« L’insulation » : Le recueil de nouvelles d’une expatriée de Singapour

« L’insulation » : Le recueil de nouvelles d’une expatriée de Singapour

Avec Insulations, Nouvelles de Singapour, Julie Moulin a su transformer l’expérience traumatique du Covid vécue à Singapour pour en tirer un matériau littéraire fertile. Récits courts et toniques, atmosphère d’un quotidien épidémique marqué par l’étrange et l’inquiétant. L’autrice se distingue par sa douce ironie et son style puisant dans le décalé et le surgissement de l’extraordinaire. Voilà résumé à grands traits cette œuvre composée de quinze nouvelles littéraires et fantastiques d’une expatriée de Singapour.

15 nouvelles entre étrange et fantastique

« Le fantastique et le merveilleux sont de formidables révélateurs des mécanismes à l’œuvre dans la réalité » (Julie Moulin). À la fois observatrice d’une société singapourienne pionnière dans la lutte contre le Covid mais aussi une des plus fermes sur le contrôle social, Julie Moulin a trouvé dans l’écriture un classique échappatoire à ce contexte sanitaire pesant et à son immobilité forcée. Coupée des siens pendant 18 mois elle était aussi blessée au dos et largement immobilisée à domicile. L’autrice a donc été placée en quelque sorte face à un impératif absolu d’imagination.

« On nous communiquait le nombre de décès et de nouveaux codes de conduite. Mais ce qui mourrait le plus était en nous , et ça, cette extinction de l’espèce, échappait aux statistiques »

C’est d’ailleurs avec une nouvelle consacrée à une femme expatriée en train de lutter contre la moisissure ambiante et qui finira par moisir elle-même qu’elle inaugure le recueil. Un sens de l’auto-dérision doublé d’une noirceur douce amère qui nimbe toutes les pièces d’Insulation : Un terme qu’elle a inventé au passage : « parce que cela renvoie à la notion d’isolement. C’est aussi un néologisme, un mot que j’ai inventé pour sa proximité sonore avec les mots insolation et insularité ».

Julie Moulin : du Covid à l’écriture

Les éditions Thierry Marchaisse ont su faire confiance à raison à cette autrice qui avait pu déjà publier à deux reprises. Depuis « Jupe et Pantalon », premier roman datant de 2016 et écrit alors qu’elle réside aux frontières de la Suisse, elle a donc connu l’expatriation en compagnie de sa famille. Cette mère de trois enfants, diplômée de Sc Po Paris, sait conjuguer les talents et s’intéresse désormais aux auteurs de Singapour qu’elle évoque dans des podcasts publiés régulièrement et intitulés « Marcher entre les lignes ».

Perroquets
Le perroquet qui a inspiré la première nouvelle du recueil

On distinguera parmi les nouvelles celle consacrée aux perroquets, dont on maintiendra intact le suspens, avec  également une mention pour cette « nouvelle genèse » qui vient conclure le livre. À partir de l’histoire d’une femme trouvant un radio-réveil rejeté par la mer, Julie Moulin nous formule une invitation probable à des modes de vie plus sobres et économes en énergie. « On alertait au sujet de l’impact qu’avait la frénésie de nouveauté sur le moral des humains, le métabolisme des mers et l’évolution des écosystèmes, on savait que dans le cycle alimentaire moderne, plastique et hydrocarbures en constituaient à la fois le début et la fin, que l’humanité n’était plus qu’un vaste détritus, une immense cellule cancéreuse courant à sa perte ».

Si cette littérature n’est pas au sens strict politique elle pourra aussi être évocatrice pour ceux qui voient nos civilisations devenir parfois un peu folles. Le Covid, ce moment traumatique collectif et privatif de liberté, nous aura au moins incité à nous pencher sur ce que nous sommes. Sur ce que nous sommes en train de devenir. Et l’insulation de Julie Moulin est aussi à découvrir pour ce miroir réflexif qu’elle nous tend. Un livre publié le 22 janvier mais déjà disponible à la commande.

Interview de l’autrice : Julie Moulin

Julie Moulin, autrice d’Insulations (Editions Thierry Marchaisse)
Julie Moulin, autrice d’Insulations (Editions Thierry Marchaisse) © Hélène Le Chatelier

« Ce qui m’intéresse, ce sont les questions d’identité. Qui est-on et qui devient-on, loin de chez soi ?

