Démocrates à l’honneur.

Démocrates à l’honneur.

Assaut du Capitole, Garde nationale déployée à Washington, mise en accusation de Trump, spectacle inédit des temps inédits, malaise dans la démocratie, et puis ? Si les Etats-Unis et le monde s’offusquent, à juste titre, les institutions américaines restent en place. Tout fonctionne. A peine si Wall Street a bougé : en hausse ! Pas de quoi effrayer un banquier. Transposez cela sur la place Tian’anmen ou au Kremlin, vous filmerez un coup d’état ou un massacre, un air de déjà vu, comme disent les scénaristes américains. Contrairement aux apparences, la démocratie, c’est du solide. Il suffit qu’il y ait des démocrates, un esprit démocratique, et rien ne l’entame, au fond. Un peu comme la religion : Tous ne sont pas croyants, mais même ceux qui ne pratiquent pas la respectent. 

A quoi reconnait-on une démocratie ? A la confession. La démocratie est le seul régime où les gouvernants d’un jour sont les gouvernés du lendemain. Et qu’ils doivent rendre des comptes. L’honneur des démocraties est d’obliger les gouvernants à se justifier. Parfois sur des broutilles, parfois sur des scandales. Parfois pour rendre des comptes, parfois pour en régler. La justice est mise à contribution pour gêner, éliminer des adversaires.

La démocratie est le seul régime où les gouvernants doivent rendre des comptes 

Ceci a commencé dés les débuts de la démocratie : Tout homme d’Etat athénien (ou politicien : c’est la même chose, il n’y a pas d’homme d’état qui ne fut politicien, De Gaulle, Richelieu ou Churchill), aucun dirigeant de la démocratie athénienne n’échappa à un procès, aucun : Les intègres, les corrompus, les bons, les mauvais. La mise en accusation des dirigeants est un apanage de la démocratie. Trump est mis en accusation. Aux Pays-Bas, Mark Rutte démissionne. En Israël, Netanyahu passe plus de temps à se défendre qu’à gouverner, comme Clinton ou Nixon. 

En France, trois ministres en fonction sont déjà mis en accusation, une Commission d’enquête sur la crise sanitaire est déjà opérationnelle alors que le virus poursuit sa course. S’ouvre aussi, vingt ans après, le procès d’Edouard Balladur, tandis que Jacques Chirac et Alain Juppé ont déjà été condamnés. Et que Sarkozy attend. Procédures exagérées ou insuffisantes, gouvernement des juges ou manipulations, dans une démocratie, tout homme politique doit penser à se justifier avant d’agir. Ce qui, évidemment, ne va pas sans inconvénient. 

La justice permet aussi d’humilier

Le principe n’est pas seulement de rendre des comptes, mais aussi d’humilier. Façon de dire aux ex-princes: ce n’est pas toi le maître, c’est la loi. Ou tout au moins le juge qui n’est non plus dénué d’ego, d’affect et d’ambition. 

Ailleurs, on voit bien voir qui est le maître : Navalny, qui a échappé à un empoisonnement n’échappera pas à un nouveau procès à Moscou. L’idée de « procès de Moscou » garde tout son parfum. Jacky Ma, quoique milliardaire, n’aura peut être pas cette chance : toujours porté disparu, il est vrai que la Chine est immense. Cinquante militants démocrates de Hong Kong ont été mis en accusation. En Iran, après jugement, on pend. En Turquie, on emprisonne. En Egypte, on torture. 

Si, dans les démocraties, les dirigeants rendent des comptes, dans les non démocraties, ce sont les opposants qui doivent s’expliquer. Ainsi la lutte contre la corruption, indispensable, est-elle utilisée pour faire le tri. Elle épargne moins les corrompus que les adversaires, ce qui ne signifie qu’ils sont forcément honnêtes.

Trump, déchu, passera vraisemblablement en procès. Ce n’est parce qu’il n’est plus au pouvoir qu’il est forcément innocent. Biden aussi, comme Clinton et Trump avant lui, a du affronter des accusations : l’affaire de son fils en Ukraine. Elles continueront peut-être. Il bénéficie de la majorité au Congrès, du soutien des médias, du contre-effet Trump, mais l’opinion est volage, et la crise est là.

L’autre caractéristique des démocraties : la réconciliation 

C’est pourquoi il devrait, au jour de son investiture et devant le National Mall désert, - une première dans l’histoire, mais il y a tellement de premières dans l’histoire ces temps-ci…- se rappeler l’autre caractéristique des démocraties : la réconciliation. 

Quand les démocrates athéniens renversèrent les « Trente tyrans », ils votèrent, avec la démocratie retrouvée, une loi interdisant de seulement « évoquer » les faits passés. Loi étrange, loi d’amnistie totale des crimes politiques dont ils avaient été victimes, sans doute indispensable pour amener une vraie paix dans la cité divisée, une véritable union. Oublier les crimes, est-ce justice ? 

Aux Etats-Unis, la cité est divisée. Si l’on a besoin d’appeler la garde nationale et l’armée pour la cérémonie d’investiture, si les partisans d’un président en exercice, encouragé par ses paroles, envahissent un Capitole mal défendu par une police, c’est que le pays souffre. Come le disait un journal pourtant opposé à Trump, on ne peut ignorer les 74 millions d’Américains qui ont voté pour lui. Surtout avec la crise qui vient. Quand un pays laisse éclater la violence et la division, il faut et la justice et la réconciliation.

Joe Biden veut mettre son investiture sous le signe du rassemblement, dans une capitale vide, c’est indispensable. 

La violence des débats, les ostracismes réciproques, traduisent méfiance et défiance. La France aussi est très divisée. Elle baigne dans le mépris mutuel. Les Français n’ont plus confiance en leurs dirigeants ? Ils n’ont plus confiance non plus dans la police, la justice, les medias, les médecins, l’école, les voisins, les collègues - ni en eux. De toute cette méfiance, c’est celle vis-à-vis de la Justice qui est la plus dangereuse. Parce que la justice est l’institution qui est le recours ultime dans une démocratie. Mais si le signe de la démocratie c’est l’indépendance de la justice, l’honneur des démocrates, c’est la réconciliation. 

Laurent Dominati

A. Ambassadeur de France

A. Député de Paris

Président de la société éditrice du site lesfrancais.press

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