Alger, après le fantôme de Bouteflika, l’élection fantôme.

Alger, après le fantôme de Bouteflika, l’élection fantôme.

décembre 12, 2019 0 Par Eric Victorien

Toute manifestation est interdite à Alger depuis 2001. Pourtant, depuis six mois, les Algérois manifestent tous les vendredis. Une des manifestations les plus importantes a eu lieu vendredi dernier. Justement parce que le Général Salah, chef d’Etat-major de l’Armée, avait dit que le temps des manifestations était fini et que celui de l’élection était venu. Alors la foule a scandé « Mackache le vote » (pas de vote), en se moquant de Salah bardé de décoration comme un maréchal soviétique. C’est bien normal, c’est à Moscou que Salah a appris l’art des casernes et de la démocratie populaire.

Ce 11 décembre, une nouvelle manifestation, exceptionnelle, un jour de semaine, a affronté la police. C’est normal : le 12 a lieu le vote. Le successeur de Bouteflika, fantomatique chef de l’Etat algérien, sera élu. Par qui ? Par le peuple bien sûr, et sans le peuple. Peuple fantôme dans une démocratie fantôme, avec des candidats fantômes, qui n’osent rien dire, qui n’ont même pas osé faire campagne dans tout le pays (aucun par exemple n’est allé à Tizi Ouzou), qui ne se sont prononcés ni sur le régime, ni sur les opposants, ni sur les arrestations, ni sur Bouteflika, sur rien.

En France, les bureaux de vote sont ouverts depuis dimanche, des manifestants conspuent ceux qui viennent voter. Le Président de l’autorité organisatrice admet quelques ratés mais considère que le taux de participation est « normal », sans donner de chiffres. La transparence, ce sera plus tard.

On se demande comment cela peut-il tenir. Quel que soit l’élu, il sera dévalué par la rue, par son appartenance au « système ». Comment pourrait-il en être autrement ? Le système est le même depuis l’indépendance : le FLN, l’Armée, les luttes de clans pour la répartition de la rente pétrolière.

Dans cette lutte de clan, depuis que Salah a retourné sa veste, celui de Bouteflika est le grand perdant. Saïd Bouteflika, « Monsieur 15% » selon Bernard Bajolet, ancien Ambassadeur de France à Alger, est toujours en prison. Deux anciens Premiers ministres ont été condamnés, des hommes d’affaires. Personne n’est dupe : ils ont certainement beaucoup de choses à se reprocher, ils ne sont pas les seuls. Grâce à eux, Salah a pu faire peur et asseoir son pouvoir. Il a fait un peu le ménage dans l’armée, écartant les personnalités les plus fortes. Comme il n’a jamais brillé par ses talents d’organisateur ou d’innovateur, il y a peu de chances qu’il ait fait la promotion de moins terne que lui.

L’élu, demain soir, pourrait-il prendre le pouvoir ? Parfois, l’apparence du pouvoir peut prendre le pouvoir. L’armée n’est pas si solide, elle a besoin de paravents. Il y a des gens intelligents en Algérie, très bien formés, très bien informés, bien plus ouverts sur la réalité que les dirigeants actuels. Ils auront peut-être, par un moyen ou un autre, accès au nouvel élu, qui de toute façon, se sentira à la fois bien seul, et très -trop- entouré. L’avantage, dans les régimes sclérosés, c’est qu’une petite brèche peut faire s’effondrer tout l’ensemble. Il faut un réformateur à la tête du pays. Salah a été incapable de prendre ce rôle, peut-être que le nouveau Président y sera contraint par la rue.

Des cinq candidats qui concourent au poste de Président de la République tous sont des anciens du système. Seul l’ancien Premier ministre Ali Benflis s’était opposé à Bouteflika et avait osé se présenter contre lui. On verra s’il représente le choix des militaires, car personne n’imagine qu’un candidat vraiment indépendant, qui n’aura pas donné les garanties nécessaires, puisse l’emporter. D’ailleurs la Commission ad hoc n’a retenu que ces cinq noms.

Hors d’Algérie, beaucoup attendent, inquiets. La France se tait, de crainte d’être accusée par le pouvoir de manipuler les manifestants, ou par les manifestants de soutenir le pouvoir. Le 2 décembre, l’Ambassadeur inaugurait la campagne Campus Franceen Algérie sans qu’un mot ne sorte de l’ordinaire. Pourtant, la moitié de la population algérienne a moins de trente ans, et manifeste. Partir en France est devenu l’espoir des étudiants qui pensent n’avoir aucun avenir dans leur propre pays. Le même Ambassadeur avait été plus audacieux en juillet dernier, confessant « Nous autres diplomates, n’avons peut-être pas vu juste. Il faut l’avouer, nombre d’entre nous n’avions pas perçu la formidable force de changement qui sommeillait dans ce pays ».Il serait temps de s’en apercevoir.

Le Parlement européen a voté une résolution pour condamner les arrestations arbitraires et les attaques contre les manifestants. 150 personnes auraient été arrêtées. Le Général Salah a répondu en déclarant qu’il ne tolérerait aucune ingérence. Sauf de Moscou, qui manifeste sa totale confiance dans le « processus démocratique » et explique que les manifestants ne sont qu’une poignée. Se rendent-ils compte qu’ils ont quitté les années 80 ?

La Tunisie, elle aussi, s’interroge, avec son nouveau Président et son assemblée à nouveau dominée par le parti islamiste, mais sans majorité. Enfin tous regardent le cours du pétrole, qui décide, in fine, de la survie du régime.

Soit, se moquer du Général Salah, hors d’Algérie, est un exercice facile. Il prête facilement à la caricature. Il n’a en aucune façon la figure d’un vainqueur. Pourtant, s’il réussit à faire rentrer dans sa boîte le génie de l’Algérie, à faire rentrer chez eux ces manifestants, à remettre une chape de silence sur la société algérienne, alors il deviendra un modèle politique, plus emblématique que Jaruzelski. Mais peut-être est-ce cela qui manque au « Hirak », une figure comme celle d’un Walesa, un syndicat comme « Solidarnosc », qui existe peut-être en exil ou en prison. A moins, que, parmi les cinq miraculés de l’ère Bouteflika qui sollicitent les suffrages, quelqu’un se sente pousser les ailes d’un Gorbatchev.

Parfois les fantômes prennent corps. Il y a toujours des surprises en politique. Si la réforme ne peut venir d’en bas, elle peut venir d’en haut, ce serait la surprise du chef. Et si elle ne vient pas, le « Hirak » continuera, un peu de désespoir en plus.

Jeudi, élection. Vendredi, manifestation.

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