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La nouvelle frontière des monnaies numériques

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Les monnaies numériques de banque centrale deviennent un enjeu géopolitique majeur. D’un côté, les États-Unis privilégient le développement de monnaies numériques privées adossées au dollar, de l’autre, la Chine poursuit la modernisation du yuan numérique, avec l’ambition de développer son utilisation internationale et de refonder le système financier international. L’Europe, quant à elle, tente de construire une troisième voie conciliant monnaie publique, intermédiation bancaire et initiatives privées.

L’euro numérique entre dans une phase décisive

Après plusieurs années d’études et d’expérimentations, le projet d’euro numérique a connu une accélération en 2026. Initié en 2025 par le Conseil de l’Union européenne, le 9 juillet 2026, le Parlement européen a confirmé l’ouverture des négociations interinstitutionnelles. Lors de la troisième réunion, le 30 septembre, plusieurs questions essentielles restaient en discussion : le plafond de détention des euros numériques, les commissions susceptibles d’être perçues par les intermédiaires financiers, le statut de cours légal, la protection de la confidentialité et les modalités des paiements hors connexion.

Une divergence importante demeure concernant la fixation du plafond de détention. Le Conseil souhaite que la BCE fixe les limites dans le respect d’un plafond global approuvé par le Conseil. Le Parlement défend une intervention de la Commission européenne sur recommandation de la BCE, avec un contrôle parlementaire. Derrière ce débat technique se trouve une question fondamentale : qui décidera de la quantité de monnaie publique numérique pouvant être détenue par les particuliers ? La BCE espère une adoption du règlement avant la fin de 2026. Cette échéance reste cependant un objectif et non une certitude.

La préparation technique avance indépendamment du calendrier législatif. Le 14 juillet 2026, la BCE a annoncé la sélection de 36 prestataires de services de paiement, parmi plus de 50 candidats, pour participer à une expérimentation programmée au second semestre 2027. Ce pilote, d’une durée prévue de douze mois, associera les prestataires sélectionnés, des commerçants et des agents de la BCE ainsi que de 19 banques centrales nationales. Il permettra de tester des paiements entre particuliers, en magasin et en ligne. Le dispositif utilisera une version expérimentale de l’euro numérique, distincte juridiquement de la monnaie qui pourrait être émise ultérieurement. En septembre 2026, la BCE a également ouvert un appel à candidatures auprès des commerçants du commerce électronique et mobile, dont la clôture est fixée au 27 octobre. Si le cadre législatif est adopté en 2026, la BCE estime pouvoir être prête pour une première émission en 2029. La décision finale appartiendra néanmoins à son Conseil des gouverneurs.

Un modèle européen qui cherche à préserver les banques

La particularité du projet européen repose sur la coexistence de deux formes de monnaie, la monnaie émise par la banque centrale et celle créée par les établissements de crédit. Aujourd’hui, les billets constituent la principale forme de monnaie de banque centrale accessible directement au public. Les dépôts détenus sur les comptes courants sont, en revanche, des créances sur les établissements bancaires. L’euro numérique permettrait aux particuliers et aux entreprises d’effectuer des paiements électroniques au moyen d’une monnaie directement garantie par l’Eurosystème. Cependant, contrairement à ce que pourrait laisser penser la création d’une monnaie numérique publique, la BCE ne souhaite pas établir une relation bancaire directe avec l’ensemble de la population européenne. Les banques commerciales et les autres prestataires de paiement agréés seraient chargés de sa distribution, de la gestion des interfaces et des relations avec les utilisateurs. Les Européens pourraient accéder à leurs avoirs numériques depuis leur application bancaire ou une application dédiée. La BCE fournirait l’infrastructure monétaire centrale, tandis que les acteurs privés continueraient à commercialiser les services de paiement. Il s’agit donc d’une architecture à deux niveaux dans laquelle la monnaie publique numérique serait distribuée par des intermédiaires privés.

