L’Espagne divisée contre elle-même.

Les neuf à treize ans de prison pour « sédition » pour les neuf anciens dirigeants indépendantistes catalans qui avaient organisé le référendum « illégal » sur l’indépendance de la Catalogne, ne régleront pas le problème.

On entend bien le Premier ministre espagnol expliquer que la justice est indépendante. On veut bien le croire. On entend bien le Président Macron dire que l’Espagne est un pays démocratique et que c’est un état de droit. On comprend que l’Union Européenne, qui sait parfois être très pressante, vis-à-vis de la Hongrie ou de la Pologne, considère qu’il s’agit là d’une affaire seulement interne, on sait aussi qu’elle n’est, après tout, qu’une fédération d’Etats. On sait bien que les dirigeants condamnés ont agi en dehors de la loi, voire contre la loi.

Mais, à la fin, non, on ne comprend pas.

On ne comprend pas parce qu’il n’y a eu qu’un acte politique, publique, transparent, annoncé, partagé par deux millions de personnes.

Tous en prison ? Si les lois espagnoles condamnent à neuf et treize ans de prison des dirigeants qui ont été élus et réélus, qui ont –certes illégalement, mais pouvaient-ils le faire légalement ? -organisé un vote, alors il faut changer les lois espagnoles.

Et les politiques espagnols et européens ne doivent pas, sur des questions politiques, se défausser sur les juges.

Car il s’agit bien de politique, non de criminalité. Ce verdict plonge forcément une partie de Catalans vers la révolte et la solidarité, tant elle est injuste. Et d’autres vers la rigidité, car ils se réjouissent de voir la justice confirmer leur opinion. C’est un tort : cette décision est plus néfaste à l’unité de l’Espagne que le referendum.

On a le droit d’être indépendantiste, en Espagne, au Danemark, en Ecosse, en France, dans tout pays démocratique qui se respecte. On a aussi le droit d’être antinationaliste, n’y voir qu’un rétrécissement intellectuel, un égoïsme petit bourgeois, un patriotisme de supporters de football, exalté et vide de sens. On a le droit d’être humaniste, animaliste, transhumaniste, communiste, conservateur, trotskyste, socialiste, libéral, réactionnaire, écologiste, même franquiste. Aucun juge n’a le droit d’envoyer quelqu’un en prison pour cela. S’il met des bombes, fait payer un impôt révolutionnaire, séquestre ou tue des gens, cela devient du droit commun. Un prétexte au crime. Ce ne fut pas le cas. Dans tous les cas, la réponse doit être proportionnelle.

La première tentative de coup d’Etat de 1981 du colonel Tejero fut sanctionnée de sept mois de prison. C’était un coup d’Etat. Le référendum était une palinodie. Il était illégal ? Il ne fut pas reconnu, les dirigeants furent destitués. Déjà, les mettre en prison était exagéré. La fuite de Puigdemont ne fit pas honneur à l’Espagne. Pas plus, à vrai dire, que sa proclamation d’indépendance n’avait attiré le respect.

Si des responsables politiques accomplissent des actes illégaux, ils peuvent être condamnés, mais au regard des responsabilités qu’ils exercent: déchéance des mandats, interdiction d’être candidat, amendes, voire privation temporaire de droits civiques : la prison, jamais. Que ferait-on s’ils avaient posé des bombes ? La violence doit être punie ; pas l’action politique. Les délits politiques ne conduisent pas en prison.

Les Indépendantistes peuvent se frotter les mains. Cette condamnation sonne comme un rappel à la violence. Elle amplifie le rejet de l’Espagne par bon nombre de Catalans, elle met de leur coté de nombreux Européens. Elle amplifie aussi le rejet de la Catalogne par beaucoup d’Espagnols. Tout ce qui grandit la faille profite aux plus radicaux.

Les élections à venir du 10 novembre risquent de leur donner un coup de fouet. Et rendre, par contre coup, l’Espagne difficilement gouvernable. Les Libéraux de Ciudadanos se retrouveront en position d’arbitrage.

Le gouvernement espagnol socialiste, en pleine campagne, veut croire le contraire. Il a peu de temps pour le prouver, et convaincre d’une voie sérieuse et consensuelle est possible. Cela semble peu probable, puisque le Parti Populaire entend interdire toute mesure de grâce et veut renforcer la législation contre la propagande indépendantiste. Cela s’explique par la surenchère nationaliste de Vox, le nouveau parti de droite.

Les nationalismes catalan, basque, corse, flamand, espagnol, français, allemand, anglais traduisent, la plupart du temps, un esprit de revanche, une recherche identitaire en fait assez pauvre et finalement dangereuse. Ils singent ce qu’on appelle le patriotisme qui est l’expression d’une gratitude envers le pays qui a permis de devenir ce que l’on est, à l’image de la reconnaissance que l’on éprouve pour ses parents. Cet amour n’a pas besoin d’exaltation particulière, ou de revendication. Sauf quand il est niée, rabaissée, humiliée, meurtri. Alors surgissent des drapeaux que l’on cherche à brandir plus haut que les autres. Et, avec les drapeaux, parfois la violence, puis la répression, dans un cycle infernal de bêtises et d’outrances dont on ne sait comment sortir.

Les Indépendantistes catalans, avec leur référendum mal fagoté, leurs excès, leur indifférence vis-à-vis des Catalans non indépendantistes avaient lassé et agacé. Les juges leur ont donné un sacré coup de main. Ils ont plus fait pour le séparatisme catalan que les dirigeants condamnés. « Toute maison divisée contre elle-même périra » (Mathieu 12.25). Tous les Espagnols devraient se rappeler qu’il y a plus fort que la justice : le pardon. Ils l’ont prouvé : c’est ainsi qu’ils surent construire leur démocratie.

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