Le 18 août, l’ancien élu républicain David Jolly a remporté la primaire démocrate pour le poste de gouverneur de Floride. Il affrontera en novembre le républicain Byron Donalds, soutenu par Donald Trump, pour succéder à Ron DeSantis. Onze ans plus tôt, alors qu’il siégeait encore au Congrès sous les couleurs républicaines, David Jolly avait tenté d’ouvrir une voie vers la Green Card à certains investisseurs étrangers titulaires d’un visa E2. Cette proposition éclaire une question qui reste entière en 2026 : quelle place les États-Unis veulent-ils accorder, à long terme, aux entrepreneurs étrangers (et donc Français) qu’ils invitent à investir dans leur économie ?
Le visa E2, puis la carte verte
Il y a onze ans, David Jolly avait une idée qui tenait en quelques lignes de loi. Un entrepreneur étranger qui aurait passé dix ans aux États-Unis sous visa E-2 et dont l’entreprise aurait créé des emplois pourrait, sous certaines conditions, accéder à la résidence permanente.
Le 16 avril 2015, le représentant républicain de Floride déposait à la Chambre des représentants l’E-2 Visa Improvement Act of 2015, H.R. 1834. Le texte proposait de modifier l’Immigration and Nationality Act pour permettre à certains investisseurs E-2 d’ajuster leur statut vers celui de résident permanent légal. Il fut renvoyé à la commission judiciaire. Il ne devint jamais loi. Le détail est resté dans les archives du Congrès.
« Le visa E-2 appartient à cette catégorie particulière de l’immigration américaine qui ne relève ni du tourisme ni de l’immigration permanente. »
Mais son auteur, lui, vient de refaire irruption dans la politique floridienne. Le 18 août 2026, David Jolly a remporté la primaire démocrate pour le poste de gouverneur avec environ 61 % des voix. Chez les républicains, Byron Donalds a obtenu l’investiture avec 47,8 %. Les deux hommes se retrouveront aux urnes le 3 novembre prochain, dans une élection destinée à désigner le successeur de Ron DeSantis, qui ne peut briguer un troisième mandat consécutif.
L’entrepreneur que l’Amérique veut faire venir mais pas forcément rester Le E-2 appartient à cette catégorie particulière de l’immigration américaine qui ne relève ni du tourisme ni de l’immigration permanente. Il permet à un ressortissant d’un pays partenaire des États-Unis d’investir dans une entreprise américaine et d’en développer et diriger les activités. Le capital doit être réellement engagé dans une entreprise active et commerciale, et l’investissement doit être suffisamment important au regard de l’activité concernée. La réglementation ne fixe pas un montant universel qui constituerait, à lui seul, le seuil d’accès au E-2.

Le système repose donc sur une logique économique assez lisible : faire venir des entrepreneurs, leur permettre de mettre leur capital au travail et de développer une activité américaine. Mais le E-2 reste un statut de non-immigrant. C’est là que commence le paradoxe. L’entrepreneur peut créer une société. Embaucher. Investir davantage. Développer son activité. Faire de cette entreprise une réussite. Rien de cela ne transforme automatiquement son E-2 en Green Card.
En 2015, David Jolly avait précisément tenté de combler cette brèche. Son projet prévoyait qu’après dix années sous E-2, certains investisseurs puissent accéder à la résidence permanente à condition notamment que leur entreprise ait créé au moins deux emplois à temps plein répondant aux critères du texte.
« Le E-2 reste un statut de non-immigrant. C’est là que commence le paradoxe. L’entrepreneur peut créer une société. Embaucher. Investir. Développer son activité. Faire de cette entreprise une réussite. Rien de cela ne transforme automatiquement son E-2 en Green Card. »
Le projet s’intéressait également à la situation des enfants des investisseurs, en repoussant notamment leur âge d’éligibilité jusqu’à 26 ans et en prévoyant une possibilité d’autorisation de travail pour les 18-26 ans. Le Congrès n’a pas suivi. Et le principe reste inchangé aujourd’hui.
Onze ans plus tard, Jolly a changé de parti
Il y a quelque chose d’assez américain dans la trajectoire de David Jolly. En 2015, il était républicain. En 2026, il est le candidat démocrate au poste de gouverneur. Entre les deux, il a quitté le Parti républicain en 2018 avant de rejoindre officiellement les démocrates en 2025. Sa campagne actuelle assume un discours beaucoup plus ouvert sur l’immigration.

