Le 2 novembre se tient la 19e Journée mondiale pour le droit de mourir dans la dignité. Créée à Paris le 2 novembre 2008 par le militant Jean-Luc Romero, elle est aujourd’hui relayée partout dans le monde, sous l’égide de la World Federation of Right to Die Societies. Pour les Français de l’étranger, cette édition 2026 résonne de manière particulière : pour la première fois, la France dispose d’une loi sur l’aide à mourir, promulguée le 18 août 2026. Pendant des décennies, nos compatriotes n’avaient d’autre recours que de passer les frontières pour éviter des fins de vie qu’ils jugeaient indignes.
Euthanasie : un progrès juridique freiné par des résistances culturelles et morales
La lenteur française n’est pas une anomalie. Partout, les lois sur la fin de vie se heurtent à des obstacles qui ne sont pas seulement techniques.
Le premier est religieux et moral. À quelques semaines de la promulgation de la loi française, le pape Léon XIV a réaffirmé à Lourdes, le 27 septembre 2026, l’opposition de l’Église à l’aide à mourir, résumant en une formule le cœur du débat : « légal ne veut pas dire moral ». Dans le débat public, une partie de l’opinion dénonce une dérive anthropologique : Causeur parle d’une « défaite politique, morale et spirituelle », la Revue Conflits d’une loi par laquelle « l’État nous fait la morale ».
Le deuxième obstacle est culturel : la mort reste un tabou. On ne meurt plus chez soi mais à l’hôpital ; on n’en parle pas, on la médicalise jusqu’au bout. Légiférer sur la fin de vie, c’est forcer une société à regarder ce qu’elle refuse de voir. Les affaires qui ont marqué la France comme le drame de Vincent Lambert, la grève de la faim d’Alain Cocq, ou encore l’affaire Bonnemaison à Bayonne, ont révélé ce vide juridique, sans jamais le combler.
Le troisième obstacle est politique et médical : au Sénat, la loi a été rejetée à trois reprises, une partie de la majorité gouvernementale estimant le texte allé « trop loin », et le corps médical reste divisé entre le serment de soulager et l’interdit de donner la mort, d’où la clause de conscience désormais attachée au dispositif.
Pourtant, la demande sociétale est massive. En 2022, le Comité consultatif national d’éthique s’est prononcé pour une « aide active à mourir » strictement encadrée ; en avril 2023, la Convention citoyenne sur la fin de vie, 184 citoyens tirés au sort, a réclamé des soins palliatifs « pour toutes et tous et partout » et une évolution du droit. Un débat qui a aussi concerné les Français de l’étranger dont le député Frédéric Petit, représentant les Français d’Europe centrale et des Balkans, en a analysé les conclusions pour Lesfrancais.press.
L’euthanasie et l’aide à mourir dans le monde : un paysage très contrasté
C’est en Europe que le mouvement est né. Les Pays-Bas ont été le premier pays du monde à légaliser l’euthanasie, en 2001, avec six conditions strictes ; depuis février 2024, ils autorisent même, dans des cas exceptionnels, la fin de vie d’enfants de 1 à 12 ans. La Belgique a suivi en 2002 et va plus loin que tous : depuis 2014, l’euthanasie y est permise pour les mineurs, sans limite d’âge. Le Luxembourg autorise la pratique depuis 2009, l’Espagne depuis le 25 juin 202, sixième pays mondial à franchir le pas.
D’autres pays autorisent uniquement le suicide assisté, où le malade s’administre lui-même la substance létale : la Suisse, pionnière historique, l’Autriche depuis le 1er janvier 2022, l’Allemagne depuis un arrêt de la Cour de Karlsruhe de 2020, l’Italie depuis une décision de sa Cour constitutionnelle en 2019.