Lesfrancais.press : « Vous nous livrez un recueil de nouvelles courtes qui jouent de l’étrange et du fantastique. La première nouvelle est saisissante : un personnage qui lutte contre la moisissure de son appartement et finit par moisir lui-même. Est-ce à la fois une histoire inspirée de votre expatriation à Singapour et une forme de jugement moral sur l’expatriation elle-même ? »

Julie Moulin : « Je me moque surtout de moi-même. Je dois vous donner un élément de contexte. J’ai eu un accident au dos à Singapour qui m’a longtemps immobilisée et dont je conserve des séquelles. Allongée dans mon lit, j’ai eu tout le loisir de fantasmer (en plus de faire les courses sur mon téléphone, et d’acheter notamment des Hippo Thirsty). Je me suis ainsi imaginée en train de moisir. Les moisissures sont, il est vrai, un sujet récurrent de conversation à Singapour et ont été, pour moi, une source d’angoisses quand nous sommes arrivés. Comme je ne me renseigne jamais sur rien avant de me rendre quelque part, même avant de m’expatrier, parce que j’aime faire mes propres découvertes, j’ai en effet apporté de nombreuses affaires inadaptées aux Tropiques. Je n’ai pas de jugement moral sur l’expatriation (un peu d’ironie réflexive, c’est tout) et je n’ai pas non plus cherché à documenter la vie d’expatriée à Singapour (que je ne cite jamais). Je relève ce qui m’interpelle et j’en fais des histoires. Ce qui m’intéresse, ce sont les questions d’identité. Qui est-on et qui devient-on, loin de chez soi ? De quelle manière le voyage, l’exil ou l’expatriation, transforment-ils un individu ? »

Ecrire en s’imprégnant de la réalité

Lesfrancais.press : « Le registre du fantastique s’incarne dans plusieurs de vos histoires comme des petits contes d’une horreur familière et quotidienne que ne désavouerait pas un Stephen King. Comment vous est venue l’inspiration de l’histoire de l’oiselier, des perroquets et de leurs photos ? »

Julie Moulin : « L’étranger est étrange jusqu’à ce que l’on s’y habitue. C’est un formidable matériau littéraire. Mes nouvelles partent d’éléments banals ou insolites du réel sur lesquels mon imagination s’est greffée. L’expatriation a été un véritable carburant. Plus j’étais intriguée, plus j’inventais des mondes. Cela participe aussi d’un état d’esprit. Je n’aime pas m’ennuyer. Je donne souvent au quotidien des allures fantastiques. J’aime bien me dire, et dire, qu’il m’arrive dans la vie des choses incroyables. »

« L’étranger est étrange jusqu’à ce que l’on s’y habitue »

Concernant le perroquet, je l’ai croisé en vrai, avant mon accident, devant une oisellerie proche de chez moi. Je l’ai pris en photo comme je le trouvais beau. Beaucoup plus tard, allongée dans mon lit, je me suis imaginée l’histoire de cet homme prenant en photo des perroquets… Écrire, c’est s’imprégner de la réalité et laisser remonter ses souvenirs puis en faire autre chose, réécrire le monde à sa manière. C’est une retranscription ou plutôt une traduction.

Enjoying art in the New Normal
L'affiche sur le "New Normal" c'est à dire la politique de gestion du risque à Singapour pendant l'épidémie de Covid.

Le fantastique et le merveilleux sont en retour de formidables révélateurs des mécanismes à l’œuvre dans la réalité. C’était une époque où l’on pouvait se faire prendre en photo par n’importe qui et se faire dénoncer en cas de non-respect des règles de distanciation sociale en vigueur. On se faisait voler sa liberté. Peut-être que j’avais l’impression de vivre dans une fiction. »

Le Covid, un traumatisme pour l’autrice ?

Lesfrancais.press : « Il y a dans l’insulation le contexte de l’épidémie du Covid en toile de fond. Dans vos textes vous parlez de la distance et de l’impossibilité de tout contact physique même tendre. On voit la mer charrier aussi son lot de cadavres. Comment avez-vous vécu l’épidémie et où ? Et comment avez-vous été inspirée pour ces textes certainement cathartiques ? » 

Julie Moulin : « J’ai déménagé à Singapour en août 2020, en pleine pandémie. J’ai donc vécu le premier confinement en France puis les différentes phases de la gestion de cette crise sanitaire à Singapour, jusqu’en mai 2022 environ. Comme tout le monde, à Singapour ou ailleurs, j’ai été marquée par cet épisode historique. Je pense que la fermeture des frontières, que je mentionne plusieurs fois dans mes textes, m’a vraiment traumatisée. Il y a eu d’abord l’impossibilité au printemps 2020 de me rendre en Suisse alors que j’habitais à la frontière en France et avais toujours navigué entre ces deux pays. C’était la première fois de ma vie où je ne pouvais pas me déplacer comme je l’entendais.

« La fermeture des frontières m’a vraiment traumatisée »

Puis une fois arrivée à Singapour, il nous a été impossible, interdit, de voir nos familles pendant 18 mois car nous risquions de ne pas être autorisés à revenir sur le territoire au retour. Le contrôle était si strict à Singapour que les réactions en France me paraissaient d’ailleurs disproportionnées, je m’en amuse dans le texte Insulation II. Ce texte contient des éléments totalement improbables à Singapour. 

