Depuis des décennies, la Thaïlande a été perçue comme un paradis pour les expatriés, notamment les retraités français, attirés par un coût de la vie bas, un climat ensoleillé et une qualité de vie indéniable. Cependant, depuis 2024, un vent de panique souffle sur la communauté des Français installés dans le Royaume. Pourquoi ?
Les origines de l’inquiétude
Tout a commencé avec l’annonce d’une réforme fiscale majeure par le Revenue Department thaïlandais (équivalent du fisc local). La directive Por. 161/2566, entrée en vigueur le 1er janvier 2024, a bouleversé les règles du jeu en matière d’imposition des revenus de source étrangère. Jusqu’alors, les expatriés pouvaient rapatrier leurs revenus (pensions, dividendes, loyers, etc.) sans craindre une imposition locale, à condition de ne pas les transférer la même année que leur perception. Désormais, tout revenu étranger rapatrié en Thaïlande par un résident fiscal (180 jours ou plus par an) est potentiellement imposable, quel que soit le moment où il a été généré.
Cette réforme a été mal communiquée et a semé la confusion. Plusieurs éléments expliquent cette anxiété généralisée. Tout d’abord, c’est, avant tout, un changement brutal de paradigme. Pendant des années, la Thaïlande appliquait un principe de territorialité souple. Les revenus étrangers n’étaient imposables que s’ils étaient rapatriés la même année que leur perception. Il suffisait donc de différer les virements pour échapper à l’impôt. Avec la nouvelle règle, cette astuce n’est plus possible.
Mais ce n’est pas aussi limpide car il existe un manque de clarté sur les conventions fiscales, celle liant la France et le royaume du Siam date de 1974 (ratifiée en 1980). Elle était censée éviter la double imposition. Pourtant, son article 23 (méthode d’élimination de la double imposition) est interprété différemment par les deux pays. Dans la version française, les pensions de retraite (publiques et privées) sont imposables uniquement en France (article 18), alors que la version thaïlandaise est plus ambiguë. Elle laisse la porte ouverte à une imposition locale, sous réserve de crédits d’impôt.
De plus depuis 2023, des déclarations contradictoires sont faites par les 2 pays. Les autorités thaïlandaises ont d’abord laissé entendre que tous les revenus étrangers rapatriés seraient imposables, avant de préciser (sous la pression diplomatique) que les pensions déjà taxées en France seraient exonérées. Mais sur le terrain, les agents fiscaux locaux appliquent parfois la règle de manière arbitraire, exigeant des paiements avant toute discussion.
Tout ceci s’inscrit dans un contexte économique tendu. La Thaïlande, confrontée à un déficit budgétaire croissant et à une fuite des capitaux, cherche à élargir son assiette fiscale. Les expatriés, perçus comme une source de revenus facile, sont, donc, devenus une cible.
A travers les réseaux sociaux, on a pu constater des exemples concrets qui font peur. Ainsi, des retraités français ont reçu des avis d’imposition sur leurs pensions, avec des montants pouvant atteindre 35% (taux maximal de l’impôt thaïlandais). Par exemple, un retraité transférant 2 millions de bahts par an (environ 50 000 €) pourrait se voir réclamer 325 000 bahts (8 000 €) d’impôt, alors que sa pension est déjà taxée en France.
Et si la Thaïlande se modernise, son administration ressemble toujours à une bureaucratie kafkaïenne. Ainsi, pour se conformer à la nouvelle réglementation, les expatriés doivent :
- Obtenir un Tax Identification Number (TIN) thaïlandais,
- Déclarer tous leurs revenus étrangers (même exonérés),
- Fournir des preuves d’imposition en France (avis d’imposition, bulletins de pension),
- Traduire tous les documents en thaï (parfois avec traduction certifiée).
Le Résultat ? Une usine à gaz administrative qui décourage même les plus motivés.
Les difficultés d’interprétation du nouveau régime et de la convention fiscale franco-thaïlandaise
On l’a vu, la convention fiscale entre la France et la Thaïlande, signée en 1974, avait pour but d’éviter la double imposition des revenus. Pourtant, son application pratique soulève aujourd’hui des questions majeures auxquelles les réponses apportées au lieu de dissiper les craintes, les renforcent.
Car du côté français, l’ambassade de France en Thaïlande a publié un communiqué le 13 février 2026 pour clarifier que les pensions imposables en France ne doivent pas être déclarées ni taxées en Thaïlande. Alors que du côté thaïlandais, le RD maintient que les pensions doivent être déclarées, mais peuvent être exonérées si le contribuable prouve leur imposition en France.
La Conséquence ? Une insécurité juridique qui pousse les expatriés à sur-déclarer par peur de sanctions.

