Karim Ben Cheïkh, député de la neuvième circonscription des Français établis hors de France, a annoncé le 27 avril dernier qu’il avait été nommé à la tête d’une mission d’évaluation de la situation budgétaire et des perspectives de l’Agence pour l’enseignement français à l’étranger (AEFE) pour l’Assemblée nationale. Alors que le débat public est de plus en plus tendu entre l’administration centrale, les établissements scolaires, Karim Ben Cheïkh a accepté de répondre à nos questions.
L’heure du bilan des réformes par la transparence des budgets
Lesfrancais.press : La commission des finances de l’Assemblée nationale vous a confié une mission d’évaluation portant sur la situation budgétaire et les perspectives de l’Agence pour l’enseignement français à l’étranger (AEFE). Pouvez-vous rappeler ce qui a poussé à la création de cette mission ?
Karim Ben Cheïkh : « J’ai constaté que beaucoup de chiffres contradictoires circulaient sur les questions budgétaires liées à l’AEFE. En tant que député rapporteur spécial des crédits budgétaires de la mission Action extérieure de l’État, j’ai demandé à la commission des finances de produire un rapport clair, dénué d’ambiguïtés sur la situation exacte de l’AEFE.
Il y a d’une part des chiffres qui ont circulé pouvant laisser penser que le gouvernement n’avait pas réduit la subvention de l’AEFE ces dernières années alors que les faits le démentent.
Il y a eu aussi les annonces de l’AEFE elle-même pendant le conseil d’administration du 18 décembre dernier informant d’un déficit de 59 millions d’euros pour 2025 alors que le budget consolidé annoncé en mars 2026 affichait un surplus de 3 millions.
« J’ai constaté que beaucoup de chiffres contradictoires circulaient sur les questions budgétaires liées à l’AEFE. »
Karim Ben Cheîkh, député des Français de l’étranger (9ème circonscription)
Le débat public mérite d’être éclairé sur ces questions. Quel est le modèle actuel de l’Agence ? Comment a-t-elle consolidé ses comptes en 2025 ? Quelle part assume l’État dans son financement ? Les mesures annoncées en décembre sont-elles fondées ? Sont-elles pertinentes ? »
Lesfrancais.press : Quels sont aujourd’hui vos objectifs dans le cadre de cette mission ?
Karim Ben Cheïkh : « Je cherche à éclairer la façon exacte dont circulent les flux de financements dans le réseau et à quoi ils sont utilisés. L’AEFE est un réseau complexe. Il existe trois statuts d’établissements (établissement à gestion directe dit EGD, établissement conventionné ou établissement partenaire) mais aussi de très nombreux cas particuliers en fonction des contextes locaux. Le fonctionnement des différents établissements tient compte des particularités fiscales et sociales des pays hôtes mais il y a de nombreux arrangements différenciés avec l’agence du fait de ses particularités ou de conditions plus conjoncturelles. Je souhaite produire aussi une évaluation claire des différentes réformes qu’a entrepris l’État envers l’Agence ces dernières années et mesurer l’impact des dernières mesures prises en décembre qui ont été très commentées. »
Sénat et Assemblée nationale, deux objectifs distincts
Lesfrancais.press : Le Premier Ministre a confié une mission parlementaire à la sénatrice Cazebonne sur l’avenir de l’AEFE, si ajoute la mission d’information sur l’AEFE de la commission de la culture au Sénat des sénateurs Chantrel et Ollivier et vos travaux, on a le sentiment d’une multiplication des initiatives. Est-ce que ces démarches sont complémentaires ou y a-t-il un risque de confusion, voire de contradiction ?
Karim Ben Cheïkh : « Je ne pense pas qu’il y ait un risque de confusion. Mme Cazebonne, bien que parlementaire, est chargée d’une mission pour le gouvernement, et en ce sens son rapport oriente l’exécutif pour la réforme de l’AEFE qu’il souhaite entreprendre. Le Parlement lui, que ce soit le Sénat ou l’Assemblée nationale, est fondé à se saisir de cet enjeu important et travailler le fond du dossier. Au final c’est bien au Parlement qu’aura lieu la discussion sur une réforme de l’AEFE. Le travail du gouvernement pourra donc être discuté en pleine connaissance de cause par les parlementaires qui examineront le projet du gouvernement de manière pleinement informés. »

