Combattre la violence faite aux femmes…

Combattre la violence faite aux femmes…

mars 14, 2019 0 Par Fabien Ferasson

 Combattre la violence faite aux femmes est une arme politique contre les régimes fondés sur la violence.

Plus de 120 femmes sont mortes en France l’an dernier parce qu’elles étaient du sexe faible : tuée par leur compagnon, leur ancien compagnon. Parfois, c’est la famille qui assassine. Mais le crime n’est qu’une partie de la violence faite aux femmes.

Le 11 mai 2011, à Istanbul, j’ai eu l’honneur de signer au nom de la France la Convention du Conseil de l’Europe sur la lutte contre la violence à l’égard des femmes. La France fut ainsi un des premiers Etats signataires, avec la Turquie. Elle avait participé activement à sa négociation, qui avait duré plus de deux ans. Contrairement à la Convention des Nations Unies sur le même sujet, la Convention d’Istanbul a une portée juridique effective en droit interne. Elle est prise en compte par la Cour Européenne des Droits de l’homme puisque son article 3 considère que la violence faite aux femmes est une atteinte directe aux droits de l’homme. La Convention oblige les Etats à prendre des mesures de protection, de prévention et des sanctions juridiques. La politique des Etats est régulièrement évaluée par un groupe d’experts indépendants, qui établit des recommandations. Entrée en vigueur en août 2014, la Convention concerne tous les pays de l’Union Européenne et bien au delà: 47 Etats l’ont ratifiée, dont la Turquie, l’Azerbaïdjan ou l’Albanie. Mais pas la Russie. Elle est aussi un instrument d’influence.

Malheureusement, depuis 2014, en France, le nombre de femmes tuées par leur conjoint ne diminue pas : Près de 130 chaque année. La tendance ne s’inverse pas non plus dans les autres pays. Dans le monde, plus de 40.000 femmes sont tuées par leur conjoint ou un membre de leurs familles (crime dit abusivement d’honneur). Si l’on rapporte le nombre de féminicides par rapport à la population, les records sont en Amérique centrale : 16 pour 100.000 au Honduras et au Salvador. 6 pour cent mille en Russie. Ces pays ne sont peut-être pas les pires car beaucoup d’autres ne donnent pas de statistiques sur le « féminicide » (assassinat de femmes parce qu’elles sont des femmes, généralement en raison de dispute, rupture, etc..).

En Europe, le taux de féminicide est de 0.4 femme tuée pour cent mille habitants. Mais il existe des différences notables. Les pays les plus criminogènes vis-à-vis des femmes ne sont pas les pays latins ou méditerranéens : En Espagne, le taux de féminicides est de 0.3. En Finlande et en France de 0.4; 0.5 en Suisse et en Allemagne, 0.9 dans les Pays baltes, le record étant au Monténégro : un pour cent mille habitants. Trois fois plus qu’en Espagne.

Derrière cette sinistre échelle statistique, des tragédies, des enfants dont le père a tué la mère, des violences quotidiennes, que ne mesurent pas les rapports d’autopsie. Car toutes celles qui sont frappés ne meurent pas, heureusement, mais continuent à subir.

La violence contre les femmes, cliniquement traduite dans la froideur des statistiques, couvre la planète. Elle existe dans tous les milieux. Elle ne correspond pas à des cultures précises (forte en Amérique latine, relativement faible en Espagne et en Italie). Qu’enfin la lutte contre le crime est lente, comme en témoigne le nombre d’assassinats en France.

Mais les chiffres donnent malgré tout des raisons d’espérer : il y a des différences considérables entre l’Europe et d’autres continents, entre les pays européens eux-mêmes. Ce qui prouve que les politiques publiques (prévention, protection, poursuites judicaires) fonctionnent. Les chiffres baissent lentement, mais ils baissent.

La violence faite aux femmes est donc bien une question de politique. Les pays qui ne reconnaissent pas le féminicide, qui refusent de donner des informations, qui rechignent à signer des traités internationaux sont des pays tolérants à l’égard de l’assassinat de femmes.

La Convention du Conseil de l’Europe doit être promue dans les pays voisins de l’Europe. C’est un outil. Je l’avais inscrite dans les éléments de la politique de voisinage que nous avions élaborée, notamment en Méditerranée, au Maghreb, en Egypte, au Moyen-Orient. La Turquie avait signé cette Convention la première. Bel exemple.

Le mépris à l’égard des femmes recule. Les Tunisiens ont accordé des droits égaux aux hommes et aux femmes. Ils ont annoncé une modification des règles d’héritage, donnant la même part aux hommes et aux femmes, alors que la part des femmes était deux fois moindre.

Nous avons besoin de politiques fondées sur le droit, sur le droit international. Nous devons aussi être exemplaires. Nous pouvons développer des alliances et des partenariats fondées non sur l’économie ou les armes, mais sur une conception des droits. Les pays qui adhèrent aux mêmes principes politiques auront plus de chances d’être alliés que d’autres, car des alliés sont d’autant plus unis qu’ils partagent les mêmes valeurs.

L’Europe a un message, une unité, des politiques communes qui peuvent être des modèles. D’autant plus que dans ce domaine, comme personne n’est exemplaire, il ne s’agit aucunement de donner des leçons, mais de progresser ensemble. Nul doute que ce sera aussi une cause utile contre toutes les violences, les trafics d’être humains, les obscurantismes et les fanatismes religieux. Néocolonialisme idéologique ? Assumons. En balayant devant notre porte.

Le combat contre la violence faite aux femmes est un combat contre la violence, un combat pour le droit. Il ne faut pas le voir comme un cadeau fait aux femmes, mais comme une arme politique contre les régimes qui reposent sur la violence, la force et le mépris. Et ce n’est pas que l’intérêt des femmes, c’est l’intérêt des pays européens. Que ceux qui s’en moquent et n’y voient que du « politiquement correct » réfléchissent. L’Ambassadeur russe avec lequel je discutais l’avait, lui,  parfaitement compris.

Laurent Dominati

A. Ambassadeur de France

A. Député de Paris

Président de la société éditrice du site lesfrancais.press

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