Face à cette situation, les Français de Thaïlande se sont organisés :
- Jean-Louis Guénard, animateur du groupe Facebook « Retraité Français en Thaïlande » (20 000 membres), dénonce une violation délibérée de la convention fiscale par la Thaïlande.
- L’Association Francophone d’Entraide (AFI) et l’AFBT (Association Française de Bienfaisance en Thaïlande) accompagnent les expatriés dans leurs démarches.
- Les élus consulaires (comme Éric Miné, conseiller des Français de l’étranger) ont interpellé le gouvernement français pour faire respecter la convention.
« On nous demande de payer d’abord l’impôt thaïlandais, puis de prouver qu’on l’a déjà payé en France pour obtenir un remboursement. C’est un parcours du combattant ! »
Un retraité installé à Chiang Mai
En Asie, d’ailleurs, la Thaïlande n’est pas la seule à durcir sa fiscalité pour les expatriés :
- Malaisie : A introduit une imposition des revenus étrangers en 2022, mais a suspendu la mesure jusqu’en 2026 pour attirer les investisseurs.
- Vietnam, Cambodge, Laos : Imposent les revenus mondiaux pour les résidents fiscaux (183 jours/an), avec des taux de 5 à 35%.
Du coup, certains Français quittent la Thaïlande pour le Cambodge ou les Philippines (qui éxonèrent les revenus étrangers pour les non-résidents), afin de retrouver une fiscalité est plus claire et moins agressive.
Les crédits d’impôt étrangers en Thaïlande
Pour ceux qui restent en Thaïlande, il faut mieux bien se renseigner pour éviter la double imposition. En effet, la Thaïlande a mis en place un système de crédits d’impôt étrangers, conformément à ses 61 conventions fiscales (dont celle avec la France). Voici comment cela fonctionne pour les expatriés français.
Ces dispositions concernent tout résident fiscal thaïlandais (180 jours ou plus par an) qui :
- Perçoit des revenus de source étrangère (pensions, salaires, dividendes, loyers, etc.),
- Rapatrie ces revenus en Thaïlande (virements bancaires, retraits par carte étrangère, etc.),
- Paie déjà un impôt dans le pays d’origine (France, Suisse, etc.).
Le Revenue Department a développé un outil de calcul en ligne pour aider les contribuables. Voici les étapes :
Étape 1 : Identifier les revenus imposables en Thaïlande
- Revenus exonérés (selon la convention franco-thaïlandaise) :
- Pensions de retraite (publiques et privées) imposées en France,
- Salaires perçus en France (si le contribuable y a passé plus de 183 jours),
- Revenus fonciers (si le bien est en France).
- Revenus imposables :
- Dividendes,
- Plus-values mobilières ou immobilières,
- Revenus de capitaux mobiliers (intérêts, etc.),
- Revenus non couverts par la convention.
Étape 2 : Calculer l’impôt thaïlandais théorique
Le barème progressif thaïlandais (2026) :
| Tranche (THB) | Taux |
|---|---|
| 0 – 150 000 | 0% |
| 150 001 – 300 000 | 5% |
| 300 001 – 500 000 | 10% |
| 500 001 – 750 000 | 15% |
| 750 001 – 1 000 000 | 20% |
| 1 000 001 – 2 000 000 | 25% |
| 2 000 001 – 5 000 000 | 30% |
| + 5 000 000 | 35% |
Exemple : Un retraité transfère 1 500 000 THB/an (40 000 €) de sa pension française (déjà taxée en France).
- Impôt thaïlandais théorique :
- 150 000 THB → 0%
- 150 000 THB → 5% → 7 500 THB
- 200 000 THB → 10% → 20 000 THB
- Total impôt dû = 27 500 THB (700 €).
- Mais : Comme sa pension est exonérée (article 18 de la convention), il ne paie rien en Thaïlande.
Étape 3 : Appliquer le crédit d’impôt
Si le revenu est imposable dans les deux pays, le contribuable peut déduire l’impôt payé en France de l’impôt thaïlandais.
Exemple : Un investisseur français perçoit 10 000 € de dividendes (imposés à 30% en France, soit 3 000 €). Il rapatrie ces dividendes en Thaïlande, où ils sont imposables à 10% (soit 1 000 €).
- Crédit d’impôt = 1 000 € (impôt thaïlandais) – 1 000 € (30% de 3 000 €, plafond du crédit) = 0 € à payer en Thaïlande.
Attention : Le crédit d’impôt ne peut pas excéder l’impôt thaïlandais dû sur ce revenu.
Pour bénéficier du crédit d’impôt ou de l’exonération, le contribuable doit conserver :
- Avis d’imposition français (preuve principale),
- Bulletins de pension (avec retenue à la source),
- Relevés bancaires (preuves des transferts),
- Traductions en thaï (parfois certifiées).
