Des décennies durant, l’ascension sociale française, largement intériorisée par la population, s’est construite autour de la réussite scolaire et de l’emploi au sein des grandes entreprises ou de la fonction publique. Le cycle de vie était clairement balisé entre l’obtention du baccalauréat et l’accession au statut de cadre en passant par le diplôme de l’enseignement supérieur et l’acquisition de la résidence principale. A partir des années 1960, cette voie a permis l’émergence d’une large classe moyenne. Ses meilleurs représentants pouvaient, en outre, espérer accéder à des fonctions de direction au sein des entreprises ou de l’appareil d’Etat.
La méritocratie à la française
Au sein des élites, la France des ingénieurs, des enseignants, des hauts fonctionnaires et des cadres salariés a progressivement supplanté celle des notables. Avec la Ve République, les techniciens ont pris le dessus. Sous les régimes précédents, les avocats, les médecins et les parlementaires dominaient la vie publique. À partir de 1958, les hauts fonctionnaires, les inspecteurs des finances, les conseillers d’État et les ingénieurs des grands corps se sont imposés. Six des huit présidents de la Ve République sont passés par Sciences Po ou par l’École libre des sciences politiques et quatre sont issus de l’ENA. Au total, sept sur huit ont fréquenté au moins l’une de ces deux institutions, seul le général de Gaulle faisant exception. Le passage par un cabinet ministériel est devenu, pendant plusieurs décennies, un accélérateur de carrière aussi bien dans le secteur public que dans les grandes entreprises. Ce modèle correspondait à une époque durant laquelle l’État reconstruisait, planifiait et équipait le pays. Il fallait produire de l’électricité, construire des autoroutes, créer des filières industrielles et développer les services publics. La compétence technique et administrative constituait alors une source naturelle de légitimité. Cette transformation a reposé sur une démocratisation sans précédent de l’enseignement, en particulier de l’enseignement supérieur. La France comptait 310 000 étudiants en 1960. Ils sont plus de trois millions aujourd’hui. En soixante-quatre ans, les effectifs ont ainsi été multipliés par dix. Dans le même temps, la proportion de bacheliers dans une génération est passée de 29 % en 1985 à près de 80 % en 2023. De son côté, la part des cadres dans l’emploi a presque triplé, passant de 8 % en 1982 à 23,8 % en 2025. Au fil du temps, le diplôme a perdu une partie de son pouvoir de distinction. Il demeure une condition mais n’est plus une garantie. Quand le baccalauréat concernait moins d’un jeune sur trois, il constituait un titre. Quand il concerne quatre jeunes sur cinq, il devient une étape. Il demeure nécessaire pour de nombreux emplois, mais ne suffit plus à singulariser son détenteur.

Le diplôme n’a pas perdu pour autant sa valeur économique. Il continue de protéger fortement contre le chômage. Parmi les jeunes sortis depuis un à quatre ans du système éducatif, le taux de chômage atteint 42 % pour les personnes peu ou pas diplômées, contre 7 % pour les titulaires d’un bac+5 ou davantage. L’écart de rémunération reste également important. Entre 2021 et 2023, les jeunes diplômés du supérieur long percevaient un salaire médian de 2 000 euros nets par mois, contre 1 200 euros pour les jeunes peu ou pas diplômés. Néanmoins, 2 000 euros nets après cinq années d’études ne constituent pas nécessairement la consécration espérée. Le diplôme protège toujours, mais il ne garantit plus une ascension rapide ni l’accès aux rémunérations élevées. Aujourd’hui, le statut de cadre, les grandes entreprises et les carrières dans la haute fonction publique n’exercent plus le même pouvoir d’attraction que dans le passé. La notion même d’élite est désormais connotée négativement. Les responsables administratifs et politiques sont accusés d’avoir laissé dériver la dette publique, de ne pas avoir empêché la désindustrialisation et de s’être accommodés d’une croissance médiocre. Il leur est reproché d’avoir acheté la paix sociale à crédit, en promettant toujours davantage de prestations sans expliquer comment les financer.