Lesfrancais.press : Quelle méthode de travail avez-vous adoptée pour conduire cette mission d’évaluation consacrée à la situation budgétaire de l’AEFE ?
Karim Ben Cheïkh : « J’ai déjà pu mener nombre d’auditions à Paris, que ce soit des personnalités ayant eu à travailler pour le réseau, les associations de parents d’élèves, les représentants des enseignants ou les dirigeants de certains réseaux d’établissements. Ces auditions se poursuivront les trois prochaines semaines. J’ai également pu faire plusieurs visites de terrain dans un certain nombre d’établissements. Ces visites se poursuivront dans les prochaines semaines notamment au Maroc et en Allemagne. Par ailleurs des questionnaires écrits sur des questions précises ont été envoyés aux administrations ainsi qu’à près de deux cents établissements. Ils seront complétés par des questionnaires budgétaires plus courts envoyés aux 612 établissements.
« Ma mission se place dans le cadre de ce que nous nommons “le printemps de l’évaluation” à la commission des Finances »
Karim Ben Cheîkh, député des Français de l’étranger (9ème circonscription)
C’est donc un travail dense, qui s’appuie tant sur des visites de terrain, sur des auditions que sur des enquêtes écrites.
Les pouvoirs accordés aux rapporteurs budgétaires spéciaux permettent que leur soient communiqués toute information budgétaire et comptable d’une institution liée à une dépense publique. Jusqu’ici j’ai eu des retours très transparents de la part des établissements conventionnés ou à gestion directe qui ont été interrogés ou encore de l’administration. Ces réponses seront complétées par des contrôles sur place et sur pièce auprès des administrations concernées. »
Lesfrancais.press : Quel est le calendrier prévisionnel de votre mission ?
Karim Ben Cheïkh : « Ma mission se place dans le cadre de ce que nous nommons “le printemps de l’évaluation” à la commission des Finances. Dans ce cadre, le rapporteur de la mission interroge un membre du gouvernement en commission des finances avant de rendre son rapport final. Le calendrier de publication du rapport final est donc envisagé pour mi-juillet. »
Un financement pérenne à trouver pour l’AEFE
Lesfrancais.press : Demandez-vous toujours le gel des décisions financières prises par le conseil d’administration de l’AEFE de décembre 2025 et qui entraînent l’augmentation des frais de scolarité ?
Karim Ben Cheïkh : « Ainsi que je l’ai dit à de nombreuses reprises, ces mesures constituent déjà en soi une réforme car elles viennent impacter structurellement le fonctionnement de l’AEFE en renchérissant le coût des détachés. Ces fonctionnaires détachés de l’Éducation nationale à l’AEFE sont pourtant le principal outil de soutien dont dispose l’AEFE à l’égard des établissements. Ces mesures se répercutent de plus assez fortement sur les frais de scolarité des EGD et des conventionnés. Elles ont de plus été prises dans le contexte que vous connaissez, alors même que la discussion sur la réforme de l’AEFE ne faisait que commencer. Je pense qu’il est nécessaire de retirer ces mesures afin de permettre qu’une discussion sur une réforme puisse être menée pleinement et sereinement et non par petits bouts comme cela nous est proposé aujourd’hui. »

Lesfrancais.press : Concrètement, quel serait pour vous le modèle de financement ? Pourquoi ne pas s’inspirer des Espagnols qui distinguent leurs nationaux des autres élèves en ne faisant verser par les familles expatriées qu’une contribution symbolique ?
Karim Ben Cheïkh : « Cette idée d’exonérer les nationaux circule, je l’entends parfois. Toutefois je tiens à souligner plusieurs éléments à prendre en compte et que nous voyons déjà sur le terrain. D’une part, l’AEFE a actuellement une tension budgétaire forte. Exonérer les Français de frais de scolarité n’est pas une mesure susceptible de résoudre ce problème en particulier. Cette idée a été testée par le passé et a été stoppée suite à l’évaluation du ministère des finances qui la chiffre à plusieurs milliards. Or je vois bien que les mesures les plus récentes du gouvernement cherche à faire peser sur l’AEFE et les parents le poids de l’austérité.
« D’une part, l’AEFE a actuellement une tension budgétaire forte. Exonérer les Français de frais de scolarité n’est pas une mesure susceptible de résoudre ce problème en particulier. Cette idée a été testée par le passé et a été stoppée suite à l’évaluation du ministère des finances qui la chiffre à plusieurs milliards. »
Karim Ben Cheîkh, député des Français de l’étranger (9ème circonscription)
Si l’État n’est pas en mesure de financer ces milliards, devrons nous aller les chercher chez les parents étrangers qui représentent plus des deux tiers des contributeurs ? En termes de signal, il est évident que mettre en place un tel système poserait un certain nombre de problèmes y compris sur l’attractivité et la survie des établissements. De plus je vous rappelle qu’un certain nombre d’établissements, la plupart, sont à statut privé local et même parfois à gestion parentale, avec une majorité de parents d’élèves non français dans leur conseil d’administration. Du reste un certain nombre d’établissements à gestion directe pratiquent les frais différenciés au bénéfice des parents français mais les écarts excèdent rarement 10%. »
Lesfrancais.press : à quelques mois d’échéances électorales majeures en France, pensez-vous qu’il sera possible de concrétiser les recommandations formulées dans votre rapport ou dans ceux du Sénat ?
Karim Ben Cheïkh : « Cela dépend essentiellement du gouvernement. Est-ce que ce gouvernement est capable de créer une majorité sur des propositions claires pour l’AEFE ? Je pense que des consensus sont possibles si on parle des réalités. Une des réalités évidentes à ce stade de ma mission est que l’essentiel du financement de l’agence passe par les 67 établissements à gestion directe (EGD) de l’Agence (le réseau compte 612 établissements au total). Or depuis 10 ans l’agence n’a pas misé sur eux pour la croissance du réseau faute de moyens. La stratégie cap 2030 a consisté souvent à ouvrir des établissements privés partenaires là où les EGD étaient déjà implantés. Les EGD sont la principale source de recettes propres de l’agence et ce sont pourtant eux qui ont été empêchés d’investir ces dernières années pour leur propre développement. Il faut regarder cette réalité en face pour penser à une réforme intelligente. La croissance par les établissements partenaires peut être bonne pour notre politique d’influence mais elle ne permet pas d’équilibrer les comptes de l’Agence, voir à même participé à déséquilibrer ces comptes à certains endroits, alors même qu’ils étaient déjà fragilisés par le reflux de l’engagement budgétaire de l’État et son impéritie stratégique. »







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