Illustration ©Stockadobe
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L’euro numérique devrait pouvoir fonctionner en ligne et hors ligne. Cette seconde possibilité présenterait un intérêt particulier pour la continuité des paiements en cas d’interruption des réseaux de communication. Elle offrirait également un niveau de confidentialité proche de celui des espèces pour les transactions de proximité, sous réserve des dispositifs de contrôle prévus par la réglementation. Autre caractéristique importante : l’euro numérique ne serait pas programmable par les pouvoirs publics afin de limiter les produits ou services pouvant être achetés. Il viendrait compléter les billets et les pièces, et non les remplacer.

Un choc systémique pour les banques ?

La principale interrogation économique concerne les conséquences de l’euro numérique sur la collecte des dépôts bancaires. Dans le système actuel, les banques financent une partie de leurs crédits avec les dépôts de leurs clients. Si les ménages pouvaient transférer sans limitation leurs liquidités vers des portefeuilles directement garantis par la banque centrale, les ressources bancaires pourraient diminuer. Le phénomène pourrait devenir particulièrement préoccupant en période de crise financière.

Quand une banque rencontre des difficultés, ses déposants peuvent chercher à transférer leurs avoirs vers des établissements jugés plus sûrs. Avec une monnaie numérique de banque centrale, ils disposeraient d’une possibilité supplémentaire de convertir rapidement leurs dépôts en monnaie publique.

En théorie, ce mécanisme pourrait accélérer une panique bancaire et modifier les conditions de stabilité du système financier. C’est pourquoi certains économistes voient dans les monnaies numériques de banque centrale un risque de désintermédiation. La BCE entend précisément empêcher que l’euro numérique soit utilisé comme un instrument d’épargne ou de placement. Les avoirs ne seraient pas rémunérés et les particuliers seraient soumis à des plafonds de détention. La BCE a étudié plusieurs hypothèses, comprises entre 500 et 3 000 euros par personne.

Le dispositif comprendrait également un mécanisme permettant de relier automatiquement le portefeuille numérique au compte bancaire traditionnel. Un paiement dépassant le solde disponible pourrait être complété par un débit du compte bancaire. Inversement, les sommes dépassant le plafond de détention seraient automatiquement reversées sur celui-ci. La limitation porterait donc sur le montant conservé en euros numériques et non sur la valeur des paiements réalisables.

Selon une étude portant sur 2 025 banques et présentée par la BCE en octobre 2026, le risque systémique est limité. Les banques pourraient néanmoins supporter des coûts d’adaptation informatique et de conformité. Elles devraient également composer avec une évolution des commissions de paiement. La BCE devrait néanmoins prendre en charge son infrastructure centrale sans facturer de commissions de réseau, mais les prestataires devraient recevoir une rémunération pour leurs services. Le Parlement souhaite notamment limiter les frais supportés par les commerçants.

L’enjeu bancaire ne se résume donc pas au risque de fuite des dépôts. Il concerne aussi la répartition de la valeur ajoutée entre banques centrales, banques commerciales, prestataires technologiques et opérateurs de paiement.

L’Europe développe par ailleurs des infrastructures de monnaie numérique pour les marchés financiers. Les institutions financières peuvent régler des transactions portant sur des actifs tokenisés en monnaie de banque centrale. Contrairement à l’euro numérique de détail, destiné aux paiements quotidiens des particuliers, « Pontes » concerne les opérations financières entre professionnels. La tokenisation consiste à représenter des actifs, notamment des titres financiers, sous forme de jetons numériques inscrits sur des registres électroniques. Elle peut permettre d’automatiser certaines opérations d’émission, de négociation, de livraison et de règlement.

L’utilisation de monnaie de banque centrale réduit le risque lié à l’actif servant au règlement et facilite la réalisation de transactions dans lesquelles la livraison du titre et le paiement sont interdépendants. Pontes est désormais opérationnel, même si son déploiement reste progressif. Plusieurs établissements financiers participent à cette initiative, notamment Deutsche Bank, Société Générale, Santander, la Caisse des Dépôts et la Banque européenne d’investissement.

