Biarritz, de l’Atlantique à la Mer de Chine

Ce fut une excellente idée, Giscard en avait beaucoup. Le monde était en crise, comme toujours. Il proposa une réunion des dirigeants de la planète pour discuter régulièrement, « en toute décontraction, de manière informelle » des affaires du monde. Sympa. Les pays du G6 représentaient alors les 2/3 de la richesse et 15% de la population mondiales. Aujourd’hui, devenu G7, ce n’est plus que 40% du PIB et 10% de la population.

Au dernier sommet, au Canada, le gouvernement avait réservé, « en toute décontraction », 12.000 chambres. Coût du sommet : plusieurs centaines de millions. Officiellement 36M. Pour quel résultat ? Qui s’en souvient ? Au sommet d’Osaka, G20, jeune pousse parallèle, les dirigeants se demandèrent s’il était bien utile de continuer à faire ces communiqués qui consommaient tant d’intelligences diplomatiques et qui n’étaient ni lus, ni crus. Excellente question aurait dit Giscard.

C’est Mitterrand qui avait dévoyé le sommet de Versailles en spectacle télévisé avec l’arrivée en calèche des grands de ce monde, de quoi susciter des milliers de manifestants. Les sommets sont devenus des shows, pour celui qui reçoit, pour ses invités, pour les altermondialistes, avec des thèmes que l’on s’arrache comme des drapeaux pour mieux se masquer: lutter contre les inégalités, s’engager contre le changement climatique, promouvoir l’égalité hommes-femmes.

Sur ce sujet, le Rwanda montre l’exemple. La moitié du Parlement y est composé de femmes. Toutes choisies par Kagamé le bien aimé, réélu dernièrement avec 98% des voix. Si Kagamé est invité, ce n’est pas parce qu’il « partage nos valeurs », comme l’affiche l’Elysée, ni parce que la justice a opportunément classé sans suite les plaintes déposées contre lui, mais parce que la France a mis en avant le « partenariat pour l’Afrique ». Elle a raison. Dans ce domaine, la Fondation Bill et Melinda Gates pourrait faire mieux que les Etats, voulant créer une identité numérique digitale pour un accès direct à la banque, projet peu coûteux, utile et efficace. Les Gafas mieux que les Etats ? La proposition, soutenue par la France, est intégrée au sommet, tant mieux. Des adversaires, savoir tirer du bien.

Quant à la lutte contre les inégalités, thème de ce sommet, elle a bien été engagée : Par la mondialisation, qui a sorti des milliards d’êtres humains de la pauvreté. Le protectionnisme n’est pas une bonne nouvelle pour les pauvres. Le nationaliste indien Modri l’a répété à Macron et le redira à Trump, qui l’écoutera à cause de la Chine et du Pakistan.

Les résultats les plus importants sont généralement invisibles : Ce sont les décisions qui ne sont pas prises. Car si on ne prend pas de bonnes décisions, les sommets peuvent en éviter de mauvaises. De même qu’aux cocktails d’ambassadeurs, aux avant-premières de cinéma, on rencontre du monde, glane des confidences, discute en aparté, lors des Sommets, on teste, on grignote des certitudes. Dans les petits salons, se coincent des rencontres bilatérales « en toute décontraction, de manière informelle », dirait Giscard.

Melinda Gates est invitée pour son projet africain? Tant mieux : Une des batailles fondamentale est l’équilibre -ou le déséquilibre- des forces entre les Gafas et les Etats. Le projet de Le Maire sera-t-il soutenu ? Dans la nouvelle répartition des pouvoirs, que deviennent les Etats, les monnaies, les données, les identités, et les oligopoles ?

Puisque l’Afrique est là, qu’en est-il de la sécurité, de la Force du G5 Sahel, des trafics : ventes d’armes, de drogue, ventes d’hommes ? Y aura-t-il plus qu’une parole, un geste ? Silence, en revanche, sur l’Afrique du nord et la Méditerranée. Trop incertains, trop humains. Aussi, on parlera plus d’Ormuz que d’elle, car à Ormuz, on peut compter les navires et les forces.

Certains absents seront pourtant bien là: La Russie, consultée à Brégançon. La Chine, et toujours l’Iran, la Syrie, l’Arabie. Avec eux la guerre monétaire, la guerre commerciale, la guerre tout court. Ces sujets, on les évoquera en public par des phrases toute faites, ils seront aussi présents que les feuilles blanches des salles de conférence.

Les questions essentielles du sommet de Biarritz ne sont donc ni son coût, ni le contre sommet, ni la taxation du vin français, mais la question sous jacente à tout sommet, à toute organisation internationale, bien posée par Trump : le multilatéralisme est-il efficace ?

Les Américains disent que non. Ils se sont retirés de l’Unesco, menacent de quitter l’OMC, se moquent de l’ONU. Ils ont des arguments pour le faire, tant ces organisations internationales se caricaturent et vivent en circuit fermé. Pourtant aucune entreprise ne rate un salon professionnel. Plus il est select, plus on y court. Même les Américains. Trump est là.

Biarritz, c’est comme Cannes. On peut toujours se moquer du palmarès. On peut même ne pas aller voir les films. On ne peut pas manquer le rendez-vous. Là sont les stars, là se font les affaires et les prochains scénarios. Et l’ami Xi Jinping comme l’ami Poutine, eux dont les oreilles vont siffler tant on parlera d’eux, rêvent de leur contre sommet, en Mer de Chine. Peut-être après demain. A Hong Kong par exemple ? Là aussi se joue une partie mondiale. Mais pour l’instant, ils n’ont pas la main.

Laurent Dominati

A. Ambassadeur de France

A. Député de Paris

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