Cent jours qui détruisent la Russie

Cent jours qui détruisent la Russie

Vendredi 3 juin n’était que le centième jour de « l’opération spéciale » lancée par Vladimir Poutine contre l’Ukraine. Il y en aura d’autres. 20% du territoire ukrainien est occupé (y compris la Crimée). L’offensive russe était allée plus loin, elle a reculé. Elle revient avec une stratégie héritée de la guerre de 14 : 3000 canons bombardent la ligne de front, champs, villes et villages. Puis recommencent, détruisant tout, y compris écoles et hôpitaux. Ainsi Poutine pense-t-il obtenir le Donbass, et l’affaiblissement durable d’une Ukraine ruinée par la guerre, à défaut de lui avoir imposé son asservissement. 12 millions d’Ukrainiens déplacés, 5 millions partis à l’étranger, 500 milliards de dollars de destructions.

Les guerres risquent de se multiplier un peu partout dans le monde

Beaucoup craignent la troisième guerre mondiale. Vu l’état de la Russie, elle reste improbable. Mais les guerres risquent de se multiplier un peu partout dans le monde, chacun mettant à profit la guerre entre « grands » pour régler ses conflits internes et externes, exacerbés par les risques de famines et de faillites. Cette guerre est une catastrophe pour tous, surtout pour les pays fragiles.

Ce n’est pas l’Ukraine qui est la plus détruite. Déchirée par le doute depuis son indépendance, l’Ukraine a refondé son unité. Ce n’est pas Zelensky qui a décidé de résister, c’est l’armée ukrainienne, censée s’effondrer. Plus que l’armée, ce sont les volontaires : les Ukrainiens. Aucun traité, aucun dirigeant, ne pourra revenir là-dessus. La retraite de Kiev, puis celle de Kharkov (peuplée de russophones) a confirmé que l’Ukraine durera, et suivra un modèle différent de celui de la Russie. A moins que la Russie ne suive le modèle ukrainien.

Ces cent jours de guerre ont abîmé matériellement l’Ukraine mais l’ont renforcée « spirituellement ». La Russie, au contraire, s’est renfermée. Aucun pays n’a été à ce point condamné par les autres. Soit, elle conserve de bonnes relations avec bien des pays : quand on a quelque chose à vendre, on trouve acheteur ; or la Russie est un pays riche, ou devrait l’être. La guerre renforce sa lente glissade vers le sous- développement.

Il faut accueillir avec joie artistes, cinéastes, scientifiques ou écrivains russes, ils portent en eux la prochaine renaissance russe

Peu importe l’économie : les Russes sont habitués à souffrir, à résister au monde entier, répètent les chaînes de télévision. L’âme russe a la peau dure, mais c’est l’âme qui souffre le plus : plus de presse libre, plus d’opposants, les scientifiques, les ingénieurs partent, les artistes aussi. C’est une bêtise de vouloir boycotter artistes, cinéastes, scientifiques ou écrivains russes. Il faut les accueillir avec joie, ils portent en eux la prochaine renaissance.

Beaucoup répètent que les Russes ne connaitront jamais la liberté, parce qu’ils ne l’ont jamais connue, parce qu’ils n’en voudraient pas. Les Ukrainiens, après les Baltes, Bulgares ou Moldaves, démontrent le contraire : comme les Coréens (du sud), les Japonais, les Chinois (de Taïwan), les Ukrainiens, les Turcs, les Sénégalais, les Mauriciens et tant d’autres. La démocratie ne dépend pas d’une « culture », elle est vraiment universelle.

Poutine a reconstruit le système dictatorial du KGB mais cette évolution n’était pas écrite d’avance. Poutine est populaire ? Staline l’était plus encore. Faire en sorte que le tyran soit populaire est le principe de la dictature. Comme le disait, dès 2008, Kassianov, ex Premier ministre de Poutine : « La violence et la corruption sont les idées maîtresses de ce régime ». L’assassinat de l’opposant libéral Boris Nemtsov en 2015, les condamnations de Navalny, ne sont que les signes de pratiques plus générales.

Si l’on cherche les causes de la guerre d’Ukraine, elles sont là : une fracture fondamentale – ni celle de la religion, du choc des civilisations, ou de résurrection des empires-: les uns cherchent, maladroitement, un chemin vers plus de liberté, les autres la voient comme une menace.

Poutine ne pouvait dériver que vers une dictature s’il voulait rester au pouvoir. Or pourquoi ne serait-il pas resté puisqu’il tenait l’appareil ? Mais il lui fallait nier toute valeur aux sociétés libérales, en combattre l’influence, surtout quand elle contaminait ses marches.

