L’économie russe résiliente face à la crise et aux menaces de sanctions

L’économie russe résiliente face à la crise et aux menaces de sanctions

Au moment où les tensions avec les États membres de l’OTAN s’accentuent, la Russie connaît un réel rebond de son économie qui semble avoir bien résisté à la pandémie et à l’effondrement des prix mondiaux du pétrole en 2020. Cette reprise pourrait être remise en question en cas de durcissement des sanctions internationales et d’emballement de l’inflation. Le gouvernement russe peut compter sur les réserves financières accumulées ces dernières années pour compenser le cas échéant les pertes de recettes sur l’exportation du gaz et du pétrole en cas d’embargo décidé par l’Europe et les États-Unis.

Par ailleurs, le gouvernement est convaincu que les Européens ne sont pas prêts à se priver du gaz et du pétrole russes au moment même où les prix de l’énergie sont déjà en forte hausse. Les pays d’Europe de l’Est et l’Allemagne dépendent à 70 % du gaz russe. Une substitution par du gaz du Moyen Orient ou d’Algérie serait envisageable mais coûteuse et pourrait poser des problèmes de logistique en raison de l’absence de gazoducs.

Sur les trois premiers trimestres de 2021, la croissance russe a été de 4,6 % par rapport à la même période en 2020. L’économie a pu bénéficier de l’accélération de la demande intérieure, et notamment de la consommation des ménages. En revanche, la contribution des échanges extérieurs à la croissance est restée négative en raison d’une forte augmentation des importations. Les capacités de production étaient utilisées à plus de 85 % au troisième trimestre, un niveau jamais atteint.

Dans un tel contexte, les investissements des entreprises sont en nette hausse, en particulier dans le secteur des nouvelles technologies et des activités de service (bancaire, commerce de gros et de détail). En fin d’année, la résurgence de l’épidémie de Covid-19 a provoqué un léger tassement de l’activité. En novembre dernier, le taux de chômage a atteint un point bas à 4,2 %. La pénurie de main d’œuvre entraîne des pressions salariales.

La pénurie de main d’œuvre entraîne des pressions salariales.

Sur l’ensemble de l’année 2021, la croissance pourrait avoir atteint 4,5 %. Les perspectives de croissance pour 2022, à l’image de l’économie mondiale, sont revues à la baisse mais restent supérieures au potentiel. L’économie russe profitera du cours élevé du baril de pétrole dans un contexte de hausse de la production compte tenu de l’accord conclu avec l’OPEP.

L’activité économique sera pénalisée par une inflation toujours importante. En décembre, l’inflation s’élevait à 8,4 % en glissement annuel et la hausse des prix hors énergie et alimentaire atteignait 8,9 %. De tels rythmes n’avaient pas été enregistrés depuis 2014-2015 au moment où la Russie faisait face aux embargos décidés par la communauté internationale après le rattachement de la Crimée et de la forte chute du rouble.

À court terme, les risques inflationnistes en Russie vont rester élevés en raison des tensions sur le marché du travail et des risques géopolitiques. La Banque centrale russe (CBR) estime que l’inflation pourrait renouer avec la cible de 4 % d’ici la fin de l’année. Au mois de février, afin de freiner les tensions inflationnistes, la banque centrale pourrait relever à nouveau ses taux après une hausse substantielle de 425 points de base en 2021. Ce durcissement monétaire pourrait peser sur les stratégies d’investissement des entreprises. Au troisième trimestre 2021, 24,4 % des crédits aux PME et 42,7 % des crédits aux grandes entreprises étaient souscrits à taux variables.

Des finances publiques solides

La Russie peut compter sur une situation relativement saine de ses finances publiques grâce aux recettes issues des hydrocarbures. Sur l’ensemble de l’année 2021, le solde budgétaire de l’ensemble des administrations publiques devrait être légèrement excédentaire quand un déficit de 4 % du PIB en 2020 avait été enregistré. Les revenus issus des activités pétrole et gaz ont constitué plus de 80 % des recettes du gouvernement fédéral contre seulement 40 % en 2019. Les recettes fiscales ont aussi profité du dynamisme de la consommation des ménages et des hausses de profits des entreprises.

