La Russie défaite, la bataille mondiale ne fait que commencer

La Russie défaite, la bataille mondiale ne fait que commencer

« Le continent est isolé », disaient les Britanniques forts de leur empire quand le brouillard envahissait la Manche. C’est ce que dit l’Occident de la Russie : la Russie est isolée. Mais peut-on isoler la Russie ? Soit : comme prévu, plus rapidement que prévu, la Russie a perdu la guerre d’Ukraine. Kiev restera libre. Poutine devra juste éviter l’humiliation auprès des Russes. Que 80% des Russes le soutiennent relève d’une propagande massive et d’une population sous surveillance. Des milliers de soldats font retraite, 200 000 civils ont quitté la Russie, ils savent, ils parlent. Mais si Poutine a perdu, l’Occident n’a pas gagné. 

Peut-on isoler la Russie ?

Déjà, le rouble a retrouvé son niveau d’avant-guerre. Ce qui signifie que la Banque centrale soutient son cours, avec des taux d’intérêt dévastateurs pour l’économie et la population russe. Mais elle tiendra, elle a connu pire. Et puis beaucoup de petits malins achètent en roubles tout ce que vendent les Russes. L’Inde, ce sous-continent d’un milliard trois cent millions d’habitants, troisième importateur mondial d’hydrocarbures, achète à prix réduit son pétrole aux Russes. Une multiplication par 15 depuis la guerre. Lavrov a discuté d’un paiement en roubles cette semaine. La Suisse, pour la première sortie de sa neutralité, achète : Litasco, Vitol, Trafigura, Paramount, Gunvor, Petraco, Glencore, tous en Suisse, sont les principaux acheteurs de brut russe au monde. En mer, Les tankers coupent leurs transpondeurs pour disparaitre des radars.

La Chine a bien expliqué aux Européens qu’ils ne faisaient rien « délibérément » pour contourner les sanctions européennes. « Délibérément » ? De quoi ne pas se faire prendre. 15% des exportations chinoises sont destinées à l’Europe. La Russie ne représente que 2.5%. Les Chinois craignent surtout les sanctions américaines. La guerre d’Ukraine n’est qu’un « conflit régional ». Dans le grand conflit mondial des trente prochaines années, la Russie est « leur indéfectible allié ». Le jeu chinois consiste à détacher les Européens des États-Unis, leur vanter leur indépendance, regretter leur vassalisation, les écarter de la zone Asie-Pacifique en mettant en exergue les avantages d’une coopération économique et les inconvénients d’une vassalité.

Pourquoi financer des régimes qui prennent le parti de l’adversaire ?

La grande bataille diplomatique dépasse de loin l’immense et faible Russie. En Afrique, ne faut-il pas profiter de la crise russe pour éliminer les mercenaires ? La Russie tient un discours anti-occidental et anti-francais en Afrique depuis des années, s’appuyant sur des chefs d’Etat protégés par les mercenaires. Le pillage de la Centrafrique par le groupe Wagner a de quoi faire regretter la Françafrique : « Jamais, par le passé, les violations des droits de l’Homme et manquements au droit international humanitaire imputables aux forces armées centrafricaines, forces bilatérales (Wagner) et autres personnels de sécurité… n’ont égalé les exactions documentées par la Minusca (Mission des Nations unies en Centrafrique, juin 2021). Pour 6 tonnes d’or par an, plus les diamants, on peut organiser un trafic jusqu’au Soudan, le Proche-Orient et l’Inde, et conspuer l’Occident moraliste et grincheux. 

L’Europe – et la France – doivent mettre à l’heure du jour leur politique en Afrique. Pourquoi financer des régimes (« des coopérations ») avec de régimes kleptocrates, et qui prennent le parti de l’adversaire ? Plus de la moitié de l’Afrique, tout en condamnant l’invasion russe, choisit de fait la Russie et la Chine. C’est dire la défaite politique et économique diplomatique des Européens, et notamment de la France, en Afrique. 

Même le Maroc s’est tenu sur sa réserve. Anthony Blinken, le secrétaire d’Etat américain, y est passé, au cours d’une tournée pendant laquelle il a essayé de rassurer ses alliés à propos du traité JCPOA avec l’Iran. Parce que cet accord inquiète, il reprend la politique d’Obama, sévèrement jugée dans le Golfe. L’Iran fait aussi partie de l’alliance stratégique que construit patiemment la Chine : c’est la Chine qui achète le pétrole iranien, c’est la Chine qui a conclu une alliance défensive avec elle.

