, mais seuls entre zéro et cinq joueurs français parviennent chaque année à rejoindre la ligue américaine.
« Le niveau du basket européen a énormément progressé »
Jérôme de Chaunac, directeur général adjoint de Paris Basketball
Cette réussite française a aussi contribué à faire évoluer le regard porté sur le basket européen. Les joueurs américains qui arrivent aujourd’hui en Europe ne correspondent plus nécessairement à l’image du joueur qui n’a pas réussi à trouver sa place dans la ligue américaine. Certains ont déjà connu la NBA et viennent chercher en Europe davantage de responsabilités, une place centrale dans une équipe ou une nouvelle exposition.
« Le niveau du basket européen a énormément progressé », observe Jérôme de Chaunac. La circulation des joueurs fonctionne désormais dans les deux sens. Le système universitaire américain a longtemps constitué une étape particulière. Les joueurs évoluaient dans un cadre où leur statut ne leur permettait pas de bénéficier directement des revenus générés par leur image, alors même que les universités tiraient des sommes considérables de leurs programmes sportifs. L’évolution des règles permettant désormais aux étudiants-athlètes de percevoir des revenus liés à leur nom, leur image et leur notoriété a profondément modifié le marché.

Paris Basketball en a fait l’expérience. La saison dernière, deux joueurs du club disposaient d’un niveau qui ne leur ouvrait pas nécessairement les portes de la NBA, mais qui pouvait leur permettre de rejoindre une université américaine. En France, leur rémunération pouvait atteindre 100 000, 200 000 ou 300 000 euros selon leur profil. Certaines propositions américaines pouvaient représenter davantage. « Pour certains jeunes joueurs, le rêve américain devient aussi une réalité économique », explique Jérôme de Chaunac.
Pour les clubs français, le phénomène bouleverse une équation qu’ils avaient jusqu’ici peu de raisons de considérer. Ils peuvent investir dans la formation d’un jeune joueur, l’accompagner jusqu’au niveau professionnel, puis le voir partir aux États-Unis sans transfert et sans percevoir de pourcentage sur les revenus qu’il générera ensuite. « Les règles sont encore nouvelles et elles sont en train de se mettre en place », précise Jérôme de Chaunac.
“Pour certains jeunes joueurs, le rêve américain devient aussi une réalité économique.”
Jérôme de Chaunac, directeur général adjoint de Paris Basketball
Cette nouvelle concurrence donne une valeur particulière aux clubs capables d’offrir autre chose qu’un salaire. Un environnement, une visibilité, une expérience, une compétition européenne. Paris Basketball a précisément construit son projet autour de cette combinaison.
Créé en 2018 par des acteurs issus de la NBA qui souhaitaient donner à la capitale une équipe de premier plan, le club a grandi à mesure que son projet sportif et son identité se sont affirmés. Son ambition ne consiste pas seulement à gagner des matchs. Il s’agit aussi de faire de Paris Basketball une marque identifiable, capable d’exister dans un univers du sport où le PSG occupe déjà une place considérable.
Paris Basketball veut faire du basket un rendez-vous parisien
À l’Adidas Arena, porte de la Chapelle, le basket est devenu une expérience qui commence avant le coup d’envoi et ne s’arrête pas au score final. Musique, danseurs, animations, personnalités dans les tribunes, communication très travaillée, Paris Basketball assume une partie des codes des franchises américaines. « À Paris, on veut que les gens viennent pour le basket, mais aussi pour le show et pour l’expérience », explique Jérôme de Chaunac.
« Demain, nous voulons qu’un match de Paris Basketball figure parmi les expériences proposées à un visiteur de passage à Paris, au même titre que le Louvre ou Disneyland.»
Jérôme de Chaunac, directeur général adjoint de Paris Basketball
Cette stratégie répond aussi à une réalité économique. Pour remplir une salle et fidéliser un public, il faut donner envie de revenir. Le club cherche donc à attirer les amateurs de basket, mais aussi ceux qui viennent pour l’ambiance, les personnalités présentes ou simplement parce qu’un match à Paris peut devenir une sortie.
Jérôme de Chaunac décrit un public à l’image de la capitale, multiculturel, composé de Parisiens, de Franciliens, de visiteurs étrangers et de personnalités venues du sport, du cinéma, de la musique ou des réseaux sociaux. Omar Sy figure parmi les copropriétaires du club et les célébrités présentes dans les tribunes contribuent à faire circuler son image bien au-delà des amateurs de basket. Cette logique rappelle forcément New York, où les Knicks ont depuis longtemps dépassé le cadre strictement sportif pour devenir un élément de la culture de la ville.

