Le nouveau monde naît dans la violence de l’ancien

Le nouveau monde naît dans la violence de l’ancien

Napoléon aurait pu discuter avec Cesar, il n’aurait rien compris à Mao. Ainsi parlait Malraux, stupéfait par la singularité du monde dit moderne : l’humanité capable de se détruire elle-même. Qu’aurait-il dit aujourd’hui : Pas besoin de bombe atomique pour se détruire, l’intelligence, ou l’émotion, pourraient y suffire. Chaque jour délivre un étonnement. Un nouveau monde apparaît, l’ancien se meurt, dans les convulsions et les délires de l’agonie.

Une révolution du savoir, des modèles, de toute activité. À commencer par la vie amoureuse

Il y eut la révolution agricole, qui fit les villes. Il y eut celle du fer, qui fit les empires. Celle de l’énergie fit l’unicité du monde. D’un milliard d’habitants en 1800, dont 90% vivaient dans la misère et la faim, l’espèce humaine atteint aujourd’hui 8 milliards d’individus, tous inquiets d’un pétrole bloqué à Ormuz. Péripétie du passé. Déjà la moitié de l’électricité produite en Europe et en Chine dépend des renouvelables. Voici le début de l’ère digitale. Une révolution du savoir, des modèles, de toute activité.

À commencer par la vie amoureuse, ou familiale. L’Asie, 60% de l’humanité, ne fait plus d’enfants. Le reste suit. En Afrique aussi la natalité décline. Avant, la croissance de l’humanité restait faible, la famine faisait son travail. Désormais l’envie d’une autre vie guide la vie. Le nombre d’enfants est un choix. Le taux de fécondité est tombé à moins d’un enfant par femme en Chine, en Corée du Sud, à Taïwan, en Thaïlande. Au Japon, comme en Corée, la moitié des « foyers » sont célibataires. Les relations amoureuses deviennent peu à peu exceptionnelles. La moitié des personnes âgées de 16 à 49 ans déclarent vivre sans relation sexuelle.  

En Amérique, la mise en cause du genre passe dans les têtes sinon les mœurs. À rebours, en Afrique les lois contre l’homosexualité sont renforcées. Alors que le monde se rapetisse, les écarts mentaux grandissent. Le marché des sex-toys se banalise, les familles s’éclatent, les vieux deviennent majoritaires.

Comme l’espérance de vie s’allonge, les différences de patrimoine s’approfondissent entre les générations. La médecine accomplit des avancées stupéfiantes, grâce à l’IA.

Pourquoi des généraux et des soldats quand on a des robots dirigés par l’IA ?  

La vie change de combat, la guerre aussi. Un bataillon de robots a capturé une position russe. Aucun soldat ukrainien n’y a participé. Des drones ont détruit, à 1500 kilomètres de la frontière, des raffineries russes. Pourquoi des généraux et des soldats quand on a des robots dirigés par l’IA ? Pourquoi des bombes quand on a les codes bancaires, électriques, militaires de l’adversaire ? Pourquoi construire un porte-avions si on peut en prendre les commandes à distance ?

Image d'archive de robots terrestres ukrainiens © NurPhoto via Getty Images
Image d'archive de robots terrestres ukrainiens © NurPhoto via Getty Images

La Chine concentre les ingénieurs et les brevets. Le pays qui maîtrise l’IA aura un avantage décisif sur tous les autres États du monde. Tel est l’enjeu.

Le décalage entre ceux qui maîtriseront ces outils et les autres seront abyssaux

Le décalage entre ceux qui maîtriseront ces outils – individus, entreprises, armées, robots, États – et les autres seront abyssaux. Toutes les hiérarchies anciennes, les statuts, seront bouleversées. Sans résistance ni trouble ? Les inégalités financières, économiques, technologiques, culturelles vont devenir, au sein d’un même pays, exponentielles, comme la courbe des découvertes et connaissances.