Oui, j’ai souffert, comme beaucoup d’entre nous, de l’absence et de l’interdiction de contact physique. Cela se traduit dans mes textes. Il faut également dire qu’à cette même époque, je perdais une partie de ma mobilité et étais contrainte de passer de longues périodes allongées. J’étais doublement enfermée, chez moi et en moi. Mais la question de la tendresse va au-delà de ce problème personnel et de la pandémie de covid : nous vivons une période extrêmement brutale. Je crois que nous avons profondément besoin de relations humaines. » 

L’écriture : un exutoire ?

Lesfrancais.press : « C’est votre troisième ouvrage. Avez-vous affermi votre style de romancière expatriée ? Vous avez aussi connu la Suisse qui partage avec Singapour une forme de richesse mais aussi sûrement de contrôle social. Cela vous a-t-il inspiré un style fantastique et plus vagabond pour échapper à un quotidien aseptisé ? » 

Julie Moulin : « Je sais que l’on dit de Singapour que c’est la Suisse de l’Asie à cause de sa richesse. Mais la comparaison s’arrête là. Je ne vois guère de similitudes entre ces deux pays, que j’aime pour des raisons différentes. Concernant le contrôle social… Oui, cela est parfois pesant à Singapour. On bénéficie (en tant que femme, Singapour est sans doute le meilleur endroit sur terre où vivre) autant que l’on souffre des règles et des interdictions à tous les étages de la vie sociale. Tout est minutieusement planifié, le hasard a si peu de place que l’écriture a certainement été un exutoire. 

« Dans un contexte mondial et personnel de grande incertitude et de drames, l’écriture a été une manière de reprendre le contrôle de ma vie »

Surtout qu’au même moment, mon corps se délitait. Dans un contexte mondial et personnel de grande incertitude et de drames, l’écriture a été une manière de reprendre le contrôle de ma vie. J’étais maître de ce que j’écrivais tout en me laissant surprendre. Je pouvais, comme vous l’écrivez, vagabonder à ma guise. La fantaisie, l’humour et l’absurde étaient déjà présents dans mes deux romans, surtout dans le premier, « Jupe et pantalon ». C’est ma façon de voir le monde et de le raconter.

J’ai écrit deux autres textes pendant cette période 2020-2024 : un récit de voyage en Russie et un roman, qui, eux, n’ont pas été publiés. La forme courte des nouvelles m’a mieux réussi. Cela est avant tout lié à ma condition physique. J’avais très peu de temps pendant lequel j’étais capable de travailler. Je rêvais beaucoup, des songes éveillés, et j’écrivais ensuite très vite, de façon ramassée. J’ai souvent écrit dans l’urgence. Le retravail des textes est arrivé plus tard quand j’étais en capacité de m’asseoir pendant de longues périodes, devant mon ordinateur. Cette façon d’écrire était adaptée à l’écriture concentrée qu’est celle des nouvelles. Ce n’était pas possible de construire un roman cohérent dans ces conditions. Je me suis donc à la fois pas mal fourvoyée et trouvée. »

Lesfrancais.press : « Qu’attendez-vous de ce troisième livre et êtes-vous déjà sur un nouveau projet d’écriture ? »

Julie Moulin: « Quand je me suis retrouvée immobilisée, l’écriture a été mon remède. J’ai mobilisé toutes mes forces pour écrire et remarcher. Que ces nouvelles soient publiées est pour moi une épiphanie. J’avais besoin de retrouver confiance en moi. Je suis, à ce titre, véritablement reconnaissante envers les éditions Thierry Marchaisse qui ont pris le risque de publier des nouvelles, un genre peu mis en avant en France (au contraire d’autres pays). 

Outre les textes cités plus haut que je reprendrai peut-être, je produis depuis mai 2024 un podcast sur Singapour tel que le voient les auteurs locaux. Il s’intitule Marcher entre les lignes. Je prends un grand plaisir à écrire ses épisodes qui sont des histoires en soi. C’est encore une autre forme littéraire. J’aimerais beaucoup traduire en français un des romans que j’ai mis en avant. »

L’insulation, Nouvelles de Singapour de Julie Moulin
L’insulation, Nouvelles de Singapour de Julie Moulin

Commander l’insulation de Julie Moulin recueil de nouvelles publié le 22 janvier aux éditions Thierry Marchaisse

Auteur/Autrice

  • Boris Faure est l'ex 1er Secrétaire de la fédération des expatriés du Parti socialiste, mais c'est surtout un expert de la culture française à l'étranger. Il travaille depuis 20 ans dans le réseau des Instituts Français, et a été secrétaire général de celui de l'île Maurice, avant de travailler auprès des Instituts de Pologne et d'Ukraine. Il a été la plume d'une ministre de la Francophonie. Aujourd'hui, il collabore avec Sud Radio et Lesfrancais.press, tout en étant auteur et représentant syndical dans le réseau des Lycées français à l'étranger.

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