La Birmanie, deux mois après le Coup d’Etat.

La Birmanie, deux mois après le Coup d’Etat.

Voilà deux mois aujourd’hui que les militaires birmans ont arrêté Aung San Suu Kyi ainsi que le Président de la République Win Myint. La rue s’est soulevée au nom de la démocratie. Le bilan très provisoire des victimes dépasse déjà les 500 morts. Pour désolant qu’il soit, ce tableau ne devrait pas nous surprendre, tant l’histoire de la Birmanie est émaillée de guerres, de violences, de coups d’Etat, de soulèvements, de répressions et de bains de sang. Qu’on ne se fasse pas d’illusions : en dépit de la douceur apparente des Birmans, nous avons affaire à un peuple de guerriers.

Un peuple de guerriers

Sans remonter à Mathusalem, souvenons-nous qu’au XVIIIème siècle le fondateur du troisième empire birman, le roi Alaungpaya, avait envahi le Siam voisin et que son fils, le roi Hsinbyushin, avait détruit la capitale siamoise, Ayuttaya, qui ne fut jamais reconstruite (1767). Puis les Birmans s’étaient tournés vers l’ouest et avaient attaqué l’Assam. Ils ne furent arrêtés que par les Anglais au terme d’une guerre de deux ans (1826). Au Nord, ils arrêtèrent même une tentative d’invasion de l’Empire chinois en 1769, obligeant à composer l’empereur Qian Long qui était pourtant sans doute le souverain le plus puissant de l’époque.

A l’époque contemporaine, avant même la proclamation de l’indépendance le 4 janvier 1948, le premier héros birman, le général Aung San (père de Aung San Suu Kyi) était assassiné, le 19 juillet 1947. Son successeur le plus célèbre, U Nu, fut renversé en 1962 par le général Ne Win qui resta vingt-six ans au pouvoir. Un autre coup d’Etat, en 1988 aboutit à la tenue d’élections libres en 1990, qui vit la victoire de la Ligue Nationale pour la Démocratie d’Aung San Suu Kyi. Les militaires n’acceptèrent pas ce résultat, annulèrent les élections et placèrent ASSK en résidence surveillée pendant vingt ans. Les troubles qui accompagnèrent ces évènements ont été illustrés par le film Beyond Rangoon de John Boorman en 1995.

Après la « révolution de safran » 

De violentes émeutes eurent lieu en 2007 (la « révolution de safran », selon la couleur des robes des moines qui soutenaient ce mouvement) qui firent plusieurs centaines de morts. Enfin Aung San Suu Kyi fut libérée le 13 novembre 2010 et occupa le poste de Ministre du Conseil d’Etat (équivalent de Premier ministre). Mais les militaires restaient très puissants puisqu’ils obtenaient de droit 25% des sièges au Parlement ainsi que les postes de ministre de la Défense et de ministre de l’Intérieur et des affaires frontalières et que deux postes de vice-Présidents.

On a beaucoup (trop) reproché à Aung San Suu Kyi son absence de réaction lors de la crise des Rohingya, il y a deux ans. Mais que pouvait-elle faire, prise entre des militaires fort peu enclins au compromis et des extrémistes bouddhistes (le bouddhisme n’est pas toujours une religion de tolérance) désireux de débarrasser la Birmanie des musulmans ? La crise des Rohingya, que beaucoup ont découverte en 2017, dure en fait depuis des décennies. Sous le raj britannique, ils étaient administrés avec le Bengale oriental et donc protégés. Pourquoi donc ne pas les avoir inclus, lors de l’indépendance, dans le Pakistan oriental ? Les Anglais ont-ils sous-estimé le problème ou ont-ils voulu sciemment garder un abcès local pouvant servir de prétexte à une éventuelle intervention ? En tout cas, le résultat a été catastrophique, les Rohingya étant maintenant rejetés des deux côtés et étant devenus, aux dires mêmes de l’ONU, la minorité la plus persécutée au monde.

