Vous avez dit « pénurie » ?

Vous avez dit « pénurie » ?

Jusqu’à ces derniers mois, le mot « pénurie » était une abstraction pour une grande partie de la population. La dernière grande expérience en la matière datait de 1973, lors de la guerre du Kippour, avec la décision des pays de l’OPEP de fermer le robinet du pétrole aux pays occidentaux accusés de soutenir Israël. À celle-ci, il convient d’ajouter celle, plus ponctuelle mais tout aussi symbolique concernant le sucre. Pour des raisons climatiques mais surtout spéculatives, du mois d’octobre 1973 à novembre 1974, le prix du sucre fut multiplié par 80, entraînant des ruées dans les magasins d’alimentation. Le prix s’effondra quelques mois plus tard.

Plus loin dans le temps, durant la Seconde Guerre mondiale et les années qui suivirent, les Européens supportèrent de longs rationnements. Entre 1945 et 1949, les pénuries étaient la conséquence des destructions massives provoquées par cinq années de guerre à outrance. Faute d’argent, le redémarrage des centres de production et la réfection des moyens de transports étaient lents. Il a fallu la mise en œuvre du plan Marshall à partir de 1947 pour changer réellement la donne.

Après une forte compression, l’économie connait une forte décompression

En 2021, la situation est tout autre car, depuis le début de la crise sanitaire, l’outil de production a été préservé et le pouvoir d’achat des ménages en Occident préservé. Dès les confinements achevés, la demande a rebondi grâce notamment aux multiples plans de relance engagés par les gouvernements. Après une forte compression, l’économie connait une forte décompression générant de multiples tensions inflationnistes. Les problèmes d’approvisionnement se multiplient. Le secteur du bâtiment est privé de bois, de ciment, de poutrelles métalliques. Les usines d’automobiles s’arrêtent faute de microprocesseurs. Le papier et les jouets pourraient venir à manquer. Les pénuries de 2021 sont tout à la fois le produit de l’augmentation de la demande et de la désorganisation des circuits d’approvisionnement provoquée par les réductions d’activité durant les phases de confinement.

Les sorties de crise sont propices à la spéculation

Par ailleurs, les sorties de crise sont propices à la spéculation, les producteurs souhaitant compenser les pertes passées en profitant du ressaut de la demande. Les États membres de l’OPEP et la Russie livrent actuellement trois millions de barils/jour de moins qu’avant-crise, participant ainsi à la hausse des cours. Les goulets d’étranglement naturels et artificiels génèrent des effets domino sur l’ensemble des chaînes de valeur provoquant des arrêts de production et des hausses de prix. Le rétablissement des circuits d’approvisionnement, la montée en puissance de l’offre et la normalisation de la demande contribueront à une réduction des tensions économiques dans les prochains mois.

plan de relance commun
Ursula von der Leyer, la présidente de la Commission européenne, Emmanuel Macron et Angela Merkel réunis pour parler du plan de relance européen

Avec la fin progressive des politiques monétaires ultraaccommodantes et la diminution des déficits publics, le dopage de l’économie s’estompera à partir du milieu de l’année 2022. Si certains craignent que le soutien monétaire et budgétaire engage l’économie mondiale dans un cycle inflationniste, d’autres estiment que sa suppression pourrait entraîner un ralentissement brutal de la croissance voire une récession. Si la thèse de ces derniers se vérifie, les pressions inflationnistes devraient rapidement disparaître.

Inquiétudes sur la croissance  

En Europe, la non-transmission des hausses de prix sur les salaires, malgré les problèmes de recrutement, semble aller dans ce sens, du moins pour le moment. D’un côté, les gouvernements ne veulent pas revivre une sortie de crise comme celle qui a prévalu après la crise de 2008, avec une cure d’austérité imposée alors durement ressentie par la population. De l’autre côté, l’emballement budgétaire n’est pas sans risques, tant pour les finances publiques que pour la crédibilité des monnaies. Nul ne sait encore réellement ce que signifie le retour à la normale après des années exceptionnelles, ni surtout quelle voie suivre. Le Président Joe Biden est décidé à maintenir un fort volant d’interventionnisme tout comme le Président Emmanuel Macron quand, dans le même temps, le FMI commence à s’inquiéter des conséquences du laxisme budgétaire.

À partir de 2023, voire d’ici la fin de l’année prochaine si la situation sanitaire se stabilise, un état des lieux des forces et des faiblesses sera sans nul doute réalisé par les investisseurs sachant que l’illusion de l’argent pas cher devrait être moins vive. L’objectif des pouvoirs publics et des banques centrales sera d’éviter d’être confrontés à une crise des dettes sur le modèle vécu, en 2012, avec la Grèce.

Si la croissance s’étiole, le risque sera élevé. Si, en revanche, elle demeure forte avec à la clef des gains de productivité, un nouveau cycle pourra s’engager. Le véritable danger pour les économies n’est donc pas les actuelles pénuries mais bien celles qui, demain, pourraient concerner la croissance.

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