L’art de l’économie, ou plus exactement de la création de richesses, est d’une rare simplicité. Il repose sur trois grands facteurs : le travail, le capital et le progrès technique. Depuis plusieurs décennies, pourtant, la France semble prendre un malin plaisir à ignorer ces principes élémentaires, dilapidant progressivement une partie de ses atouts.
10% de PIB perdu par manque de travail
Depuis le début des années 1980, la France a progressivement privilégié une réduction du volume de travail. Le passage de l’âge légal de départ à la retraite de 65 à 60 ans en 1981 n’a jamais été totalement remis en cause, alors même que l’espérance de vie a progressé de plus d’une décennie chez les hommes et de près de huit ans chez les femmes. Dans le même temps, la durée annuelle effective du travail est passée d’environ 1 850 heures par actif occupé en 1980 à 1 585 heures en 2025.
Au regard de sa démographie et de la structure de sa population, la France devrait disposer d’un PIB supérieur d’environ 10 %. Le pays souffre, en effet, d’un déficit de travail qui trouve son origine dans la faiblesse persistante du taux d’emploi. Malgré sa progression ces dernières années, celui-ci demeure près de dix points inférieur à celui de l’Allemagne. Le sous-emploi est particulièrement marqué chez les jeunes comme chez les seniors. Les premiers peinent à s’insérer durablement sur le marché du travail, tandis que les seconds en sortent beaucoup plus tôt que dans la plupart des pays européens. La proportion des moins de 25 ans qui ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation atteint 12 % selon Eurostat, soit près de quatre points de plus que la moyenne de l’Union européenne. Quant au taux d’emploi des 60-64 ans, il s’élevait à 42,4 % en France en 2025, contre 66,7 % en Allemagne.
Au bout des gains de productivité du modèle français actuel
Compte tenu du poids des services dans l’économie française, et plus particulièrement des services domestiques dont les gains de productivité sont structurellement limités, toute réduction du volume de travail se traduit mécaniquement par une moindre croissance. L’Espagne ou le Portugal l’ont bien compris en augmentant fortement leur taux d’emploi grâce à une plus grande ouverture du marché du travail et à un recours accru à l’immigration.
Le pays dispose certes d’une épargne abondante, mais celle-ci finance insuffisamment les entreprises françaises et européennes. Une part importante est absorbée par le financement des déficits publics, tandis qu’une fraction croissante des ménages oriente son patrimoine vers les marchés américains, jugés plus rémunérateurs. Le deuxième facteur de création de richesse, le capital, contribue ainsi de moins en moins au développement de l’économie nationale.
Les Français vivent donc nettement plus longtemps tout en travaillant moins chaque année. Une telle évolution aurait pu être soutenable si elle avait été compensée par des gains de productivité élevés. Longtemps, la France a effectivement figuré parmi les pays les plus performants en la matière. Mais, depuis plusieurs années, les gains de productivité, 3ème facteur de création de richesse, sont quasiment à l’arrêt. Ce moteur clé de la création de richesse s’essouffle à son tour. Cette érosion trouve ses origines dans le faible poids du secteur des technologies et de l’information dans l’économie, celle-ci dépendant de plus en plus des services domestiques.
Un retard à rattraper sur la transition écologique, le vieillissement démographique, la révolution numérique et les dépenses de défense
La France est aujourd’hui confrontée à une compilation de défis : transition écologique, vieillissement démographique, révolution numérique, montée en puissance des dépenses de défense. Les besoins de financement se chiffrent en centaines de milliards d’euros ; or en l’état, le pays n’a pas les moyens de ses ambitions. Aucun de ces défis ne pourra être relevé sans une augmentation du volume de travail, une mobilisation du capital et un recours au progrès technique. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le redressement de la France s’est appuyé sur ces trois moteurs : davantage de travail, une forte mobilisation du capital et un important effort d’innovation. La durée annuelle du travail dépassait alors 2 000 heures.
L’augmentation du volume de travail ne pourra cependant être acceptée que si elle constitue un jeu gagnant-gagnant. Elle doit bénéficier à la collectivité en renforçant la croissance, les finances publiques et le financement de notre protection sociale. Elle doit également profiter aux salariés par une progression du pouvoir d’achat, une amélioration des carrières et un élargissement des perspectives professionnelles. Elle suppose aussi un changement d’état d’esprit face au travail, tant de la part des salariés que des employeurs. Aujourd’hui, une partie des jeunes se détournent de l’entreprise, non par rejet du travail mais parce que ceux-ci peinent à y voir une perspective d’épanouissement, de progression et de reconnaissance. Restaurer le goût du travail suppose aussi de redonner du sens au travail.








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