La consolidation des finances publiques devrait se poursuivre en 2022 et en 2023. Le gouvernement prévoit notamment que le solde public atteigne respectivement 1 % et 0,2 % du PIB au cours des deux prochains exercices. En 2024, il prévoit un déficit de seulement 0,3 % du PIB, financé par des émissions obligataires sur le marché domestique.

Russie
La Banque centrale de la Fédération de Russie, Moscou

42 % de la population russe est dépendante des aides sociales

Pour le gouvernement russe, les principales menaces sont une raréfaction des recettes issues des hydrocarbures en lien avec d’éventuels embargos, et l’inflation. 42 % de la population russe est dépendante des aides sociales.

Selon l’agence de notation Moody’s toute hausse de l’inflation de 1 % pourrait entraîner une hausse des dépenses publiques de 0,2 % du PIB. Grâce à la situation relativement saine des finances publiques, la dette publique demeure faible. Elle s’élevait fin 2021 à 18 % du PIB, contre 19,3 % en 2020.

Un fonds souverain de 185 milliards de dollars

Par ailleurs, la valeur des actifs du fonds souverain (National Wealth Fund) reste très importante. Le fonds permettrait au gouvernement non seulement de financer ses projets de développement mais aussi de faire face à un choc sur les prix du pétrole, comme en 2020. Au 1er décembre 2021, il s’élevait à plus de 185 milliards de dollars soit l’équivalent de 12 % du PIB. En 2022, la valeur du fonds devrait être augmentée de plus de 41 milliards de dollars (2,5 % du PIB). Ce montant correspond aux achats d’actifs effectués en 2021 par la banque centrale pour le compte du ministère des finances conformément à la règle fiscale en vigueur selon laquelle le gouvernement doit épargner les excès de recettes pétrolières dès lors que le prix du pétrole excède 40 dollars le baril.

La part de la dette détenue par les étrangers est faible, moins de 14 %, et l’épargne domestique est suffisante pour faire face à de nouvelles sanctions.

Le gouvernement russe et la banque centrale ont réduit leur dépendance vis-à-vis du dollar. Le ministère des finances a émis davantage d’eurobonds en euros et la banque centrale a limité la part des réserves de change détenues en dollars (16,4 % au deuxième trimestre 2021, contre 22,2 % un an auparavant).

Un secteur financier relativement solide malgré la montée de l’endettement des ménages

Le secteur bancaire a bien résisté à la crise induite par l’épidémie de covid-19. La profitabilité a augmenté, les ratios de solvabilité sont restés satisfaisants et la qualité des actifs, bien que toujours fragile, s’est légèrement améliorée. Les profits des banques étaient en hausse de plus de 20 % sur les onze premiers mois de l’année 2021 par rapport à la même époque en 2019.

En revanche, la situation financière des ménages a continué de se fragiliser conjointement à la hausse de leur endettement (+4 points de PIB depuis fin 2019) malgré les mesures prises par les autorités pour freiner le crédit aux ménages. Bien que l’essentiel du crédit aux ménages soit constitué de prêts hypothécaires, les risques portent davantage sur les crédits non garantis, dont la valeur par emprunteur a augmenté selon la banque centrale.

Malgré des sanctions en vigueur depuis huit ans et une forte exposition aux effets de l’épidémie, la Russie parvient à sauvegarder l’état de son économie. Les recettes issues du gaz et du pétrole contribuent tout à la fois à la croissance et à l’équilibre des finances publiques. La manne pétrolière alimente un important volant de prestations sociales qui garantissent l’unité du pays.

La rente pétrolière pourrait être remise en cause par un déficit persistant des investissements et par la décarbonation de la production d’énergie. La Russie peut compter sur la richesse de ses sols en terres rares indispensables pour les nouvelles énergies, mais cela nécessitera néanmoins un changement de modèle économique.

Le vieillissement de la population constitue un autre défi pour les pouvoirs publics. Le taux de natalité reste faible malgré de nombreuses incitations. La diminution de la population active pourrait peser sur la croissance dans les prochaines années.

Auteur

  • Philippe Crevel est un spécialiste des questions macroéconomiques. Fondateur de la société d’études et de stratégies économiques, Lorello Ecodata, il dirige, par ailleurs, le Cercle de l’Epargne qui est un centre d’études et d’information consacré à l’épargne et à la retraite en plus d'être notre spécialiste économie.

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