David Jolly défend aujourd’hui une réforme qui, selon son programme, doit à la fois sécuriser les frontières et créer des voies légales vers le statut et le travail. Il s’oppose aux politiques de l’État qui, selon lui, pénalisent les familles immigrées et affirme que l’économie floridienne dépend des travailleurs immigrés dans l’agriculture, la construction, la restauration et la santé. Sur son site de campagne, l’immigration n’est pas présentée comme une menace extérieure mais comme une composante de l’histoire économique et démographique de la Floride. « Florida was built by people who arrived with hope », proclame sa campagne. Le changement de ton est spectaculaire.
Mais il faut se garder d’une conclusion trop facile. David Jolly ne propose pas aujourd’hui, dans son programme de campagne publié, de reprendre son projet de 2015 sur le E-2. Son programme actuel traite de l’immigration au sens large et ne présente pas de réforme spécifique du visa E-2. Autrement dit, son vieux texte constitue un élément de son parcours politique, pas une promesse électorale actuelle. Mais s’il est élu Gouverneur de Floride, sa proposition pourrait-elle, d’une manière ou d’une autre, revenir sur le devant de la scène ?
Face à lui, Byron Donalds assume une autre ligne
Le candidat républicain raconte une autre histoire de l’immigration. Byron Donalds, représentant de Floride à la Chambre depuis 2021 et soutenu par Donald Trump dans la course au poste de gouverneur, a fait de l’application stricte des lois migratoires un élément central de sa campagne.

Il propose notamment son plan « Zero Tolerance, Zero Dollars », qui prévoit de conditionner certains financements publics de l’État au respect des obligations de coopération avec les autorités fédérales de l’immigration. Son dispositif vise les collectivités et organismes qui limiteraient leur coopération avec les autorités fédérales, notamment l’ICE. Il prévoit également des restrictions de financement et un renforcement des moyens consacrés à certaines poursuites impliquant des personnes présentes illégalement aux États-Unis. Byron Donalds ne fait pas du E-2 un thème spécifique de son programme de campagne. Sa politique porte sur l’immigration et son application, notamment à l’égard des personnes en situation irrégulière. Elle ne constitue pas, à ce stade, une prise de position particulière sur le visa destiné aux investisseurs des pays partenaires.
Et Ron DeSantis ?
La question se pose naturellement puisque les deux candidats se disputent le poste d’un gouverneur qui a fait de l’immigration l’un des marqueurs de ses deux mandats.

Ron DeSantis a poussé la Floride très loin dans la coopération avec les autorités fédérales chargées de l’immigration. Son administration a notamment développé les accords permettant aux forces de l’ordre locales de participer à certaines missions liées à l’application du droit fédéral de l’immigration. Sa politique s’est également accompagnée de mesures visant certains investissements étrangers.
“Les États-Unis veulent attirer des capitaux étrangers lorsqu’ils contribuent directement à l’activité économique”
En 2023, Ron DeSantis a signé le SB 264, qui a notamment restreint certaines opérations immobilières impliquant des personnes ou entités liées à des « foreign countries of concern ». La mesure visait en particulier la Chine et plusieurs autres États désignés par la législation floridienne.
Ce que raconte vraiment le vieux texte de David Jolly
C’est peut-être là que l’histoire devient plus intéressante que la seule campagne de Floride. Le visa E-2, qui relève du droit fédéral, n’est pas une anomalie marginale du système américain. Il traduit une philosophie ancienne : les États-Unis veulent attirer des capitaux étrangers lorsqu’ils contribuent directement à l’activité économique. La France fait partie des pays bénéficiant de ce régime.
Pour les ressortissants français, le Département d’État prévoit actuellement des visas E-2 à entrées multiples avec une validité de 48 mois. Mais cette validité ne doit pas être confondue avec un droit à la résidence permanente. Le système américain distingue ainsi deux choses qui peuvent sembler contradictoires : la volonté d’attirer un entrepreneur et l’absence de promesse de l’accueillir définitivement.
C’est précisément cette contradiction que David Jolly avait tenté de résoudre. Il ne proposait pas de donner une Green Card à tous les investisseurs E-2 mais de reconnaître, après dix années et sous conditions, qu’une entreprise ayant produit suffisamment d’activité et d’emplois pouvait constituer le fondement d’une installation permanente.
Si le texte n’a pas survécu au processus législatif, le paradoxe, oui. Le 3 novembre prochain, les électeurs de Floride choisiront entre David Jolly et Byron Donalds. Quel que soit le résultat, la question demeure : lorsqu’un entrepreneur étranger investit en Amérique, crée des emplois et réussit, à quel moment l’Amérique considère-t-elle qu’il a gagné le droit d’y rester ?







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