La polémique visant Roland Lescure, ministre de l’Économie et binational franco‑canadien, a remis sur le devant de la scène un débat ancien mais jamais tranché : la double nationalité est‑elle une richesse pour la République ou un motif de soupçon ? Et surtout, est‑elle compatible avec l’exercice des plus hautes responsabilités publiques en France ? Pris pour cible par le Rassemblement national (RN) à l’occasion de la vente de l’équipementier aéronautique LMB Aerospace à un groupe américain, le ministre a dénoncé une « polémique dégueulasse », Au‑delà de ce cas emblématique, des millions de Français établis à l’étranger sont aujourd’hui binationaux : Que recouvre réellement la double nationalité et quelles en sont les implications ? ?
Être binational : une situation reconnue par le droit français
Sur le plan juridique, la binationalité ne constitue ni une exception ni un statut dérogatoire en droit français. La République ne distingue pas, en principe, entre les citoyens titulaires d’une seule nationalité et ceux qui en possèdent plusieurs. Les droits civiques, les attentes, les obligations et la qualité de citoyen français sont identiques, indépendamment de la détention d’une autre nationalité.
« Le binational devant la loi est un citoyen comme tous les autres citoyens en France »
Fondation Jean Jaurès
Comme l’explique la Fondation Jean‑Jaurès, la binationalité se définit par la possession simultanée de deux nationalités, chacune produisant ses effets juridiques propres, sans hiérarchie formelle entre elles. Cette situation peut résulter de différents mécanismes juridiques : l’attribution de la nationalité à la naissance, la filiation, le mariage ou encore la naturalisation. Aucune disposition générale du droit français n’interdit ou ne limite la binationalité, qui est explicitement admise par le Code civil. Et comme l’indique l’article publié par ce cercle de réflexion : « le « binational », devant la loi, est un citoyen comme tous les autres citoyens en France ».
Le RN et la binationalité : quelle position ?
Depuis plusieurs années, le Rassemblement national entretient un discours ambigu sur la double nationalité. Lors des élections législatives de 2024, le RN avait annoncé pendant la campagne électorale que certains postes « stratégiques » dans la fonction publique seraient interdits aux Français binationaux, jetant ainsi le soupçon sur la loyauté des citoyens binationaux.

Face aux critiques, Marine Le Pen avait, par la suite, affirmé avoir renoncé à toute interdiction générale de la double nationalité, reconnaissant que les binationaux avaient souvent le sentiment d’être suspectés à tort. Ajoutant d’ailleurs que pour elle « l’amour de la France ne dépend pas d’un passeport unique ». Une déclaration qui contrasterait avec certaines propositions ou prises de parole internes au parti. La campagne des élections consulaires, au cours de laquelle le parti désormais présidé par Jordan Bardella entend s’investir pleinement, pourrait clarifier cette position. La question sera sans doute posée par les électeurs directement concernés.
Binationalité et Français de l’étranger
En effet, pour les centaines de milliers de Français établis à l’étranger, la double nationalité relève ainsi moins d’un choix politique que d’une situation juridique stabilisée, facilitant l’exercice des droits dans l’État de résidence tout en garantissant la continuité du lien juridique avec la France.
« Dans plusieurs pays, la binationalité est restreinte ou interdite, par exemple en Autriche, en Chine, en Estonie, en Inde, au Japon, aux Pays-Bas,… »
Par exemple, les binationaux franco‑belges ou franco‑britanniques, évoluent quotidiennement entre deux ordres juridiques distincts, républicain d’un côté, monarchique de l’autre, sans que cette pluralité normative ne remette en cause leur pleine appartenance à la communauté nationale française.
La France peut toutefois faire figure d’exception relative. Dans plusieurs pays, la binationalité est restreinte ou interdite : au Japon, il y a une obligation de choisir une seule nationalité à l’âge adulte. En Autriche, la double nationalité très encadrée, elle l’est également aux Pays-Bas. En Estonie, elle est interdite, tout comme en Chine et en Inde. Dernièrement, aux États-Unis, un sénateur, Bernie Moreno, a pris position pour supprimer la double nationalité
Ces binationaux Français qui ont fait rayonner la France
Dans les sphères politique, culturelle, scientifique ou sportive, de nombreux Français binationaux ont joué un rôle déterminant dans le rayonnement du pays. Leur double appartenance n’a jamais été un obstacle ; elle a souvent constitué une richesse, parfois même un atout décisif.
Difficile, par exemple, d’imaginer la victoire de la France lors de sa première Coupe du monde de football en 1998 sans Zinedine Zidane. En politique, Simone Veil incarne une autre contribution majeure : son action a profondément marqué la société française, notamment avec la légalisation de l’interruption volontaire de grossesse (IVG) Le monde de la culture n’est pas en reste. La chanteuse Mylène Farmer est franco‑canadienne ou bien encore Jonathan Littell, franco‑américain, qui a remporté le prix Goncourt en 2006 avec Les Bienveillantes.
Impossible d’ignorer également Marie Curie, scientifique d’exception, doublement récompensée par le prix Nobel, dont l’œuvre demeure un pilier de la recherche française et mondiale. Autant de trajectoires qui illustrent combien la binationalité peut nourrir l’excellence et servir l’intérêt collectif.
La liste est loin d’être exhaustive, et nous invitons nos lecteurs à la prolonger en partageant, dans les commentaires, d’autres noms de binationaux ayant contribué au rayonnement de la France. Et de vous forger alors votre propre position : la binationalité est-elle une richesse républicaine de la France ou entraîne-t-elle d’abord des soupçons sur la loyauté de ces personnes à notre pays ?
Auteur/Autrice
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Jérémy Michel est rédacteur en chef adjoint du média Lesfrancais.press. Il est également coach en développement personnel et formateur en communication. Jérémy a auparavant travaillé au sein de diverses institutions politiques françaises et européennes. Il a aussi été en charge des affaires publiques d’un grand groupe spécialisé dans la santé.
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