Les militaires tirent sur les démocrates

Et ce n’est sûrement pas Aung San Suu Kyi, prix Nobel de la Paix ou pas, qui pouvait d’un claquement de doigts réparer des décennies d’erreurs et de cynisme politique. D’ailleurs, l’impuissance de la Dame de Rangoun (cf. le film de Luc Besson The Lady) est clairement apparue peu de temps après lors de sa nouvelle assignation à résidence. Comme d’habitude, les partisans de la liberté et de la démocratie sont descendus dans la rue. Comme d’habitude, les militaires ont fait tirer sur eux. Ces gens courageux et déterminés ont-ils plus de chances de réussir que leurs aînés ? On peut en douter.

Le soutien de la Chine

Car les militaires birmans, qui occupent des positions très lucratives, ne sont pas prêts à quitter le pouvoir. Ceux qui suggèrent, comme on l’a entendu, de les « acheter » en leur proposant des retraites dorées dans un pays lointain se font bien des illusions. Ils disposent encore d’un fort soutien de la part de l’allié traditionnel de la Birmanie, la Chine. Les intérêts de ces deux pays sont en effet entremêlés. Outre les quelque 3 millions de Chinois de la diaspora qui contrôlent une partie de l’économie birmane, Pékin s’est entendu avec Naypyidaw pour développer le port de Kyaukpyu, au sud-ouest de Rangoun. Il s’agira d’une étape stratégique et économique très importante sur la route maritime de la soie, ce port, proche des champs pétrolifères et gaziers, étant relié par gazoduc, oléoduc et bientôt par chemin de fer à Kunming, capitale de la province chinoise du Yunnan. 

On peut donc compter sur la Chine pour ne pas condamner ses amis birmans. L’autre grand voisin, l’Inde, reste prudente et se contente, pour le moment, d’analyser la situation, de même que le Bangladesh, directement concerné par le problème des Rohingya. Pour la Russie, la Birmanie reste « un allié fiable et un partenaire stratégique ».

Sanctions inutiles

Pour leur part, les pays de l’ASEAN sont jusqu’à présent restés discrets. La Birmanie, entrée dans l’ASEAN en 1997 seulement, a souvent posé un problème aux autres membres de l’Association. Mais dans le cas de figure actuel, on voit mal un pays comme le Vietnam prendre la défense de la démocratie ou un spécialiste des coups d’Etat militaires comme la Thaïlande réclamer le retour des civils au pouvoir.  

Les Etats-Unis condamnent. Ils savent bien le faire. Mais vont-ils aller jusqu’à faire intervenir leur flotte de guerre dans le golfe du Bengale ? Personne n’y croit. Ils préconisent des sanctions. Mais on a bien vu dans le passé que les sanctions politiques (comme l’interdiction de visites de haut niveau) ont toujours laissé les dirigeants indifférents. Quant aux sanctions économiques, elles sont souvent l’occasion de développer toutes sortes de trafics et font souffrir le peuple, beaucoup plus que ses dirigeants (cf. l’exemple de l’Iran).

Soutenir les pays voisins

L’Europe, comme toujours à la remorque des Etats-Unis, condamne, elle aussi, et songe à imposer des sanctions. Avec les mêmes chances de succès (ou plutôt d’insuccès).

Et la France ? La Birmanie n’a jamais été dans notre champ d’action centré sur l’Indochine française et le Siam. La principale entreprise française, TOTAL, n’a pas fait part de l’intention de cesser ses activités et c’est tant mieux car, là encore, on ne voit pas en quoi la mise à pied de quelques centaines d’ouvriers birmans pourrait encourager la démocratie et décourager les militaires. 

Que faire, donc ? Le mieux serait sans doute de rester discrets, de ne pas risquer d’envenimer les choses par des prises de position et des rodomontades inutiles, et de soutenir en sous-main les pays voisins, comme l’Indonésie par exemple, leader de l’ASEAN, pour qu’ils engagent de nouveau un dialogue avec les militaires birmans. Cent fois sur le métier remettons notre ouvrage.

Gérard Chesnel 

Ancien Ambassadeur de France, membre fondateur de Geopragma.

(Avec l’aimable autorisation de l’association Geopragma, pour laquelle cet article a été écrit) 

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