Longtemps perçus comme l’horizon naturel des étudiants ambitieux, les campus américains suscitent aujourd’hui davantage d’hésitations chez les Français. Selon une étude relayée par RTL, les États-Unis ne sont plus la destination étrangère favorite des étudiants français, tandis que Le Monde évoquait récemment un « rêve américain » qui se fissure.
Au-delà du contexte politique, cette évolution interroge la capacité des universités américaines à conserver leur pouvoir d’attraction international. Leur prestige académique reste immense, mais suffit-il encore face à une génération plus attentive au coût des études, à la stabilité politique et à la qualité de vie ?
Un désamour qui s’installe ?
Pendant longtemps, la question ne se posait pas. Pour une partie des étudiants français, partir aux États-Unisrelevait d’une évidence presque automatique dans un parcours ambitieux. Aujourd’hui, cette dynamique s’essouffle. Selon un sondage de L’Étudiant relayé par RTL, les États-Unis ne sont plus la destination privilégiée des étudiants français, désormais devancés par le Canada.
Dans les écoles de commerce comme dans les universités, le constat se répète : davantage de questions, d’hésitations, parfois des renoncements. Les États-Unis restent une référence prestigieuse, mais ne s’imposent plus comme un choix évident. Ils deviennent une option parmi d’autres.
« On peut même imaginer que j’arrive aux États-Unis avec mon visa étudiant et qu’à la douane, on me dise finalement que je ne suis pas acceptée. »
Chloé Pennacchio, étudiante à NEOMA Business School
Ce mouvement fait écho à une perception plus large. Le Monde évoque un « rêve américain qui se fissure », marqué autant par les incertitudes politiques que par les conditions concrètes d’accès et de séjour. Entre prestige intact et attractivité plus relative, les États-Unis entrent dans une zone intermédiaire : toujours désirés, mais moins systématiquement choisis.
Le soft power universitaire américain : un modèle encore dominant mais sous tension
Derrière cette évolution, c’est un pilier central de l’influence américaine qui est interrogé, celui du soft power universitaire.
Conceptualisé par le politologue Joseph Nye, le soft power désigne la capacité d’un pays à séduire plutôt qu’à contraindre. Dans ce cadre, les universités américaines occupent depuis des décennies une position stratégique.
Les établissements de Ivy League comme Harvard, Stanford, le MIT ou Columbia dépassent largement leur rôle académique en incarnant une image mondiale de l’excellence, de la réussite et de l’innovation. Mais ce système ne repose pas uniquement sur un prestige symbolique mais s’appuie sur des flux concrets et mesurables. Le rapport Open Doors de l’Institute of International Education (IIE) confirme que les États-Unis restent l’un des principaux pays d’accueil des étudiants internationaux.

Ce modèle produit un effet durable : les étudiants étrangers formés aux États-Unis diffusent ensuite des méthodes de travail, des standards professionnels et des réseaux internationaux qui prolongent l’influence américaine bien au-delà du campus.
La NAFSA estime ainsi que les étudiants internationaux ont généré 43,8 milliards de dollars pour l’économie américaine en 2023-2024. C’est cette mécanique académique, économique et culturelle qui nourrit le soft power américain. Mais elle apparaît aujourd’hui plus sensible aux tensions politiques, aux coûts croissants et aux incertitudes administratives.
Une fascination ancienne mais désormais arbitrée
Ce basculement se lit aussi dans les trajectoires individuelles.
Chloé Pennacchio, étudiante à NEOMA Business School, à Rouen, décrit une attirance ancienne et presque instinctive : « Les États-Unis m’ont toujours énormément attirée, sans que je sache vraiment pourquoi. C’est aussi un pays qui a toujours fasciné ma mère, donc je me dis qu’il y a peut-être une forme d’héritage, de mère en fille. »
« Les films et les séries ont aussi nourri mon attirance pour ce pays »
Chloé Pennacchio, étudiante à NEOMA Business School
Elle insiste sur la dimension culturelle de cette fascination : « J’ai une vision très large des États-Unis : les écoles sont immenses, les campus aussi. Et forcément, les films et les séries ont aussi nourri mon attirance pour ce pays. » Cette projection s’appuie aussi sur une représentation académique : « Je suis attirée par la grandeur des États-Unis, par leur modèle scolaire très riche en activités, un modèle que j’ai d’ailleurs retrouvé en école de commerce, très inspirée du système américain. J’avais envie de découvrir autre chose, et puis j’adore parler anglais, » sourit la jeune femme.