Le chemin n’est pas linéaire. Au Portugal, une loi votée en 2023 a été partiellement censurée en 2025 et reste inapplicable. En Slovénie, une loi adoptée en juillet 2025 a été rejetée par référendum. Au Royaume-Uni, le projet d’aide à mourir adopté par les Communes en 2025 est tombé fin de session ; une nouvelle proposition a été déposée en 2026. Et l’euthanasie demeure un crime en Pologne, en Irlande, à Malte ou à Chypre.
Amérique du Nord : le Canada, monde à part
Le Canada a légalisé l’aide médicale à mourir (AMM) en 2016 avant de l’élargir en 2021 : le médecin peut administrer la substance létale. Le pays est devenu l’un des plus gros utilisateurs au monde : 16 499 personnes ont eu recours à l’AMM en 2024, soit 5,1 % de l’ensemble des décès, et plus de 76 000 depuis 2016. Le Québec, pionnier dès 2014, autorise depuis octobre 2024 les demandes anticipées en cas de maladie neurodégénérative.
Les États-Unis, eux, n’ont aucune loi fédérale : onze juridictions, de l’Oregon (1997) à l’Hawaï et au Nouveau-Mexique (2019-2021), autorisent le suicide assisté (jamais l’euthanasie) sous des conditions très restrictives.
Le reste du monde : l’Amérique latine bascule
Le mouvement s’accélère hors d’Europe. L’Uruguay est devenu en octobre 2025 le premier pays d’Amérique latine à adopter une loi d’euthanasie par voie parlementaire (la loi « Muerte digna », promulguée au printemps 2026), là où la Colombie et l’Équateur n’avaient ouvert la voie que par des décisions de justice. En Océanie, la Nouvelle-Zélande a légalisé le suicide assisté par référendum en 2021, et l’Australie État par État depuis le Victoria. Une minorité de pays, donc, mais une minorité qui s’élargit chaque année.
La loi française du 18 août 2026 : une avancée historique, y compris pour les expatriés
C’est dans ce contexte mondial que la France a enfin légiféré. Déposée le 11 mars 2025 par le député Olivier Falorni, la proposition de loi a été adoptée par l’Assemblée nationale le 27 mai 2025, rejetée trois fois par le Sénat, sauvée par le dernier mot des députés le 15 juillet 2026, puis validée par le Conseil constitutionnel le 14 août. La loi n° 2026-794 a été promulguée le 18 août 2026, une étape historique que nous avions évoquée dès mai 2025.
Concrètement, la loi institue un « droit à l’aide à mourir » pour les personnes qui remplissent cinq conditions cumulatives :
- Être majeur ;
- Être français ou résident étranger en situation régulière et stable en France ;
- Souffrir d’une affection grave et incurable engageant le pronostic vital, en phase avancée ou terminale ;
- Présenter une souffrance réfractaire aux traitements ou insupportable (une souffrance psychologique seule ne suffit pas) ;
- Exprimer une volonté libre et éclairée.
Enfin, le texte précise que le malade s’administre lui-même la substance létale et que s’il en est physiquement incapable, un médecin ou un infirmier peut l’aider.
Point capital pour nos compatriotes de l’étranger : la nationalité française suffit, aucune condition de résidence n’est exigée. Un expatrié peut donc rentrer en France pour y mener sa démarche, auprès d’un médecin français, avec une prise en charge intégrale par l’Assurance maladie. Une première, qui met fin à des années de détours vers la Belgique ou la Suisse.
La loi reste volontairement strictement encadrée : procédure collégiale, décision motivée sous quinze jours, délai de réflexion de deux jours, confirmation le jour même, renonciation possible à tout moment, clause de conscience pour les médecins, infirmiers et pharmaciens, commission de contrôle et d’évaluation. Et ses limites sont assumées : le cas d’Arnaud Denis, qui ne relevait pas d’un pronostic vital engagé, n’y aurait pas été recevable (il s’est fait euthanasier à Namur, en Belgique, après trois ans d’un calvaire médical. Ainsi, la Belgique, plus permissive, couvre des souffrances que la France refuse encore d’intégrer.
Reste une inconnue : la loi ne s’appliquera qu’après la publication des décrets d’application, la Haute Autorité de santé devant rendre en novembre 2026 sa recommandation sur la substance létale. À l’occasion de sa dernière assemblée générale, l’ADMD a appelé à une « mise en œuvre effective » du droit voté.
Le 2 novembre : une journée mondiale, un combat qui continue
La 19e Journée mondiale pour le droit de mourir dans la dignité arrive donc à un tournant. La France rejoint le cercle encore restreint des pays reconnaissant un droit à choisir sa fin de vie. Pour les Français de l’étranger, elle apporte une réponse concrète à une question longtemps sans issue : il n’est plus nécessaire de mourir loin des siens, dans un pays étranger, pour mourir selon ses convictions.

Mais la promesse ne sera tenue que si les décrets arrivent, si les soins palliatifs (autre pilier de la réforme, renforcés par la loi du 26 mai 2026) sont réellement accessibles partout sur le territoire. Le 2 novembre, de Paris à Montréal, les associations le rappelleront : le droit à mourir dans la dignité ne sera jamais une obligation, mais il doit devenir une réalité pour toutes et tous.







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