La révolution s’accélère

La révolution s’accélère

Une révolution est en cours. Inutile de rêver du monde d’après, il est là. Rares sont ceux qui s’en aperçoivent. La plupart continuent de ressasser leurs craintes ou leurs désirs, idéologies tranquilles ou angoissées des années passées. La crise sert toujours à conforter ses idées reçues. Elles peuvent avoir une influence sur la réalité, notamment politique, mais ne correspondent en rien à la réalité de la révolution à l’oeuvre.

Les règles économiques et financières, les enjeux de puissance politiques ne sont plus les mêmes. Les grilles d’analyse sont obsolètes. Les réflexes économiques, basées sur des certitudes, malmenés.

Les révolutions en action depuis vingt ans ont subi, avec la coronacrise, une accélération, voire un changement de cap. Révolution digitale, révolution économique, révolution de la  mondialisation, s’enchainent comme les perles d’un chapelet, sans que l’on sache laquelle précède l’autre. C’est une illusion de croire que la crise remet en cause la mondialisation, parce que la digitalisation de l’économie s’est accélérée ; les formes de travail, les modes de communication, de transferts de richesses se sont amplifiées. La mondialisation, ce n’est plus une question d’Etats, de frontières ou d’aéroports. Le débat n’est plus là. Il n’y a pas un objet, un service, un centime qui ne soit lié à l’autre bout du monde.

La coronacrise a bouleversé les certitudes économiques : Le crédit est infini. Une première dans l’histoire du monde. Pour l’instant. Evidemment, le crédit n’est pas infini pour tout le monde.

Par quel miracle cette multiplication des petits pains ? Quel est le processus ? Face à la crise, les banques centrales ont fabriqué de l’argent en pagaille à disposition des gouvernements, qui ont arrosé entreprises et citoyens à profusion. Tout pour éviter que la machine économique ne se  grippe. Une réussite provisoire. En France, par exemple, près de 70% des salaires sont pris en charge par la puissance publique. Qui disserte encore sur le néolibéralisme ou la fin du socialisme se perd en théologies d’un autre âge.

Pour l’instant, la monétarisation fonctionne. L’économie américaine rebondit. Les experts avaient prévu 8 millions de chômeurs supplémentaires en mai aux Etats-Unis, il y a eu 1.5 millions d’emplois créés. Surprise. Les dettes publiques flambent, qu’importe : les banques centrales achètent. En Europe, les critères de Maastricht ont volé en éclat, l’Allemagne a accepté le principe d’une mutualisation des dettes. En deux mois, des bouleversements à long terme.

Normalement, la masse de liquidités devrait engendrer l’inflation, une dévalorisation des monnaies, une hausse des taux d’intérêt. Mais ce n’est pas possible. L’inflation reste contenue par la concurrence mondiale. Les monnaies ne se dévalorisent pas parce que toutes les banques centrales ont agi de la même manière. Les taux d’intérêt restent au plancher parce que les Banques centrales fixent les taux de référence et ne peuvent les élever sans risque. Elles sont l’émanation des Etats.

Dans ces conditions, l’endettement est, à court terme, sans limite. La nouvelle théorie monétaire enjoint donc de s’endetter. La France y plonge, elle empruntera cette année 320 Milliards d’euros, record historique, à 0%.

Conséquences : les entreprises peu performantes sont sauvées, la productivité stagne, les épargnants sont peu rétribués. Les banques restent très fragiles et plus dépendantes que jamais des banques centrales.

Est-ce que cela profite aux petits ? L’inverse. Plus vous avez de capital, plus vous pouvez emprunter. Est-ce que cela profite aux pays pauvres ? Au contraire. Seules les Banques centrales crédibles (Etats-Unis, Europe, Japon) peuvent créer de la monnaie sans limite. Déjà, les capitaux fuient l’Afrique. Moins cent milliards. Etait-ce le bon moment pour mettre fin au franc CFA ? Pas vraiment. La banqueroute menace les Etats jugés fragiles. Ceux qui bénéficient d’une banque centrale forte peuvent emprunter. La semaine dernière, l’emprunt grec a été couvert cinq fois, à bas taux, grâce à la Banque centrale Européenne, et au sérieux du gouvernement grec.

Où cela peut-il mener ? A long terme, personne n’en sait rien. A court et moyen terme, les plus riches seront plus riches. Les entreprises technologiques, les fameux Gafas, flambent. La nouvelle donne mondiale a renforcé les entreprises de l’économie digitale -Apple, Facebook, Amazon, Google- dont les capitalisations boursières ont battu des records. Les Fondations de ces entreprises seront celles qui décideront des politiques dites de « coopération ». Plus que les organisations internationales ou les Etats qui ont encore une politique de coopération. La Turquie et la Russie peuvent rivaliser en Lybie et en Syrie, ce peut être important, mais pas fondamental. Il suffirait que la Reserve fédérale américaine fasse de la politique pour que les mercenaires syriens des Turcs ne soient plus payés.

En Europe, les plans de sauvetage européens supposent le renforcement d’un système fédéral. Plus les dettes augmentent, plus la mutualisation des dettes se renforce, plus le contrôle collectif européen se renforcera.

Et puis il faudra envisager les modalités de remboursement : Soit par l’impôt (vous entendrez bientôt parler de l’impôt européen, qui prendra la forme d’un impôt écologique, type taxe carbone aux frontières); soit par de nouvelles dettes, avec  en retour, un contrôle accru de l’organisme fédéral préteur ; soit, évidemment, par une baisse des dépenses, ce qui parait impossible.

Dans le monde, la domination américaine n’est pas prête de s’amoindrir. Quant à la Chine, elle devra ou se construire comme une alternative financière aux Etats-Unis, ce qui prendra du temps, soit composer. Car il y a peu de chances qu’elle puisse rapidement rivaliser avec les Etats-Unis en termes de puissance financière. D’ailleurs, ses réserves sont en dollar. Et une baisse du dollar la tuerait.

Enfin, les inégalités vont croître. Entre les pays, ceux qui ont accès au crédit et les autres, ceux qui ont les nouveaux haut- fourneaux technologiques et les autres. La révolution digitale  doublée d’une révolution financière va provoquer les mêmes écarts de richesse qu’aux temps de la révolution industrielle. Avec les mêmes tensions, dans un monde plus petit, beaucoup plus peuplé. Les crises ne se feront pas forcément entre pays, mais dans chaque pays. Ceux qui ne tiendront pas le rythme éclateront, comme le monde arabe aujourd’hui.

Que peut-on espérer pour la France ? Qu’elle reste dans la course. Pour les Français ? Qu’ils ne s’illusionnent pas sur l’argent facile. Car à terme, rembourser ces emprunts grâce à la crédibilité allemande, ou américaine, supposera de suivre les orientations allemandes ou américaines. Même le crédit gratuit n’est pas totalement gratuit. A la fin, on travaille pour les autres. Emprunter, une chance, si c’est pour investir dans la révolution à l’œuvre dans le monde. Sinon ce sera se fabriquer de nouvelles chaînes.

Laurent Dominati

A.Ambassadeur de France

A. Député de Paris

Pdg de la société éditrice du site "lesfrancais.press"

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