Radio en direct
Choisissez une station puis lancez la lecture

Face aux illusionnistes de l’immédiat

Temps de lecture

3–4 minutes
Face aux illusionnistes de l’immédiat

Dans « Demain ne meurt jamais » (Tomorrow Never Dies), dix-huitième opus officiel de la saga James Bond, le magnat des médias Elliot Carver cherche à provoquer un conflit entre le Royaume-Uni et la Chine en fabriquant de faux événements et en manipulant l’information. Si ce scénario appartient à la fiction, il illustre une évolution bien réelle : la communication tend désormais à l’emporter sur les faits dont la valeur semble chaque jour davantage se déprécier.

L’humanité prime sur la réalité

Le récent conflit au Moyen-Orient en a fourni une nouvelle illustration. Les morts, les destructions et les conséquences humaines sont rapidement passés au second plan derrière les déclarations tonitruantes des dirigeants iraniens, américains et israéliens. L’événement ne vaut plus tant par ce qu’il est que par les commentaires qu’il suscite. Les responsables politiques consacrent de plus en plus de temps à gérer l’émotion plutôt qu’à agir. Ils passent d’une polémique à l’autre sans disposer du temps nécessaire pour construire des réponses durables. Les réseaux sociaux imposent leur dictature de l’immédiat, reléguant souvent la recherche de la vérité au second plan.

Cette accélération permanente altère progressivement le débat public. En économie comme dans bien d’autres domaines, le ressenti prend souvent le pas sur les données objectives. Les statistiques peinent à rivaliser avec les perceptions individuelles. Comment expliquer sereinement que les difficultés françaises tiennent, pour une large part, à un déficit d’emploi ? Si la France affichait un taux d’emploi comparable à celui de l’Allemagne, son déficit public serait largement réduit. Pourtant, il est toujours plus simple de désigner des responsables, les riches, les étrangers ou les entreprises, que de rappeler que la croissance repose avant tout sur trois piliers : le travail, le capital et le progrès technique.

La démocratie, peu adaptée à l’immédiateté

Les démocraties apparaissent aujourd’hui démunies face à ces nouveaux modes de communication, souvent considérés comme des fatalités. Toute tentative de régulation est immédiatement dénoncée comme une atteinte à la liberté d’expression. Pourtant, la liberté de la presse ne s’est jamais construite sans règles. En France, la loi du 29 juillet 1881 a posé un cadre destiné à concilier liberté et responsabilité. Après l’assassinat de Gaston Calmette, directeur du Figaro, par Henriette Caillaux, en 1914, une forme de retenue déontologique s’est progressivement imposée dans la presse. Cet équilibre semble aujourd’hui s’effacer sous la pression de la concurrence permanente de l’information en continu et des réseaux sociaux.

Gaston Calmette
Gaston Calmette, Directeur du Figaro

Désormais, la communication contemporaine favorise les réactions immédiates, les indignations successives et parfois la diffamation. Une séquence chasse l’autre. Le mensonge y trouve un terrain particulièrement fertile, au risque de rendre la politique, au sens grec du terme, l’art de gouverner la cité dans l’intérêt de la communauté, toujours plus difficile à exercer.

Sans temps, point de salut français ?

Comment, dans ces conditions, le gouvernement qui émergera de l’élection présidentielle de 2027 pourra-t-il conduire les réformes indispensables au redressement du pays ? En 1958, le général de Gaulle disposait d’un atout aujourd’hui devenu rare : le temps. Il lui fallut plus de trois ans pour régler la question algérienne et plusieurs années pour engager le redressement économique et institutionnel de la France. Notre époque n’offre plus ce luxe.

France, élection présidentielle 2027
France, élection présidentielle 2027

Le prochain exécutif devra donc conjuguer rapidité et pédagogie. Les réformes ne pourront être acceptées qu’à la condition de s’inscrire dans une logique de réciprocité, où chacun perçoit clairement ce qu’il gagne en contrepartie des efforts demandés et partagés. Les économies réalisées grâce à la remise en cause de certaines dépenses fiscales ou sociales devront ainsi être accompagnées de mesures visibles en faveur du travail et du pouvoir d’achat. À titre d’exemple, une réforme des exonérations de cotisations sociales pourrait être compensée par un abattement sur les premiers revenus d’activité, limitant les effets de seuil et bénéficiant à l’ensemble des salariés comme des entreprises.

La réussite des réformes dépendra moins de leur contenu que de la capacité des responsables publics à réhabiliter les faits, à redonner du temps au débat et à convaincre plutôt qu’à simplement communiquer. Une démocratie qui ne croit plus aux faits devient progressivement prisonnière des récits qu’elle fabrique elle-même.

Auteur/Autrice

  • Philippe Crevel est un spécialiste des questions macroéconomiques. Fondateur de la société d’études et de stratégies économiques, Lorello Ecodata, il dirige, par ailleurs, le Cercle de l’Epargne qui est un centre d’études et d’information consacré à l’épargne et à la retraite en plus d'être notre spécialiste économie.

Articles similaires

Laisser un commentaire

gymglish
France Pay V2
CFE