Une méritocratie en pleine mutation
Ces critiques sont excessives. Les déficits publics ne sont pas l’œuvre d’une promotion de l’ENA et la désindustrialisation ne résulte pas d’une décision prise dans un cabinet ministériel. Ils sont l’expression de choix collectifs implicites. Les « élites » sont coupables d’avoir été faibles ou d’avoir fait œuvre de démagogie pour plaire au plus grand nombre. La perte de légitimité de ces dernières est en grande partie imputable au sentiment de déclassement du pays ressenti par un grand nombre de Français. La suppression de l’ENA, remplacée en 2022 par l’Institut national du service public, en a constitué à cet égard un symbole. L’institution a changé de nom, de concours et de cursus, mais la France continue évidemment d’avoir besoin de hauts fonctionnaires. De même, Sciences Po a abandonné l’épreuve de culture générale en 2013, puis les anciennes épreuves écrites au profit d’une sélection sur dossier et entretien. Ces réformes traduisent la remise en cause des critères traditionnels de l’excellence, accusés de favoriser la reproduction sociale.
Dans le même temps, de nouvelles élites gagnent en puissance et en visibilité. Elles sont moins homogènes et moins faciles à identifier que les anciennes. Elles rassemblent des franchisés possédant plusieurs restaurants ou magasins, des dirigeants de réseaux de boulangeries, des professionnels du bâtiment, des plombiers devenus chefs d’entreprise, des constructeurs de piscines, des exploitants de plateformes logistiques ou encore des entrepreneurs du commerce en ligne. Ces professions ne sont évidemment pas nouvelles. Les commerçants et les artisans ont toujours occupé une place importante dans la société française. En revanche, les franchises, les réseaux, les plateformes numériques et la concentration de plusieurs établissements entre les mains d’un même entrepreneur leur donnent une dimension nouvelle.
Ces nouveaux notables ne sont pas nécessairement dépourvus de diplômes, mais le diplôme ne constitue pas ou plus leur principal signe de reconnaissance. Leurs codes diffèrent de ceux des diplômés des grandes écoles des années 1960 à 1980. Ils sont pragmatiques, mobiles et capables de changer rapidement d’activité. Leur réussite repose moins sur l’appartenance à une institution que sur leur aptitude à trouver des clients, gérer des équipes, négocier avec les banques, sélectionner des emplacements et reproduire un modèle économique. Ils investissent moins les réseaux institutionnels qui consacraient autrefois le statut de notable et développent leurs propres sociabilités professionnelles, commerciales ou numériques. Leur influence repose davantage sur leur capital économique que sur leur capital scolaire.
Un entrepreneur à la tête de plusieurs boulangeries, restaurants ou hôtels franchisés peut gagner davantage et disposer d’un patrimoine bien plus élevé qu’un cadre supérieur parisien. Un plombier qui emploie quinze salariés possède un pouvoir économique réel sur son territoire, quand bien même il ne figure dans aucun classement des élites. La réussite sociale se déplace ainsi, en partie, du salaire vers le capital, du titre vers l’entreprise et de la reconnaissance institutionnelle vers le succès commercial.
Bourgeois VS cadres administratifs
Cette nouvelle bourgeoisie entrepreneuriale se méfie volontiers des normes édictées à Paris, des procédures administratives et des discours généraux sur l’économie. Elle ne réclame pas nécessairement la disparition de l’État. Elle souhaite avant tout être entendue, protégée contre la concurrence déloyale et libérée des contraintes qu’elle juge inutiles. Elle critique volontiers la puissance publique tout en attendant d’elle qu’elle garantisse les conditions de son activité.
L’intelligence artificielle pourrait encore modifier ces rapports de force. Elle est susceptible de fragiliser certaines fonctions tertiaires, en particulier les emplois de début de carrière reposant sur la recherche d’informations, la rédaction, l’analyse de documents ou la production de présentations. Or ces fonctions constituent souvent les premières marches de l’ascension professionnelle des jeunes diplômés. À l’inverse, l’intelligence artificielle peut offrir aux entrepreneurs de nouveaux moyens d’action.
Le diplôme ne disparaît donc pas. Il perd simplement son monopole de voie royale vers la réussite et sur le prestige. La véritable élite de demain sera sans doute celle qui saura associer les connaissances à l’action, la réflexion à l’exécution et la maîtrise technique à la prise de risque.







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