Le coût comme point de rupture
Mais ce projet se heurte à une contrainte majeure. Chloé détaille : « C’est surtout une question financière qui m’a fait renoncer à ce projet. Pour un Français “moyen”, faire un semestre aux États-Unis n’est pas vraiment possible, »
Et d’ajouter : « Dans mon cas, selon les estimations de mon école, trois à quatre mois d’études là-bas auraient coûté environ 30 000 euros, en comptant les frais de scolarité, le logement et la nourriture. C’était tout simplement impossible pour ma famille. J’aurais vraiment aimé partir, mais mes études en France leur coûtent déjà très cher. »
L’envie ne disparaît pas complètement
« J’ai été déçue par le prix, mais si j’en avais la possibilité, j’irais sans hésiter. Je suis très attirée par la vie étudiante américaine, » explique l’étudiante avant d’arriver à une incertitude politique. En effet, le contexte américain joue également un rôle déterminant.

« La situation politique actuelle a confirmé qu’il n’y avait pas de place pour moi, en tout cas pas dans le contexte actuel. Quand je vois toutes les décisions prises, j’ai l’impression que si j’y allais, je n’aurais pas la certitude d’être bien accueillie, j’aurais peur de ne pouvoir terminer mon cursus, ni même de passer la douane sans problème. »
Chloé pousse plus loin l’incertitude : « On peut même imaginer que j’arrive aux États-Unis avec mon visa étudiant et qu’à la douane, on me dise finalement que je ne suis pas acceptée. »
Une jeune génération plus distante ?
Le rapport aux États-Unis se transforme aussi dans son entourage. « Je suis la seule, parmi mes amis proches, à avoir eu ce rêve d’aller aux États-Unis, » explique-t-elle.
Son rapport aux études a été structuré très tôt : « Quand je cherchais des universités, je ne regardais que les grandes universités. Mon père a toujours été attentif à la notoriété des écoles que je choisissais. Les universités américaines d’État m’intéressaient moins, je me suis surtout tournée vers des établissements très réputés, les Ivy League notamment, en cherchant comment des étudiants français pouvaient intégrer ces universités prestigieuses. »
« Si j’avais aujourd’hui le choix entre Bocconi en Italie et une université américaine “classique”, je choisirai sans hésiter Bocconi. »
Chloé Pennacchio, étudiante à NEOMA Business School
Mais la hiérarchie des choix a évolué : « Si j’avais aujourd’hui le choix entre Bocconi en Italie et une université américaine “classique”, je choisirai sans hésiter Bocconi ! » Au-delà du parcours individuel, une perception plus large se dessine. « Pour moi, aujourd’hui, les États-Unis renvoient une image de surconsommation et d’un pays un peu en décalage avec les enjeux actuels. Quand on compare avec l’Europe, qui prend des décisions économiques et écologiques en réponse à la situation actuelle, les États-Unis donnent parfois l’impression d’être un peu figés, hors du temps. »
L’étudiante à NEOMA Business School ajoute une dimension générationnelle : « Je ressens aussi une forme de dégradation culturelle. En prépa, j’ai beaucoup étudié ce pays, et j’ai l’impression que, pour ma génération, la société américaine est devenue une génération un peu “endormie”.»
Une alternative plus rationnelle et plus personnelle
Le choix final de Chloé se porte ailleurs. « Le budget tout compris pour trois mois d’étude en Corée du Sud est de l’ordre de 5 000 euros. Ce serait encore moins cher si j’étais logée sur le campus, autour de 200 euros par mois. Et si je pousse la comparaison avec les États-Unis, il faut souvent avoir une voiture pour se déplacer, ce qui n’est pas le cas à Séoul. »
Elle poursuit : « Je sais aussi que je vais voyager en Asie pendant trois mois, et je n’atteindrai jamais les 30 000 euros de dépenses que m’auraient coûté les États-Unis. »
Enfin, Chloé conclut sur une dimension personnelle : « J’ai des origines coréennes, et j’ai eu envie d’aller explorer mes racines. C’est aussi l’occasion de découvrir une destination qui n’a rien à voir avec l’Europe. Il y a également un aspect sécuritaire en Asie qui m’attire, j’ai envie d’être tranquille sur ce point, ce qui n’est pas forcément toujours le cas en France. »
Le rêve américain de Chloé ne s’est pas éteint pour autant. Une chose est sûre, un jour, elle ira travailler aux États-Unis. Elle songe déjà au V.I.E…
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Rachel Brunet est une journaliste française installée à New York depuis 13 ans.
Après un début de carrière dans la presse économique à Paris, elle a rejoint la presse francophone aux États-Unis.
Elle défend une information rigoureuse et une analyse exigeante de l’actualité.






















