Le dragon chinois gobera-t-il le globe ?

Le dragon chinois gobera-t-il le globe ?

Le dragon s’appelle Winnie l’Ourson, sobriquet de Xi Jinping, dont le dessin est désormais banni de Chine. Comment l’homme le plus puissant du monde à la géniale pensée pourrait-il accepter d’être ainsi moqué ? Erdogan supporterait-il d’être caricaturé en Daisy ? Poutine en Snoopy ? L’empereur Hong Wu, un turban rouge, déjà,  fondateur de la dynastie Ming, qui empaillait ses juges pour les inciter à se tenir droit, n’avait pas à sa disposition autant de police au service de sa paranoïa. Prions pour que Winnie l’Ourson ne devienne suspicieux !

Soyons donc à la fête : Jouez hautbois résonnez musettes, le parti communiste chinois a cent ans et toutes ses dents. Magie des célébrations, le tourisme rouge explose, le culte de la personnalité colle à l’économie 3.0.

Personne n’imaginait que la Chine devait être sauvée, surtout par le socialisme. 

Si Xi change la Chine, il la change dans son changement, et son immuabilité, en même temps : Yin/Yang, tout est mêlé. Pour son discours, il a troqué son costume cravate occidental pour le costume Mao. S’estompe Deng Xiaoping. Pourtant, c’est bien lui, avec sa « révolution capitaliste »  qui fit faire un grand bond en avant à la Chine, à rebours de la catastrophe maoïste du même nom. Mais toutes les révolutions, celles de Mao comme celle de Deng restent sous le contrôle du parti. 

Au contraire de Mao, Deng avait posé les fondements d’un pouvoir collégial, Xi Jinping ne veut pas de collégialité. Comme il ne veut pas que les entreprises, deviennent des centres de pouvoir. D’où la mise au pas d’AliBaba et autres prétentieux multimillionnaires. Xi Jinping réoriente le parti dans la bonne direction, la sienne: « Seul le socialisme peut sauver la Chine ». Extraordinaire mot d’ordre du centième anniversaire masqué par sa banalité, puisque personne n’imaginait que la Chine devait être sauvée, encore moins par le socialisme. Là, le socialisme est le drapeau de l’antiimpérialisme.

Quelle est l’angoisse de Xi Jinping ? Perdre le contrôle du parti. La nouvelle doctrine de sécurité nationale concerne moins la sécurité territoriale, économique ou financière du pays que celle du Parti et, à l’intérieur du parti, la sienne.

Réorienter le « rêve chinois » 

Il y a, comme toujours, des contestations sous jacentes. D’un coté, se prémunir contre une Alliance occidentale antichinoise, réorienter le « Rêve chinois »  vers l’intérieur, revenir sur l’ouverture entreprise depuis trente ans, préparer l’affrontement : « Le peuple chinois ne permettra jamais à aucune force étrangère de nous intimider, de nous opprimer ou de nous soumettre. Quiconque s’y risquerait se fracassera la tête ensanglantée sur une Grande Muraille d’acier édifiée par la chair et le sang de 1,4 milliard de Chinois». La nouvelle ligne de Xi vise à resserrer les rangs.

De l’autre, poursuivre dans la voie initiale tracée par Deng, celle de « l’ascension pacifique », comme on le disait à l’époque de Hu Jintao, le prédécesseur évincé de Xi.

Sur quoi reposait l’ascension pacifique ? Ne pas provoquer de réactions négatives au développement de la Chine. Cela conduisait à accorder des « garanties implicites » aux autres nations, notamment aux Etats-Unis. En échange de quoi, aucune alliance ne contrarierait l’ascension chinoise, ce qui fut le cas, parce qu’elle était pacifique.

Revirements radicaux 

Mais ces garanties se sont évanouies :

La Chine convenait de s’intégrer dans le jeu mondial, sans chercher à imposer ses règles et ses normes. Ce temps, s’il fut vaguement respecté – la Chine n’a jamais observé les règes de propriété intellectuelle, ni celles de l’OMC- n’est plus. Elle développe une politique d’entrisme systématique pour peser sur le système normatif.

