La fin de l’argent facile a-t-elle sonné ?

La fin de l’argent facile a-t-elle sonné ?

Depuis plus de quarante ans, la France cultive l’art bien entretenu du déficit public. L’Union européenne a simplement freiné ses ardeurs en la matière, en devenant un parfait bouc émissaire. Les barres des 3 % de déficits publics et des 60 % de dette publique ont longtemps servi de garde-fous avant de rompre sous les coups des crises à répétition. La dette frôle désormais les 3 000 milliards d’euros et représente plus de 110 % du PIB quand sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing elle ne dépassait pas 25 % du PIB. 

En 2022, le déficit public s’est élevé de 4,7 % du PIB. Ce taux est jugé comme un exploit, voire le signe d’une bonne gestion, car il avait été prévu à 5,5 % en loi de finances initiale. Depuis trois ans, les Français goûtent aux délices du « quoi qu’il en coûte ». Pour atténuer les conséquences de l’épidémie de covid-19 et de la vague inflationniste liée à la guerre en Ukraine, le gouvernement a desserré les cordons de la bourse dans des proportions sans précédent hors période de guerre.

L’État fonde sa légitimité dans le « dépenser plus »  

Les faibles taux d’intérêt qui ont prévalu des années 2015 à 2021 ont popularisé l’idée que les pouvoirs publics pouvaient distribuer de l’argent sans limite ni contrainte. En vertu de quelle argutie, faudrait-il changer les habitudes prises ces dernières années ? L’État fondant sa légitimité non plus à travers l’exercice de ses fonctions régaliennes mais dans le « dépenser plus », éprouve les pires difficultés à renverser cette tendance. 

En France, les dépenses publiques représentent près de 60 % de la création de richesses réalisée par l’ensemble des citoyens. À ce niveau de socialisation, oser qualifier le système économique en vigueur d’ultralibéral est un véritable abus de langage. Ces dernières années, pour compenser la médiocrité de la croissance, les pouvoirs publics ont multiplié les aides et prestations au profit de la population et au détriment des dépenses d’investissement. Plus de la moitié des dépenses publiques en France sont de nature sociale. L’effort croissant de redistribution n’a pas, bien au contraire, empêché un sentiment de défiance à l’encontre des pouvoirs publics de prospérer tout comme celui d’un appauvrissement et d’une montée des inégalités. 

En revanche, toute réduction des dépenses publiques est perçue comme une régression, comme une remise en cause de droits chèrement acquis. La soustraction de la gestion publique aux règles budgétaires et monétaires classiques inquiète de moins en moins. Les thuriféraires de l’équilibre des comptes publics sentent le compassé et sont relégués au rang de vestiges d’une pensée obsolète. La rigueur budgétaire est honnie en France. Elle s’assimile aux notions de sacrifices et de régression. Les responsables politiques qui l’ont réellement appliquée en sont rarement récompensés dans les urnes comme l’ont prouvé les amères expériences de Raymond Barre ou de Pierre Bérégovoy.

La montée aux extrêmes des déficits et de la dette mène toujours à la catastrophe 

De l’Empire Romain à la Grèce du XXIe siècle, l’Histoire nous rappelle que la montée aux extrêmes des déficits et de la dette mène toujours à la catastrophe. Tout emprunt qui ne génère pas une création de richesses permettant de le rembourser est une charge que les contribuables devront à un moment ou à un autre assumer, à moins que les épargnants en fassent les frais à travers un abandon de créances.

Le temps de la facilité et de l’illusion monétaire se termine. La hausse des taux d’intérêt a sonné le glas de l’argent facile. Le poids des intérêts à payer pour l’État en France devrait être multiplié par deux en moins de cinq ans. L’heure des choix en matière budgétaire ne pourra pas être éludée plus longtemps. Compte tenu de la demande croissante en biens publics en lien avec le vieillissement de la population, la transition énergétique et le retour des tensions militaires, la croissance des dépenses publiques ne peut que s’accélérer dans les prochaines années. 

Pour éviter un emballement délétère de la dette, les pouvoirs publics ont comme outils la réalisation d’économies, l’augmentation des impôts, l’obtention de gains de productivité et l’inflation. Ils peuvent évidemment opter pour un savant cocktail de tous ces outils. Si la réalisation d’économies budgétaires est le moyen le plus efficace pour maîtriser les déficits publics, la France n’en a pas la culture, à la différence de l’Allemagne, du Canada ou de la Nouvelle Zélande.

Le recours à l’arme fiscale frappe toujours et avant tout les classes moyennes 

La solution fiscale est celle qui a toujours été privilégiée au point que le taux des prélèvements obligatoires dépasse désormais 45 % du PIB. Pour autant, de plus en plus de voix réclament, au nom de l’équité, une augmentation des impôts et taxes acquittés par les entreprises et les ménages à revenus élevés. Or, quelques multinationales et milliardaires qui ont, par ailleurs, la possibilité d’optimiser fiscalement leur situation, ne rempliront pas à eux seuls les caisses de l’État. Le recours à l’arme fiscale frappe toujours et avant tout les classes moyennes qui ont l’avantage ou plutôt l’inconvénient d’être nombreuses et peu mobiles. 

La taxation des entreprises si elle est populaire ne doit pas faire oublier que celle-ci, in fine, se répercute non seulement sur les actionnaires certes mais aussi sur les salariés et les consommateurs. En matière de fiscalité, l’efficience passe par un principe simple maintes fois répété : des assiettes larges et des taux faibles. Cela signifie la suppression des niches fiscales qui n’ont, en règle générale, qu’une faible utilité économique. L’introduction du prélèvement forfaitaire unique sur les revenus financiers en 2019 a prouvé qu’un impôt simple pouvait générer des recettes. Au nom de la démagogie, la tentation de relever sans réformer les impôts risque malheureusement de l’emporter.

Une croissance forte suppose la restauration des gains de productivité et donc la compétitivité des entreprises

Une croissance forte, en générant des recettes publiques, permettrait, comme ce fut le cas durant les Trente Glorieuses, d’endiguer la marée haute des déficits. Cette solution suppose la restauration des gains de productivité et donc la compétitivité des entreprises. Elle passe par la maîtrise des coûts, l’innovation et les compétences. Elle est évidemment la solution la plus vertueuse mais elle exige un effort dans la durée. 

À défaut, les pouvoirs publics pourront compter sur l’inflation pour élimer le poids de la dette publique comme ce fut le cas à la sortie de la Seconde Guerre mondiale avec, toutefois, comme inconvénient le risque d’attiser les tensions sociales et de fragiliser la monnaie commune. 

Dans un système de changes flottants, la monnaie qui est tout à la fois un étalon, un instrument d’échange et de réserve, repose sur la confiance. Quand elle est partagée par vingt États membres comme c’est le cas au sein de la zone euro, chacun d’entre eux doit respecter les règles du contrat d’adhésion et avoir une pratique budgétaire qui ne la mette pas en danger. C’est au nom de ces principes que le Pacte de stabilité budgétaire sera prochainement de retour. C’est au nom de ces principes que la France sera amenée à revenir à un minimum d’orthodoxie non pas pour son malheur mais pour son bien. 

Auteur/Autrice

  • Philippe Crevel

    Philippe Crevel est un spécialiste des questions macroéconomiques. Fondateur de la société d’études et de stratégies économiques, Lorello Ecodata, il dirige, par ailleurs, le Cercle de l’Epargne qui est un centre d’études et d’information consacré à l’épargne et à la retraite en plus d'être notre spécialiste économie.

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