D’ailleurs, les experts conseillent d’ouvrir deux comptes bancaires, un pour les économies antérieures à 2024 (non imposables) et un pour les revenus post-2024 (à déclarer).
La Thaïlande reste-t-elle un paradis pour les Français ?
La Thaïlande n’est plus le Far West fiscal qu’elle était il y a 10 ans. Les autorités locales renforcent leur contrôle et élargissent leur assiette fiscale, sous l’effet d’une pression budgétaire croissante. Pour les Français de l’étranger, et surtout les retraités, l’ère de l’insouciance est révolue.
Cependant, avec une bonne préparation, une compréhension claire des règles et l’aide de professionnels, il reste possible de vivre sereinement en Thaïlande. La clé ? Anticiper, déclarer, et se faire accompagner.

Conseils pratiques pour les Français expatriés en Thaïlande
Pour les retraités
1. Vérifiez votre statut fiscal :
- Si vous passez moins de 180 jours/an en Thaïlande, vous n’êtes pas résident fiscal et ne devez pas déclarer vos revenus étrangers.
- Si vous dépassez 180 jours, vous êtes résident fiscal et devez déclarer vos revenus rapatriés.
2. Conservez vos preuves d’imposition en France :
- Avis d’imposition (à demander à l’administration française),
- Bulletins de pension (avec mention de la retenue à la source),
- Relevés bancaires (pour prouver l’origine des fonds).
3. Traduisez vos documents :
Une traduction simple peut suffire, mais certains bureaux exigent une traduction certifiée.
4. Utilisez l’outil de calcul du Revenue Department :
Disponible en ligne, il permet de simuler votre impôt thaïlandais et le crédit d’impôt applicable.
5. Évitez les transferts inutiles :
- Plus vous rapatriez de fonds, plus le risque d’imposition est élevé.
- Privilégiez les cartes bancaires étrangères pour les dépenses courantes (mais attention, certains paiements sont aussi considérés comme des transferts).
6. Envisagez le visa LTR (Long-Term Resident) :
Catégorie « Wealthy Pensioner » : Exonération des revenus étrangers si :
- Pension annuelle ≥ 80 000 USD,
- Assurance santé couvrant la Thaïlande,
- Investissement de 250 000 USD dans l’immobilier ou des obligations thaïlandaises.
Coût : Frais de dossier élevés, mais avantage fiscal majeur.
7. Consultez un expert en fiscalité internationale :
- Les règles sont complexes et évoluent rapidement.
- Un comptable franco-thaïlandais peut vous aider à optimiser votre situation.
Pour les investisseurs et actifs
1. Structurez vos revenus :
- Dividendes : Imposables en Thaïlande, mais crédit d’impôt possible si déjà taxés en France.
- Plus-values : Imposables au taux de 15% (pour les actions) ou 30% (pour l’immobilier).
- Loyers : Imposables en Thaïlande si le bien est loué localement.
2. Utilisez des sociétés offshore (avec prudence) :
- Certaines structures (ex : société à Singapour) permettent de différer l’imposition, mais attention aux règles anti-évitement fiscal.
3. Diversifiez vos placements :
- Les obligations thaïlandaises offrent des rendements intéressants avec une fiscalité avantageuse.
- Les fonds d’investissement locaux peuvent bénéficier d’exonérations.
4. Évitez l’immobilier en Thaïlande :
- Les condominiums sont imposables à la vente (taux de 1% à 3%).
- Les villas ne peuvent pas être détenues en pleine propriété par des étrangers (sauf via une société thaïlandaise, avec des risques juridiques).
Pour tous les expatriés
1.Obtenez un Tax Identification Number (TIN) :
- Obligatoire pour ouvrir un compte bancaire, louer un logement, ou effectuer des démarches administratives.
- Délai : Les banques thaïlandaises doivent recevoir votre TIN avant le 30 juin 2026 (sinon, démarche en bureau provincial).
2. Déclarez vos revenus à temps :
- Date limite : 31 mars 2027 pour les revenus 2026.
- Sanctions : Retards ou omissions peuvent entraîner des pénalités de 1,5% par mois.
3.Restez informé :
- Suivez les communiqués de l’ambassade de France,
- Consultez les groupes Facebook (Retraité Français en Thaïlande, Français en Thaïlande),
- Abonnez-vous aux newsletters des associations (AFI, AFBT).
4.Préparez un plan B :
- Si la fiscalité thaïlandaise devient trop lourde, envisagez :
- Le Cambodge (pas d’impôt sur les pensions étrangères),
- Les Philippines (exonération pour les non-résidents),
- La Malaisie (suspension de l’imposition des revenus étrangers jusqu’en 2026).







Laisser un commentaire