Ukrainian servicemen pose for a picture near a destroyed bridge as Russia’s invasion of Ukraine continues, in the town of Irpin outside Kyiv April 1, 2022. REUTERS/Gleb Garanich TPX IMAGES OF THE DAY

Qui peut sauver la Russie ? A part les Russes, personne.

L’Ukraine représente le modèle inverse de celui de Poutine : le vœu d’une démocratie à l’européenne. C’est en réponse à l’accord d’association UE-Ukraine de 2014 – et non à quelque manœuvre de l’Otan– que la Russie annexe la Crimée et alimente le conflit dans le Donbass. Ce n’est pas un hasard si l’association « Memorial », fondée par Sakharov pour rappeler l’histoire des goulags, a été fermée quelques jours avant l’invasion. En cela Poutine abime la Russie, la détruit peu à peu.

Qui peut sauver la Russie ? A part les Russes, personne. Entre 15.000 et 20.000 Russes ont trouvé la mort en Ukraine.

On doit imaginer la Russie heureuse : ouverte, lucide, libre.

On dit que des milliers de jeunes russes désertent. Possible. Déjà, en 2018, 41% des jeunes entre 18 et 24 ans rêvaient de partir en Europe. Selon le Guardian, 3.8 millions de Russes ont quitté leur pays depuis 2000, 200.000 par an en moyenne. Depuis le déclenchement de la guerre, malgré l’interdiction de transférer de l’argent, 300.000 seraient partis1. Partir est une excellente initiative, à condition de conserver des liens, de pouvoir revenir, librement.

On doit imaginer la Russie heureuse : ouverte, lucide, libre. Aucune fatalité ne pèse sur les Russes. Qui sait, dans cent jours peut-être, plus tard, la Russie se débarrassera d’un système qui l’avilit. Prévoir le pire, mais aussi le meilleur.

Le rôle de l’Occident est d’aider par tous les moyens l’Ukraine à résister-y compris en sacrifiant des intérêts évidents- à démontrer à Poutine et à ceux qui le soutiennent qu’ils ne pourront jamais l’emporter, mais à laisser, toujours ouverte, une porte de sortie.

Faire la guerre et prévoir la paix.

La France, l’Allemagne, l’Italie -avec son plan de paix- irritent. Forcément, puisqu’en plein combat ils parlent de l’après. Les Italiens ont proposé un cessez-le-feu, le retrait des troupes, l’entrée de l’Ukraine dans l’UE mais pas dans l’Otan, l’autonomie large du Donbass et de l’Ukraine sous souveraineté ukrainienne. Les Russes ont dit niet2. Pour l’Ukraine, le « pacifisme faible » frise la trahison3. Chacun espère un avantage sur le terrain. Les Russes portent l’effort aujourd’hui, avant que les Ukrainiens ne reçoivent de nouvelles armes, vers juillet, août, et tentent de reprendre les terres perdues. A la fin, il y aura ou un conflit gelé, c’est-à-dire permanent, ou une paix qui rendra les frontières presque symboliques.

Faire la guerre et prévoir la paix. Réfléchir à la paix, ce n’est pas seulement œuvrer pour un cessez-le-feu- même s’il faut avancer pas à pas- c’est imaginer un système de paix et de sécurité, qui peu à peu, infusera en Russie, à nouveau, un sentiment de sécurité et de… liberté.

Le soutien à l’Ukraine, le combat pour la paix, et celui pour la liberté font partie d’un même ensemble. Si Poutine finit par accepter la paix, il devra desserrer son étreinte, non seulement sur l’Ukraine, mais aussi sur la Russie.

  • 1 Selon OK Russians. Déjà 20.000 en Géorgie et 80.000 en Arménie.
  • 2 « Il y est question que la Crimée et le Donbass appartiennent à l’Ukraine avec une large autonomie. Des responsables politiques sérieux qui veulent des résultats ne peuvent pas proposer des choses comme ça » a répondu Lavrov sur la chaine russe RT. C’est presque un progrès : il ne dit rien sur Kherson.
  • 3 Ganna Malyar, vice-ministre de la Défense ukrainienne : « Nous rejetons ce pacifisme faible. L’Ukraine se battra pour la libération complète de ses territoires dans leurs frontières internationalement reconnues. Poutine peut sauver la face en se retirant de nos territoires. »
Laurent Dominati
Laurent Dominati

Laurent Dominati

a. Ambassadeur de France 

a. Député de Paris 

Président de la société éditrice du site Lesfrancais.press

Auteur

  • Ancien secrétaire général de Démocratie Libérale, il est ensuite ambassadeur au Honduras de 2007 à 2010 et ambassadeur, représentant permanent de la France auprès du Conseil de l’Europe à Strasbourg de 2010 à 2013. Aujourd'hui, il dirige le média Lesfrancais.press .

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