Le Chine n’affichait aucun désir d’hégémonie régionale ou mondiale. Xi Jinping affirme l’inverse : il vise la « suprématie mondiale en 2050 ». 

La Chine s’abstiendrait de recourir à la force pour le règlement des conflits territoriaux ou maritimes. Elle occupe les îlots controversés, refuse les arbitrages, déploie ses forces, affiche sa volonté de dépasser l’USNavy. 

La Chine ne devait pas miser sur la force militaire (à l’image de l’ex URSS), pour se hisser au niveau des Etats-Unis. Xi Jinping affirme l’inverse, y compris dans le domaine spatial.

2000 familles multimilliardaires dans le parti

Son développement économique ne chercherait pas à perturber les économies des autres pays par une politique agressive de dumping ou de non respect des règles. Or la Chine mise sur la dépendance des économies clientes, en Afrique, en Asie centrale, jusqu’en Europe. 

Enfin aucune force ne serait dirigée contre Hong Kong et Taïwan. Le dernier journal démocrate a cessé de paraitre à Hong Kong, et Xi Jinping menace ouvertement Taiwan.

Ces changements radicaux justifient le virage américain, celui de Trump puis de Biden avec son « Alliance des démocraties ». Reste à considérer si cette réaction, avec sanction à la carte, peut réussir.

Le changement initié par Xi Jinping ne vient pas d’une analyse géopolitique mais d’un resserrement du pouvoir en politique intérieure. Que l’image de la Chine se dégrade dans le monde (Entre 66 et 75% des opinions publiques occidentales ont une mauvaise image de la Chine) intéresse peu Xi Jinping. La Chine est dirigée par une aristocratie, celle du parti communiste, des grandes entreprises, privés et publiques, des provinces et des commissions de contrôle. Tous cumulent postes, fonctions, fortunes. D’où la grande blague de « la lutte contre la corruption ». Les 2000 familles multimilliardaires sont dans le parti et les centres financiers, alliés et mésalliés avec Xi Jinping. Enfants et parents étudient aux Etats-Unis, accumulent les sociétés offshore dans des paradis fiscaux, mettent leurs dollars en lieu sûr, à la manière des oligarques russes. La cible de toute politique est cette aristocratie.

Opposer un front occidental à la Chine, c’est aussi offrir un front antiimpérialiste à Xi Jinping 

L’idée d’une politique d’ « endiguement », comme dans les années cinquante, est inadaptée. Tout comme celle d’une Alliance des Démocraties, qui devrait s’appuyer sur des non démocraties (comme le Vietnam, ironie de l’histoire). Quant à l’arme des sanctions, même pour des pays moins dotés en richesse, finance et population que la Chine,  le doute est permis…

Et si, au contraire, il fallait parier sur le développement chinois ? Il n’est d’aristocratie qui ne finisse par se déchirer, d’empereur qui n’avale ses proches, d’empire qui ne s’effondre sur lui-même. Hâter la confrontation renforce les tenants du « national socialisme »  chinois.

Jamais un pays qui bannit Winnie l’ourson ne séduira le globe

Certes, le Pentagone a besoin d’un ennemi pour conserver ses subventions et mettre en rang ses alliés, mais les Européens non. Rééquilibrer les relations avec la Chine, attirer une partie des princes rouges, maintenir la prééminence des normes  européennes dans les enceintes internationales, veiller au respect et à la réciprocité des accords, conforter les pays riverains de la Chine comme l’Australie, le Japon, la Corée, l’Inde … et la Russie, correspond à une stratégie de long terme plus efficace que de se mouler dans une posture de confrontation avec un ennemi putatif. Opposer un front occidental à la Chine, c’est aussi offrir un front antiimpérialiste à Xi Jinping, sur le plan intérieur et extérieur. Faciliter la division du monde en deux camps serait une réduction fatale. 

Jamais un pays qui bannit Winnie l’ourson ne séduira le globe. Un dragon est d’abord une chimère. Il n’a d’effet que sur ceux qui y croient.

Laurent Dominati

A. Ambassadeur de France

A. Député de Paris

Président de la société éditrice du site « Lesfrancais.press »

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