La question n’est pas : la Russie peut-elle tenir ?, mais comment l’Occident agira-t-il face au reste du monde ?

Israël, les Emirats, l’Egypte, l’Arabie saoudite, ne comprennent pas la mansuétude européenne et américaine vis-à-vis de l’Iran. Aussi l’Arabie n’a-t-elle augmenté sa production de pétrole que de 500 000 barils au lieu des 1,5 millions demandés par les États-Unis. Et voilà Bachar aux Emirats, qui tente son retour dans la grande famille arabe. Aussi Jean-Yves Le Drian a-t-il lui aussi fait sa tournée au Qatar, au Koweït et en Oman, tandis que Bruno Le Maire était en Egypte. Le Liban est en jeu, avec des élections en mai, un exode en masse, du blé en manque. Ne pas se tromper dans la grande redistribution des peurs.

Quand on regarde la carte des pays qui ont condamné Poutine à l’Onu, la Russie a subi une défaite diplomatique monumentale. Peut-être la plus marquante de son histoire. Quand on compte les pays qui ont adopté des sanctions, alors les couleurs changent. Hormis les États-Unis, l’Europe, et les alliés du Pacifique, personne n’a rompu avec les Russes. La question n’est pas : « la Russie peut-elle tenir ? », elle vendra toujours plus ou moins bien ses ressources, et achètera un peu plus cher ce qui leur manque, mais comment l’Occident agira face au reste du monde ? 

Par la lutte entre le bien et le mal, selon la vieille rhétorique américaine que reprend Biden ? Par la diplomatie du dieu dollar, plus efficace mais moins éthique ? Par l’alliance des démocraties ? Mais pourquoi aller chercher le pétrole vénézuélien et iranien ? La politique n’est que l’art du moindre mal, pas du choix entre le bien et du mal.

Les États-Unis solidifient l’Otan, l’Europe garde l’Ukraine, la Chine adopte la Russie.  

La force de la Chine est autant son économie que son pragmatisme. Les tyrans n’hésitent pas à tirer sur la foule, empoisonnent, enferment leurs opposants, rasent ou gazent les villes. Cela ne gêne pas les Chinois, même s’ils le déplorent. Chacun est maître chez soi, pensent-ils. Et eux le sont chez eux : ils préviennent par les purges et le contrôle social.

Le Président Joe Biden et le Président Vladimir Poutine ©AFP

Pour l’instant, la Russie perd, en fait, sa place de puissance mondiale. Les États-Unis empochent la solidification de l’Otan et leur soutien à l’Ukraine. L’Europe gagne un surplus d’unité, mais le paie fortement, économiquement et stratégiquement : elle est collée aux Etats-Unis, elle a perdu l’espoir d’une entente avec la Russie. La Chine reste dans l’attente. Elle sait que la vraie bataille ne fait que commencer. Elle a pris la Russie, tant que Poutine y restera. 

Pour l’instant, l’Occident est plus seul qu’il ne le croit, mais la Chine n’a pas gagné, car les régimes autocratiques ont leur faille : ils vivent dans le contrôle de la population et le mensonge. Cela coûte cher. Et puis, on a beau se gausser de la « moraline », on ne peut ignorer cette aspiration universelle à la liberté qu’on trouve partout, même en Russie et en Chine, ou au Viet Nam. Il n’est que voir Taïwan, la Corée ou l’Ukraine pour comprendre qu’il n’y a pas de fatalité à l’absence de démocratie.

En Inde se jouera le destin du monde

Il est un pays démocratique qui fait la bascule commercial, diplomatique, militaire, et qui se tait. Les Américains, pour une fois prudents, n’ont pas critiqué les achats de pétrole indien aux Russes. Ils ont simplement dit qu’en cas de conflit avec la Chine, ce ne seront pas les Russes qui défendront les Indiens. Ce que choisira l’Inde déterminera l’axe du monde. Le continent est isolé, le sous-continent ne le restera pas longtemps. Là-bas se joue le destin du monde.

Laurent Dominati
Laurent Dominati

Laurent Dominati

a.Ambassadeur de France

a.Député de Paris

Président de la société éditrice du site Lesfrancais.press

Auteur

  • Ancien secrétaire général de Démocratie Libérale, il est ensuite ambassadeur au Honduras de 2007 à 2010 et ambassadeur, représentant permanent de la France auprès du Conseil de l’Europe à Strasbourg de 2010 à 2013. Aujourd'hui, il dirige le média Lesfrancais.press .

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