L’enjeu est désormais d’exporter cette image. Depuis environ un an, les produits Paris Basketball sont distribués dans les aéroports parisiens aux côtés de ceux du Paris Saint-Germain. Le club veut également attirer les touristes qui viennent visiter la capitale et leur proposer le match comme une expérience parisienne. « Demain, nous voulons qu’un match de Paris Basketball figure parmi les expériences proposées à un visiteur de passage à Paris, au même titre que le Louvre ou Disneyland.», explique Jérôme de Chaunac.
L’idée peut sembler ambitieuse. Elle commence pourtant à trouver quelques signes concrets. À New York, Jérôme de Chaunac raconte qu’il lui arrive d’être arrêté dans la rue lorsqu’il porte un sweat Paris Basketball : « Certains ne connaissent pas forcément l’existence du club, mais reconnaissent immédiatement le nom de Paris et le logo ».
Le club regarde donc au-delà du marché français. Les États-Unis restent difficiles à conquérir, tant la NBA y occupe tout l’espace, mais l’Asie apparaît comme un terrain plus ouvert. Des collaborations avec des artistes, des marques et des acteurs internationaux sont envisagées, de même que la possibilité de développer des tournées pendant l’été.
« Paris Basketball, ASVEL de Tony Parker et les autres clubs engagés dans les compétitions européennes donnent au championnat une visibilité nouvelle, mais que le basket français aurait besoin de davantage de rivalités et de grandes métropoles impliquées »
Jérôme de Chaunac, directeur général adjoint de Paris Basketball
Sur le parquet, cette ambition internationale se traduit aussi par le recrutement. Trois joueurs américains arrivés à Paris à l’été 2026 ont joué en NBA la saison précédente, auxquels s’est ajouté un joueur brésilien. Leur présence dit quelque chose de la nouvelle attractivité du basket européen : un joueur américain peut désormais regarder vers Paris non comme une destination par défaut, mais comme un projet sportif.

D’ailleurs, le recrutement des joueurs repose sur une connaissance très fine du marché. David Kahn, président de Paris Basketball, a dirigé deux franchises NBA. Avec la direction sportive, il suit les joueurs en Europe et aux États-Unis, travaille avec les agents et s’appuie notamment sur les données pour définir les profils recherchés.
Cette capacité à attirer des talents rejoint une autre ambition : faire évoluer le championnat français lui-même. « Paris Basketball, ASVEL de Tony Parker et les autres clubs engagés dans les compétitions européennes donnent au championnat une visibilité nouvelle, mais le basket français aurait besoin de davantage de rivalités et de grandes métropoles impliquées, » estime Jérôme de Chaunac.
Limoges, Le Mans et Cholet appartiennent déjà à l’histoire du basket français. Marseille, Lille, Nantes ou Toulouse pourraient demain faire émerger d’autres places fortes. Pour Jérôme de Chaunac, « ces rivalités sont essentielles pour donner au championnat des histoires que le public puisse s’approprier et vivre, au-delà des seuls résultats. »
2031, le grand rendez-vous
Et puis il y a Victor Wembanyama.
« Wembanyama tire le basket français vers le haut », estime Jérôme de Chaunac. Depuis son arrivée en NBA (National Basketball Association aux Etats Unis), le Français est devenu l’un des visages les plus visibles d’un basket hexagonal qui cherche désormais à changer d’échelle.
La prochaine grande échéance sera la Coupe du monde 2031, organisée en France. D’ici là, le basket français dispose de plusieurs années pour construire autour de l’équipe nationale et du basket professionnel un événement capable de toucher un public beaucoup plus large. Les clubs continueront à se développer, l’équipe de France aura les Jeux olympiques de Los Angeles sur son chemin et la visibilité du basket devrait continuer à progresser.
« Wembanyama tire le basket français vers le haut. »
Jérôme de Chaunac, directeur général adjoint de Paris Basketball
Le paysage européen pourrait lui aussi évoluer d’ici là. Jérôme de Chaunac évoque la perspective d’une ligue NBA en Europe et les discussions entre la NBA et l’EuroLeague. « Il n’y a probablement pas la place pour deux ligues en Europe », estime-t-il. Une évolution qui pourrait redessiner le paysage du basket professionnel sur le continent.
Le mouvement touche aussi le basket féminin. En France, la pratique est quasiment à parité entre filles et garçons et le championnat féminin poursuit son développement. Des joueuses françaises évoluent également en WNBA, dans le prolongement de cette circulation des talents entre la France et les États-Unis.
En 2031, la France aura donc rendez-vous avec son propre basket. Celui d’une équipe nationale attendue à domicile, de clubs qui cherchent à changer de dimension et d’une génération de joueurs et de joueuses dont les parcours dépassent désormais largement les frontières françaises.







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