Le télétravail s’est progressivement imposé en quelques années et a changé en profondeur l’organisation du travail. Longtemps marginal en France, il a connu une diffusion spectaculaire avec la crise sanitaire de 2020 avant de s’installer durablement dans les pratiques des entreprises. Cette évolution a profondément modifié les frontières entre vie professionnelle et vie privée. Le domicile est devenu un espace hybride où se mêlent réunions en visioconférence, travail, tâches ménagères et vie familiale. Cette nouvelle organisation a naturellement conduit les chercheurs à s’interroger sur ses conséquences en matière de répartition des tâches domestiques, et notamment de préparation des repas. Selon une étude réalisée conjointement par le CRÉDOC et l’INRAE et publiée au mois de juin 2026, contrairement aux idées reçues, le télétravail ne conduit pas à cuisiner davantage. En revanche, il contribue à une répartition plus équilibrée des tâches culinaires entre les femmes et les hommes.
Et l’homme découvrit la cuisine….
Depuis plusieurs décennies, la cuisine demeure l’un des principaux marqueurs des inégalités domestiques entre les sexes. Malgré la progression continue de l’activité professionnelle des femmes, celles-ci consacrent toujours davantage de temps à la préparation des repas, aux courses alimentaires et à l’organisation de la vie quotidienne que les hommes. Le développement du télétravail pouvait laisser penser que la réduction des temps de transport et la présence accrue au domicile favoriseraient une implication plus importante de chacun dans les tâches ménagères. La réalité apparaît plus complexe.
L’étude montre que les couples ayant recours au télétravail présentent une organisation plus égalitaire de la préparation des repas. Chez les femmes qui télétravaillent, la part de celles déclarant un partage équilibré de la cuisine atteint 33 %, contre seulement 23 % parmi les femmes travaillant exclusivement sur site. Symétriquement, 43 % des hommes pratiquant le télétravail déclarent préparer les repas plus souvent que leur conjointe, contre 29 % parmi les non-télétravailleurs. Le domicile partagé durant les heures de travail facilite manifestement une meilleure répartition des responsabilités quotidiennes. Le télétravail contribue ainsi à réduire certaines asymétries héritées de l’organisation traditionnelle du travail salarié, où les hommes étaient davantage absents du domicile pendant la journée. La présence simultanée des deux conjoints favorise des arbitrages plus spontanés et une implication masculine plus visible dans la préparation des repas.
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Pour autant, cette amélioration ne signifie pas que les télétravailleurs deviennent de meilleurs cuisiniers ou consacrent davantage de temps à l’alimentation. Bien au contraire. Les résultats de l’enquête révèlent un paradoxe. Les télétravailleurs préparent moins fréquemment leurs repas que les salariés travaillant exclusivement sur site. Seuls 54 % déclarent cuisiner quotidiennement, contre 65 % des non-télétravailleurs. L’écart concerne aussi bien les hommes que les femmes. Les hommes télétravailleurs ne sont que 41 % à préparer quotidiennement leurs repas, contre 48 % chez ceux travaillant en présentiel. Chez les femmes, les proportions sont respectivement de 64 % contre 74 %. Les télétravailleurs consacrent par ailleurs environ neuf minutes de moins par jour à la préparation des repas.

L’économie réalisée sur les trajets domicile-travail aurait pu être réinvestie dans des activités domestiques, notamment culinaires. Ce résultat s’explique par l’externalisation croissante de l’alimentation. Les télétravailleurs continuent largement de recourir aux solutions de restauration extérieure qu’ils utilisaient auparavant lorsqu’ils étaient présents dans leur entreprise. Ils remplacent simplement la cantine par le restaurant, la boulangerie, la restauration rapide ou les plateformes de livraison. Le domicile devient un lieu de consommation alimentaire davantage qu’un lieu de préparation culinaire. Les télétravailleurs fréquentent beaucoup plus souvent les restaurants classiques : 16 % y déjeunent au moins une fois par semaine contre seulement 4 % des salariés ne télétravaillant pas. Les restaurants rapides connaissent une évolution comparable avec 11 % contre 4 %. La livraison à domicile progresse également fortement. Plus d’un tiers des télétravailleurs déclarent se faire livrer régulièrement ou occasionnellement des repas, contre seulement un cinquième des autres actifs.
Un clivage plus sociologique que sexuel
Cette externalisation s’explique par plusieurs facteurs. Les télétravailleurs appartiennent plus fréquemment aux catégories socioprofessionnelles supérieures, disposent de revenus plus élevés et résident davantage dans les grandes agglomérations, notamment en région parisienne. Ces ménages avaient déjà avant la crise sanitaire davantage recours à la restauration commerciale. Le télétravail ne fait qu’accentuer une tendance préexistante. Il répond également à une logique d’optimisation du temps. Entre deux réunions virtuelles, commander un repas ou aller acheter un plat préparé apparaît souvent plus compatible avec les contraintes professionnelles que cuisiner. Par ailleurs, les télétravailleurs souhaitent sortir de chez eux au moment des repas pour casser le rythme. Les titres-restaurant jouent également un rôle déterminant dans cette évolution. Plus d’un tiers des télétravailleurs en bénéficient contre seulement 16 % des salariés ne travaillant pas à distance. Leur utilisation évolue également. Quatre télétravailleurs sur cinq utilisent leurs titres dans les restaurants, contre six sur dix chez les autres salariés. Ils sont également beaucoup plus nombreux à les utiliser dans les boulangeries ou les points de vente à emporter. Depuis leur extension aux achats alimentaires en magasin, ces titres facilitent également l’achat de produits prêts à consommer sans pour autant accroître le temps consacré à la cuisine.
Cette évolution traduit une transformation plus profonde des modes de consommation
Depuis plusieurs décennies, la frontière entre alimentation domestique et restauration commerciale tend à s’estomper. Les plats préparés, les services de livraison, les cuisines centrales ou les offres de restauration rapide occupent une place croissante dans les budgets alimentaires. Le développement des plateformes numériques a encore accéléré cette mutation. Le télétravail s’inscrit pleinement dans cette dynamique en renforçant les arbitrages entre coût, temps disponible et simplicité d’organisation.
L’étude met ainsi en évidence une évolution paradoxale des rapports entre les femmes et les hommes. Les inégalités de répartition des tâches culinaires diminuent, mais cette amélioration résulte moins d’une implication accrue dans la cuisine que d’une diminution globale de l’activité culinaire. L’égalité progresse parce que les repas sont davantage achetés à l’extérieur du foyer. La préparation des repas devient moins fréquente, moins chronophage et donc plus facilement partageable.
Gare à l’obésité
L’externalisation croissante des repas peut entraîner des conséquences sur la qualité nutritionnelle, le budget alimentaire ou encore la convivialité familiale. Plusieurs travaux montrent que les repas préparés industriellement contiennent davantage de produits ultra-transformés et sont souvent plus riches en sel, en sucres et en matières grasses. Les gains de temps obtenus peuvent ainsi s’accompagner d’effets moins favorables sur la santé publique.

À plus long terme, le télétravail pourrait contribuer à remodeler durablement les habitudes alimentaires des Français. Les restaurants de proximité, les boulangeries, les commerces alimentaires spécialisés et les plateformes de livraison pourraient continuer à bénéficier de cette nouvelle organisation du travail. À l’inverse, la restauration collective d’entreprise devra poursuivre son adaptation face à une fréquentation devenue plus irrégulière.







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