La BCE prévoit d’enrichir progressivement le dispositif pour atteindre une configuration plus complète à l’horizon de 2028, avec notamment un fonctionnement permanent et des capacités supplémentaires de traitement. Parallèlement, l’Eurosystème conduit le programme Appia destiné à définir une architecture européenne de la finance tokenisée. Une première feuille de route d’ensemble est attendue en 2028. L’Europe ne prépare pas uniquement une monnaie numérique destinée aux particuliers : elle développe déjà une infrastructure de règlement adaptée à la transformation des marchés de capitaux. À terme, cette infrastructure pourrait permettre aux banques de développer des dépôts tokenisés et de nouveaux services financiers sans renoncer à la monnaie de banque centrale comme instrument de règlement final.

Illustration ©Stockadobe
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Les banques européennes développent également leurs propres monnaies numériques

L’année 2026 marque aussi une accélération des initiatives privées européennes. Le 14 octobre, le consortium Qivalis, réunissant 37 banques de 15 pays européens, a annoncé avoir obtenu auprès de la Banque centrale néerlandaise un agrément d’établissement de monnaie électronique. Le consortium prépare l’émission d’un stablecoin libellé en euros et conforme au règlement européen MiCA.

L’agrément constitue une étape majeure, mais la monnaie numérique elle-même n’était pas encore commercialisée au 24 octobre 2026. Son lancement est annoncé pour les prochains mois. Cette initiative traduit la volonté des banques européennes de ne pas abandonner aux acteurs américains le développement des nouvelles monnaies utilisées sur les infrastructures numériques.

Un stablecoin privé et l’euro numérique ne présentent cependant pas la même nature juridique. Le premier représente une créance sur un émetteur privé, soumise à des obligations réglementaires de couverture et de remboursement. Le second serait une monnaie directement émise et garantie par la banque centrale.

Ces deux instruments pourraient coexister tout en répondant à des usages partiellement différents. Dans le domaine des paiements, les établissements européens s’organisent également. Le 30 septembre 2026, Bancomat, Bizum, Wero, MB WAY et Vipps MobilePay ont annoncé la création de l’European Network for Payments, destinée à assurer l’interopérabilité entre leurs solutions.

Les systèmes participants représentent environ 130 millions d’utilisateurs dans 13 pays européens. Le déploiement doit permettre progressivement les paiements transfrontaliers entre particuliers, puis les paiements commerciaux en ligne et en magasin.Il s’agit d’une initiative privée distincte de l’euro numérique.

Ces évolutions montrent que l’Europe s’oriente vers un écosystème monétaire combinant plusieurs instruments : monnaie numérique publique, dépôts bancaires traditionnels ou tokenisés, stablecoins réglementés et infrastructures privées de paiement.

Pays ayant créé leurs monnaie numérique ©Statista 2026
Pays ayant créé leurs monnaie numérique ©Statista 2026

La souveraineté monétaire devient un enjeu technologique

La nécessité de renforcer les infrastructures européennes de paiement est devenue l’un des principaux arguments en faveur de l’euro numérique. Dans une intervention du 6 octobre 2026, Piero Cipollone, membre du directoire de la BCE, a souligné qu’environ deux tiers des paiements par carte dans la zone euro reposaient sur des réseaux internationaux. Treize des vingt et un pays de la zone euro ne disposeraient pas de système national de cartes bancaires. Cette situation traduit une dépendance importante aux infrastructures non européennes, principalement américaines.

La numérisation des paiements pose donc une question qui dépasse le coût des transactions : celle de la continuité du fonctionnement économique en cas de crise technologique, financière ou géopolitique. Disposer d’un système européen commun permettrait de réduire cette dépendance, sans nécessairement exclure les opérateurs internationaux. La BCE entend d’ailleurs s’appuyer sur les banques et les solutions privées existantes. Le développement d’une infrastructure publique pourrait faciliter leur déploiement dans toute la zone euro et renforcer la concurrence.