Le dernier degré du langage artificiel serait si dangereux que ses créateurs n’osent le mettre entre toutes les mains. À rebours, la création de fausses images, fausses nouvelles, excite si aisément les sentiments que les manipulations, encore par l’IA, semblent infinies.

Les géants de l’économie digitale accumulent des milliards de profits investis par centaine dans de nouvelles recherches. Comment de telles puissances ignoreraient le champ politique ?

Qui détient les clés de l’état civil numérique? Qui peut croire que l’État, dans ses formes désormais bien connues, puisse ainsi survivre ? Sécurité, respect du droit, santé, éducation, redistribution, fonctions élémentaires, seront assumées autrement.

Faut-il tenter de conserver l’État tel qu’il est (conservatisme de gauche : l’État-Providence et les services publics), restaurer l’État tel qu’il était, (conservatisme de droite : sécurité, contrôle des frontières) ou s’aventurer vers de nouvelles répartitions des pouvoirs, du droit supranational aux pouvoirs de proximité, du privé au public mêlés ?

Soit ces pouvoirs éclatent, soit le monde éclatera

Aujourd’hui, les pouvoirs sont concentrés dans les cerveaux plus ou moins sains de quelques-uns : Trump, Poutine, Xi Jinping. Est-ce raisonnable ? Est-ce durable ? Soit ces pouvoirs éclatent, soit le monde éclatera.

©Stockadobe
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Tout le monde fixe l’affrontement entre la Chine et les États-Unis. Mais qu’en sera-t-il de la Chine, usine du monde aujourd’hui, intelligence du monde de demain, avec un tel écart entre ceux d’en haut et ceux d’en bas, ceux de Shanghai et ceux du Xinjiang ? La Chine ne sera pas indemne de son propre développement. Qu’en est-il des États-Unis entre ceux de la Silicon Valley et ceux du Midwest ? Les États-Unis ne se reconnaissent plus, certains se demandent si les élections des midterms auront lieu « normalement ».

Il y aura des éclatements d’empires et de nouvelles formes de puissance dotés d’outils inconnus

Les convulsions du vieux monde se multiplient. Chaque guerre augmente la possibilité d’une autre. Les systèmes de sécurité s’évanouissent. L’Otan – c’est-à-dire la garantie américaine pour l’Europe – n’est plus. L’Union Européenne, attaquée en interne, à l’extérieur, se maintiendra-t-elle ? Il y aura des éclatements d’empires et de nouvelles formes de puissance dotés d’outils inconnus.

Ces outils sont des chances extraordinaires. Il y a aujourd’hui plus de chercheurs et de scientifiques vivants qu’il n’y en eut cumulés dans toute l’histoire de l’humanité. Ils ont à leur disposition toutes les données du monde. Avec, toujours, deux tentations : le contrôle et la liberté. L’accès libre, l’open source ne sont pas théoriques. Si un gamin de quinze peut voler les données de l’ANTS, un autre pourra piquer ceux de Meta.

Ces outils sont des chances extraordinaires. Il y aura donc des désastres et des merveilles

Il y aura donc des désastres et des merveilles. Et au-delà des pertes et profits, cet espoir : « Le destin de notre civilisation, c’est la lutte de deux imaginaires : d’une part celui des machines à rêver, avec leur incalculable puissance et le fait qu’elles ont émancipé le rêve et, d’autre part, ce qui peut exister en face, et qui n’est pas autre chose que ce que j’ai appelé, naguère, l’héritage de la noblesse du monde[1]». Qu’appelait-il, Malraux, la noblesse du monde ? La culture. Les fermes à troll peuvent-elles détruire la culture, l’idée de culture ?

 

Auteur/Autrice

  • Laurent Dominati

    Député de Paris de 1993 à 2002, Ambassadeur au Honduras de 2007 à 2010, puis au Conseil de l'Europe de 2010 à 2013, il a fondé le média lesfrancais.press dont il fut le Président jusqu'en septembre 2025.

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