Au Sahel comme en Libye, la solution est la Méditerranée.

Emmanuel Macron a convoqué à Pau, dans une posture toute coloniale, les chefs d’Etat du G5 Sahel, pour qu’ils renouvellent leur soutien à l’intervention française.

Ils n’ont pas le choix :sans les forces françaises, les Etats du Sahel plongeraient dans un chaos meurtrier encore plus grand. Ils n’ont jamais trouvé leur équilibre politique, entre les peuples du nord et ceux du sud, entre les affiliations tribales et les votesdémocratiques. Que dire aux Touaregs qui seront toujours minoritaires et donc écartés du pouvoir par le vote? Emmanuel Macron a donc annoncé l’envoi de troupes supplémentaires, sans illusion sur cette guerre qui risque de ne jamais finir, selon les propos du chef d’Etat-major des Armées. Il n’a malheureusement toujours pas réussi à engager les autres pays européens dans cette guerre contre « le terrorisme », et tente de convaincre les Américains de maintenir leur appui, alors qu’ils ont annoncé leur désengagement.

Car derrière le « terrorisme », il y a la millénaire guerre du Sahel entre des peuples différents qui sont forcés à vivre dans des Etats qui ne sont pas les leurs, avec des modèles économiquescontradictoires, des rivalités religieuses, internes à l’islam, qui justifient la violence, les razzias et les contrebandes. Au Sahel, la croissance démographique devrait porter la population à près de 150 millions dans une zone sansstructures étatiques ni économiques solides, dans un écosystème fragile. Personne n’a envie de se mêler de cela, et la France ne peut s’en retirer. Le chaos au Sahel, c’est le chaos dans toute l’Afrique, y compris l’Afrique du nord, et la Méditerranée, c’est-à-dire l’Europe.

Plus au nord, peut-être, serait la solution. Déjà en Lybie, pays en proie à une guerre civile depuis la révolte de Benghazi contre Kadhafi. Depuislintervention militaire franco-britannique qui provoqua la mort du dictateur, le pays est divisé et en proie à une guerre civile dans laquelle interviennent bien des acteurs externes. La conférence de Berlin a été organisée pour trouver une solution impossible, faire admettre un cessez le feu qui ne serait qu’un temps de répit, bloquer les interventions russes, turques, égyptiennes, saoudiennes, qataris, etc

On ne peut résoudre la question du Sahel sans résoudre la question libyenne. On ne peut non plus la résoudre sans l’Algérie, ni l’Egypte, la Tunisie, absente de la conférence. Bref : il faut que les Européens aient une claire vision de leur politique méditerranéenne, mais ils n’en ont pas.  Le pays qui peut avoir cette vision, qui a lesmoyens, militaires et diplomatiques, de convaincre, c’est la France.

La France est au Sahel, mais ne propose pas de solution politique aux conflits en cours. Car il ne s’agit pas d’une guerre contre le terrorisme, mais de plusieurs conflits entremêlés. Sans objectif, il est impossible de réussir. L’intervention française est aussi indispensable qu’incompréhensible aux yeux des populations.

La France est aussi partie prenante en Lybie. Elle reconnait le gouvernement de Tripoli, mais considère sans malveillance le Maréchal Haftar. Elle n’a pas tort : Le gouvernement de Tripoli s’est mis dans les mains des Turcs et des Frèresmusulmans, contre l’Algérie et l’Egypte.

Les Turcs ont un objectif avoué : empêcher la conclusion du gazoduc Eastmed, qui concerne les champs gaziers cyprio-israéliens et qui arriverait en Europe via l’Italie et la Grèce. D’où la visite d’Haftar en Grèce avant la conférence de Berlin.

La réalisation de ce gazoduc serait une pierre dans le jardin russe, puisque l’Europe serait moins dépendante du gaz russe. Russes et Turcscherchent donc un accord, ayant joué leurs atouts. Ils ont, eux, une politique globale en Méditerranée. Ils défendent leurs intérêts. Ils identifient alliés, adversaires, et négocient quand ils sont en désaccord.

La France, avec sa force, bien supérieure à cellesde la Turquie et de la Russie, avec l’Union européenne, avec l’Italie, la Grèce, sans compter son poids au Sahel, au Maghreb, devrait avoir un rôle qui, non seulement permettrait de préserver ses intérêts, – et ceux des Européens – mais aussi ramènerait la paix.

Une politique méditerranéenne ne se construit pas au coup par coup. Elle est globale. Chypre, Maghreb, Sahel, tout est lié. Gaz, trafic maritime, trafic d’armes et d’êtres humains aussi. Tout est danger, tout est opportunité. Il est incroyable de voir qu’avec tant de dépenses, tant de soldats, la France n’arrive pas à faire ce qu’obtiennent la Russie et la Turquie avec quelques mercenaires et commissions. Comme si nous ne savions décider, pris par nos amitiés contradictoires entre qatari et saoudiens. Faut-il répéter que la politique extérieure ne se limite pas aux ventes d’armes et achats de gaz et de pétrole ?

La bonne nouvelle de la Conférence de Berlin est qu’elle a eu lieu à Berlin. Comme si l’Allemagne acceptait de s’intéresser au monde qui est le sien, alors qu’elle a refusé par deux fois à la France de s’impliquer davantage en Afrique et au Sahel. Ce refus s’explique : pas d’engagement sans vision à long terme, sans plan de sortie. Voilà pourquoi la France doit imaginer une politique méditerranéenne pour l’Europe entière, si elle veut avoir une chance de ne pas rester au Sahel, dans une posture post coloniale, ou néocoloniale, sans avenir.

Laurent Dominati

A. Ambassadeur de France

A. Député de Paris

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