Cependant, la souveraineté ne dépend pas seulement de la monnaie utilisée. Elle suppose aussi la maîtrise des technologies, de la cybersécurité, des dispositifs d’identification, des normes de paiement et des équipements permettant les transactions.

Une compétition mondiale entre trois conceptions de la monnaie

Les choix européens contrastent avec les stratégies américaines et chinoises. Aux États-Unis, le développement des stablecoins constitue un axe majeur de la politique monétaire et financière numérique. Le GENIUS Act, promulgué le 18 juillet 2025, instaure un cadre fédéral destiné à réglementer leur émission. Le 21 octobre 2026, l’Office of the Comptroller of the Currency a adopté une réglementation définitive permettant de mettre en œuvre une partie essentielle de ce dispositif. Son entrée en vigueur est prévue le 18 janvier 2027. Le modèle américain privilégie ainsi des acteurs privés réglementés plutôt que l’émission d’une monnaie numérique fédérale accessible aux particuliers.

Les stablecoins adossés au dollar doivent notamment être couverts par des réserves constituées d’actifs autorisés, parmi lesquels figurent les titres du Trésor américain à court terme. Leur développement pourrait favoriser la diffusion internationale du dollar et soutenir la demande d’actifs publics américains. Il pourrait également modifier les équilibres bancaires en attirant vers leurs émetteurs une partie des liquidités auparavant détenues sous forme de dépôts.

La stratégie chinoise repose sur une logique différente mais elle évolue elle aussi. Depuis le 1er janvier 2026, le yuan numérique bénéficie d’un nouveau cadre dans lequel les avoirs détenus dans les portefeuilles proposés par les banques commerciales participantes peuvent être assimilés à des dépôts, rémunérés et protégés par la garantie des dépôts. A l’origine, la Chine avait développé le yuan numérique comme un équivalent électronique des espèces. Désormais, elle cherche à renforcer son insertion dans le système bancaire. Elle témoigne du fait que les autorités chinoises souhaitent également éviter une déstabilisation des dépôts bancaires.

Le yuan numérique pourrait faciliter certains paiements internationaux et participer au développement d’infrastructures moins dépendantes des circuits traditionnels dominés par le dollar. Cela ne signifie cependant pas qu’il suffira à assurer l’internationalisation du renminbi. Celle-ci reste contrainte par la réglementation des mouvements de capitaux, la profondeur des marchés financiers chinois et la confiance des investisseurs internationaux.

La compétition mondiale ne se résume donc pas à une opposition entre monnaies numériques publiques et privées. Les États-Unis cherchent à étendre la présence du dollar dans l’économie numérique par l’intermédiaire d’émetteurs privés. La Chine tente de développer de nouveaux instruments de circulation du renminbi en conservant un pilotage public important. L’Europe veut préserver une monnaie publique commune tout en s’appuyant sur les banques et sur les innovations du secteur privé.

Une transformation profonde, mais pas nécessairement une rupture bancaire

Les monnaies numériques pourraient contribuer à transformer les relations entre banques centrales, banques commerciales et acteurs financiers non bancaires. Elles pourraient réduire le coût des paiements, accélérer les règlements internationaux, améliorer la disponibilité des infrastructures financières et favoriser l’apparition de nouveaux services. Elles pourraient également introduire de nouveaux risques : désintermédiation bancaire, concentration technologique, fragmentation des circuits financiers, cyberattaques et accélération des mouvements de capitaux.

Auteur/Autrice

  • Philippe Crevel

    Philippe Crevel est un spécialiste des questions macroéconomiques. Fondateur de la société d’études et de stratégies économiques, Lorello Ecodata, il dirige, par ailleurs, le Cercle de l’Epargne qui est un centre d’études et d’information consacré à l’épargne et à la retraite en plus d'être notre spécialiste économie.

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