« Voir la bêtise élevée aux plus hautes situations »[1] disait l’Ecclésiaste. Nous n’en sommes pas loin.
Ainsi, sur une chaîne de télévision, un journaliste populaire, Eric Zemmour, pousse à la fin de sa diatribe : « L’humanisme tue ». Si l’humanisme tue, qu’est ce qui sauve : l’inhumain ? A l’autre extrême du spectre politico médiatique, Mediapart explique qu’une « justice policière expéditive », en abattant le terroriste, a fait preuve de « barbarie »[2]. La Barbarie ne serait-elle pas de laisser les terroristes couper des têtes ?
De la bêtise à la défaite
Après l’odieux massacre du professeur Paty, les uns voudraient montrer des caricatures de Mahomet dans toutes les classes, les autres suspendre les Droits de l’homme, qui gêneraient notre combat. Les premiers oublient que le respect des enfants suppose de ne pas chercher à les heurter, les autres que parmi les «valeurs» de la France, les Droits de l’homme occupent cette place de choix qui fait son honneur, sa grandeur, son unité aussi. S’en affranchir à chaque fois qu’une horreur se produit revient à donner victoire à ceux qui la haïssent.
Un franc-tireur, Dupont-Moretti, qui se demande parfois ce qui l’a amené au ministère de la justice, a le bon sens de rappeler :
« Ce qui distingue la civilisation de la barbarie, c’est l’Etat de droit […]. S’en affranchir, sous le coup de l’émotion, signifierait que les terroristes ont gagné ».
Dupont-Moretti – Garde des sceaux
La facilité avec laquelle la colère engendre la haine est banale et stupéfiante. Ici comme dans les pays musulmans.
Respect de l’autre, primauté de la raison
Notre civilisation se distingue de celles par cette conjugaison de primauté de la raison et du respect d’autrui. Le respect de l’autre s’affirme par les règles de droit, l’affirmation de la personne, de sa dignité, de sa liberté. La primauté de la raison rayonne par la confiance en la science, l’étude, la valorisation des connaissances, l’esprit critique. Conjuguer les deux est un exercice permanent, délicat, difficile, qui fait honneur à ceux qui l’exercent, et à ceux qui le transmettent, en première ligne : les enseignants.
Les enseignants à l’étranger en première ligne
Et ceux qui l’enseignent à l’étranger sont dans une situation plus difficile et plus délicate que les autres. (C’est pourquoi le gouvernement devrait écouter les multiples alertes sur la ruine qui menace notre réseau d’enseignement à l’étranger).
Aujourd’hui, dans beaucoup de pays musulmans, suite aux propos du Président de la République, les produits français sont boycottés. Beaucoup de Français ont peur.
Les enseignants expliqueront que si la liberté d’expression est la loi fondamentale, elle n’autorise pas l’insulte. L’injure est condamnable (in-juria signifie ce qui n’est pas dans le droit). « Ne pas renoncer aux caricatures », comme l’a dit Emmanuel Macron, ne veut pas dire que l’on en fait la promotion. Dire « je suis Charlie » ne signifie pas qu’on apprécie Charlie-hebdo. On peut même détester tel journal ou tel journaliste et défendre son droit à exister. La liberté d’expression suppose de laisser s’exprimer ce que l’on désapprouve.
De même, la laïcité n’est pas une lutte contre les religions. Elle installe un principe de neutralité, affirme la suprématie des règles de droit par rapport aux règles religieuses : c’est vrai pour le mariage, l’avortement, l’héritage, l’égalité entre les hommes et les femmes… elle différencie la censure et le blasphème.
Il n’y a pas d’affrontement entre la France et le monde musulman
La laïcité respecte toutes les convictions religieuses. Ce serait une tragédie stupide que de souhaiter l’affrontement de la République et de l’Islam, de la France et du monde arabe. Ce serait la victoire du terrorisme.
Et cela n’aura pas lieu.
Qu’un Erdogan profite de cet état de crise pour insulter la France et se rêver en leader des islamistes révèle sa cause, son objectif et sa faiblesse. Il déteste la laïcité parce que la Turquie moderne a été bâtie sur elle. Les laïcs turcs sont ses adversaires. Les Frères musulmans agitent le monde arabe, mais la majorité du monde arabe ne veut ni des Frères, encore moins de la Turquie. Les déclarations des dirigeants de la ligue arabe de l’Egypte, d’Arabie saoudite, de Tunisie, après l’assassinat de Samuel Paty, le montrent clairement.
Aujourd’hui la vindicte place les Français en première ligne, du Maroc à l’Indonésie. Les provocations, les conflits et les haines alimentent les extrémistes. La France gagnera avec ses armes : la confiance, celle qu’inspire l’humanisme, la liberté, l’ouverture d’esprit, la culture, une modernité qui apaise, renforce, enrichit.
La tâche de ceux qui enseignent à l’étranger est donc d’autant plus belle qu’elle est devenue de plus en plus difficile.
Enseigner l’humanisme
Beaucoup ont cité l’émouvante lettre d’Albert Camus remerciant son instituteur quand il reçut le prix Nobel. Il faut aussi rappeler la Lettre aux instituteurs de Jules Ferry[3], qui a créé l’enseignement républicain pour « assurer la liberté de conscience et des maîtres et des élèves ».
Ferry reste un bon guide: « Parlez (…) avec la plus grande réserve dès que vous risquez d’effleurer un sentiment religieux dont vous n’êtes pas juge ». « Ce que vous allez communiquer à l’enfant, ce n’est pas votre propre sagesse, c’est la sagesse du genre humain, c’est une de ces idées d’ordre universel que plusieurs siècles de civilisation ont fait entrer dans le patrimoine de l’humanité. » Ce sont ces principes là qui abaisseront le fanatisme, l’injure et la bêtise.

Laurent Dominati
Editeur de lesfrancais.press. Ancien Ambassadeur de France au Conseil de l’Europe, ancien député de Paris.
[1] « Il y a un mal que j’ai vu sous le soleil, Comme une méprise échappée au souverain : La sottise élevée aux plus hautes situations. » Qohelet, X, 5
[2]« Applaudir une police qui tue de façon aussi sommaire et systématique les individus suspectés de terrorisme, c’est applaudir une barbarie c’est encourager la spirale mortifère des violences policières. », Mediapart,
[3] Lettre du 17 novembre 1883 adressée aux instituteurs par M. Jules Ferry sur l’application de la loi du 28 mars 1882.







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