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Méditations sur la dette

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Méditations sur la dette

À peine le temps de ranger les maillots de bain et la crème à bronzer que le monde se met dangereusement à tanguer. Les conflits en Ukraine et au Moyen-Orient semblent inextinguibles et échappent à tout esprit de raison et de paix. Cet état de guerre accentue les pressions inflationnistes et récessives qui pèsent sur l’économie mondiale. L’inflation dans la zone euro a ainsi franchi la barre des 3 % en août. En France, la croissance a été nulle au deuxième trimestre après avoir reculé au premier. Le pouvoir d’achat des ménages est dans le rouge, alimentant leur mécontentement aux États-Unis comme en Europe.

L’étau de l’écosystème occidental

Confrontés au vieillissement démographique, au réarmement et à la transition écologique, les États occidentaux semblent condamnés à une fuite en avant en s’endettant toujours davantage. Faute d’une croissance suffisante, le poids de la dette s’alourdit de mois en mois. Jamais, hors période de guerre généralisée, celui-ci n’avait été aussi élevé. Jusqu’à présent, les investisseurs, grâce à une épargne abondante, prêtaient sans rechigner. Mais, face à des besoins incommensurables et au retour de l’inflation, ils commencent à douter et à imposer des primes de risque plus élevées. La hausse des taux d’intérêt qui en résulte accroît, pour les États impécunieux, la charge de la dette. En France, celle-ci pourrait approcher 100 milliards d’euros d’ici la fin de la décennie, soit presque autant que les recettes actuelles de l’impôt sur le revenu.

Face à la montée de la dette publique, des voix se font entendre pour en effacer une partie. Jean-Luc Mélenchon propose ainsi d’annuler les obligations détenues par la Banque de France dans le cadre de l’Eurosystème, en soulignant que cela ne nuirait à personne. Dans les faits, une annulation unilatérale constituerait une banqueroute partielle. La France n’a pas eu recours à cette technique depuis 1797 et la faillite des deux tiers. Le problème d’une telle décision est celui du jour d’après. Quel investisseur prendrait encore le risque de prêter à la France de peur de voir, un jour, ses titres effacés ? Les taux d’intérêt exploseraient, rendant rapidement la situation financière de l’État intenable. Le remède ne ferait qu’aggraver le mal. En outre, il ne faut pas oublier que la détention d’obligations publiques par les banques centrales peut être relativement confortable pour les États. Ces derniers peuvent récupérer une partie des intérêts versés à travers les bénéfices et les dividendes des banques centrales, lorsque celles-ci en réalisent. L’annulation de la dette détenue par la Banque de France ne serait donc pas une opération blanche : elle dégraderait son bilan et la priverait de recettes futures.

Actes et conséquences

L’envolée de l’endettement public traduit néanmoins un réel dérèglement de notre système économique. Face aux chocs et aux crises, la propension est toujours de dépenser davantage. Les mesures exceptionnelles deviennent permanentes et les dépenses nouvelles survivent aux crises qui les ont justifiées. La croissance est insuffisante pour contenir la dette, même si certains pays comme l’Espagne, le Portugal et la Grèce ont récemment prouvé qu’une diminution du ratio d’endettement demeurait possible. Face à cette impasse, et en mettant de côté la banqueroute et le retour de la croissance, quels sont les outils dont disposent encore les États ?

L’inflation est une arme efficace pour alléger le poids réel de la dette publique. Elle a ainsi permis à la France de réduire son ratio d’endettement après la Seconde Guerre mondiale. Les épargnants en sont alors les principales victimes, comme tous ceux dont les revenus ne sont pas indexés. L’inflation constitue néanmoins une source importante de tensions sociales. Elle présente surtout le défaut majeur d’être difficilement maîtrisable. Facile à allumer, elle l’est beaucoup moins à éteindre.

Jean-Luc Mélenchon lors de la Rencontre des entrepreneurs de France
Jean-Luc Mélenchon lors de la Rencontre des entrepreneurs de France, au stade Roland-Garros, à Paris, le 27 août 2026. ©CYRIL BITTON/DIVERGENCE

La répression financière constitue une autre voie. Elle consiste à contraindre les épargnants et les institutions financières à financer les États à des conditions plus favorables que celles qu’imposerait le marché. Elle peut prendre la forme de taux d’intérêt artificiellement faibles, d’obligations de détention de titres publics imposées aux banques, aux assureurs ou aux fonds de pension, voire de restrictions aux mouvements de capitaux. Elle suppose, au minimum, un accord implicite entre les banques centrales et les États. Dans une économie mondialisée où les capitaux circulent rapidement, son efficacité nécessite une coordination internationale, au moins européenne, ou le rétablissement de contrôles financiers. La répression financière n’est jamais qu’un impôt qui ne dit pas son nom, acquitté en priorité par les épargnants.

L’augmentation des impôts est évidemment une autre solution, surtout dans les pays où le taux de prélèvements obligatoires demeure relativement faible, comme aux États-Unis. Néanmoins, l’acceptabilité des contributions est de plus en plus remise en cause. La faible légitimité des gouvernements rend ce recours délicat. Il en est de même pour la réalisation d’économies. Dans tous les États occidentaux, une grande partie de la hausse des dépenses est liée aux retraites et à la santé. Toute diminution de ces deux postes est électoralement sensible. En France, les projets de désindexation des pensions ont ainsi contribué aux crises politiques qui ont emporté deux gouvernements.

L’endettement public croissant des États occidentaux peut-il provoquer un big bang financier dans les prochaines années ? Notre système économique repose sur des fondements vieux de plus de 80 ans. Ils ont certes été amendés depuis 1944. La convertibilité du dollar en or a été supprimée et les changes flottants sont devenus la règle, mais l’architecture financière de l’après-guerre demeure. Le dollar reste la monnaie centrale, tandis que le Fonds monétaire international et la Banque mondiale continuent d’occuper une place essentielle.

Quatre-vingts ans constituent une période particulièrement longue dans l’histoire économique contemporaine. Cette longévité n’est pas sans lien avec les chocs subis par l’économie mondiale dans les années 1930 et durant la Seconde Guerre mondiale. La rémanence de ces événements s’estompe désormais. Le protectionnisme, l’attrition du multilatéralisme et le retour de la prédation témoignent d’un changement d’époque.

Vers un nouvel ordre mondial ?

Les dérèglements financiers actuels et le comportement des États-Unis pourraient favoriser l’émergence d’un nouvel ordre monétaire dont la Chine constituerait l’un des pôles centraux. Certes, en raison de son régime non démocratique, de son manque de transparence et de ses contrôles de capitaux, celle-ci n’est pas, en l’état, en mesure de remplacer les États-Unis. Mais rien n’est immuable. Ces derniers pourraient également être tentés par un coup de force en imposant leurs propres règles en matière de taux d’intérêt comme de monnaie. Donald Trump ne rêve-t-il pas d’une forme de privatisation de la monnaie en favorisant les stablecoins émis par des acteurs privés tout en refusant la création d’un dollar numérique par la Réserve fédérale ? Le paradoxe serait alors total : les États-Unis organiseraient la privatisation des instruments monétaires afin de conforter le dollar et de faciliter le financement de leur dette publique. La première puissance mondiale a, par nature, la capacité d’imposer sa loi aux autres tant que ceux-ci ne disposent d’aucun substitut. Mais, à force d’abuser d’un privilège, elle pourrait bien faire naître le concurrent qui y mettra fin.

Auteur/Autrice

  • Philippe Crevel est un spécialiste des questions macroéconomiques. Fondateur de la société d’études et de stratégies économiques, Lorello Ecodata, il dirige, par ailleurs, le Cercle de l’Epargne qui est un centre d’études et d’information consacré à l’épargne et à la retraite en plus d'être notre spécialiste économie.

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