Impossible de prévoir l’avenir, sauf à être un peu sorcier. Impossible de connaître le passé, sauf à en écrire soi-même l’histoire. Quant au présent, par définition, il est coincé. Ne reste que l’éternité. Pour les pauvres humains, elle réside soit dans la spiritualité, soit dans la vie quotidienne. À moins de goûter aux fleurs d’immortelles, avec ses merveilles et ses dangers. Aujourd’hui, Maman a cent ans. Elle est née avec la radio, a vu se déployer le téléphone, la télévision, Facebook, naître l’IA, sans parler du frigo et d’Amazon. De la ferme, elle allait à l’école à pied, ou en tilbury, rarement. Adolescente, elle faisait passer la frontière à des « Malgré nous », jeunes Lorrains enrôlés de force dans la Wehrmacht, risquant naïvement sa vie. Après-guerre, elle a découvert le chocolat et la pénicilline. Elle milite pour l’Europe, l’exploration spatiale, admire les mystères de l’univers et interroge les infinis. Cent ans : Un bébé qui naît aujourd’hui a toutes les chances de dépasser son âge. Au rythme des découvertes, le bébé d’aujourd’hui pourrait être immortel, sauf accident.
La quête éternelle
L’immortelle, fleur du soleil d’Apollon, est une petite fleur jaune de Méditerranée qui pousse sur les plateaux montagneux aussi bien que sur le sable. Sorcières et paysans l’utilisent ; elle a des vertus cicatrisantes, anti-inflammatoires, antibactériennes. La plante qui régénère la peau du serpent de Gilgamesh, ce serait elle. En akkadien, Sibu issahir amēlu: « L’homme vieux redevient jeune ». Rajeunir les cellules, y compris les neurones, ce très vieux fantasme prend chair. Son nouveau nom : la « reprogrammation cellulaire partielle. » Les cellules contiennent une programmation de dégénérescence, que l’on inverse, en régénérescence. Bientôt sur vos tablettes. La régénération des cellules est pour demain. L’immortalité aussi.
Ce qui pose d’énormes angoisses. Si chacun, sauf accident, – vit cent, deux cents, trois cents ou mille ans, que devient le système de retraite par répartition, ou la taxation des plus-values sur la transmission du patrimoine ?

En Afrique, les aînés contrôlaient l’accès aux ressources, ce qui retardait le mariage des jeunes. Le conflit de générations n’est pas que psychologique. Et si la baisse de la natalité mondiale était directement la conséquence de l’allongement de la durée de la vie ? On aurait pu imaginer l’inverse : plus on vit, plus la médecine progresse, plus on a d’enfants. Or, sur toute la planète, l’inverse se produit, plus on vit longtemps, moins on a d’enfants. Ce qui fausse toutes les anticipations.
Une telle société est-elle possible ? Financièrement, elle l’est. Comme par sorcellerie, l’IA, sacrificielle, pourrait provoquer une telle abondance d’accès aux biens que le « travail » pourrait devenir résiduel. Le gâchis du système de production et de distribution actuel, qui confine à la barbarie et au pillage, devrait être réduit, jusqu’à une quasi-disparition.
Un nouvel avenir pour l’humanité ?
La crainte, sans cesse renouvelée, sans cesse démentie, de la raréfaction des ressources, disparaîtra avec le fin millimétrage de la production dirigée par l’IA et ses esclaves les robots. La stagnation, puis la baisse de la population mondiale, va dans le même sens, celle d’une économie d’abondance, avec un écrasement des coûts, une productivité inouïe. La question n’est donc pas économique.
Demain, une société de vieux, mais de vieux jeunes, avec peu d’enfants, très peu. À vivre longtemps, la proportion de moins de vingt ans sera marginale. Avec des familles plus qu’éclatés, puisque vivre jeune quelques centaines d’années suppose plusieurs familles. Une société très riche, une société de loisirs. Avec une telle abondance, conflits et guerres seraient inutiles. Dans une telle société, les domaines des « biens gratuits » comme l’éducation, la santé, l’information s’accroîtrait sans cesse. Tout cela est inimaginable.
C’est pourtant déjà le cas. Maman a cent ans. Par rapport à ce qu’elle a vécu : la guerre, les massacres, la faim, l’injustice, notre société est une société d’abondance inimaginable en 1926. Plus encore dans l’Afrique ou l’Asie de 1926. La médecine d’aujourd’hui est miraculeuse. La société de consommations écœure par son gâchis de surabondance, de loisirs. L’accès à la connaissance, à la culture, à la science provoque des addictions insensées à toute forme de nombrilisme et d’uniformités. Les guerres actuelles, quoique mineures par rapport aux massacres de la seconde guerre mondiale, sont d’autant plus aberrantes qu’elles ne s’expliquent pas par une conquête de ressources, mais uniquement par l’idéologie, le nationalisme, l’appétit de pouvoir, le culte de la force pour la force : Des guerres pour s’appauvrir. S’étend la bêtise aussi vite que l’univers.
100 ans et après ?
Vivre cent ans, c’est déjà une forme d’immortalité. La Bible dit cent vingt ans. Dans vingt ans, que sera le Monde ?
9,4 milliards d’habitants, avec une croissance en Afrique, une baisse partout ailleurs. À environ 3,2 % de croissance, la production mondiale augmenterait d’environ 85 à 90 % en vingt ans, soit environ 65 % par tête. L’exploitation de la fusion deutérium-tritium en sera déjà effective, garantissant une électricité à bas coût. En 2006, il y a vingt ans, personne n’avait prévu la baisse de 90% des coûts de production d’énergie solaire. Toutes les technologies dont la courbe d’expansion est algorithmique sont imprévisibles. Celles de l’énergie, de la fée électricité, défie les statistiques malgré l’augmentation des besoins. Du temps de Gilgamesh, le fer valait dix fois le prix de l’or. Avec la métallurgie, le fer ne valait pas un clou. L’énergie, c’est le fer d’hier. Mais ni la faim ni la guerre ne disparurent à l’âge du fer.
Il y a vingt ans, personne ne pouvait anticiper l’épidémie du covid, ni la crise financière de 2008, ni la guerre d’Ukraine. Les chocs sont absents des prévisions.

Ce qui est extraordinaire, quand on vit cent ans, ce n’est pas, en regardant le passé, de contempler les transformations du monde, mais de s’habituer à celles-ci. De considérer les catastrophes comme toujours extraordinaires, alors qu’elles sont régulières, et d’attendre toujours de nouvelles découvertes. Bref, de considérer l’actualité comme normale et aberrante à la fois. Ce qui démontre que ce qui est vraiment extraordinaire, c’est la capacité d’adaptation. L’eau peut monter, les montagnes s’écrouler, les guerres passer, les crises succéder aux crises, les découvertes multiplier les découvertes, rien n’est plus résistant que ce que cache la fragilité de la peau.
Quand on a résisté à Hitler, Trump est un enfant mal élevé. Quand on a manqué de charbon, les images de trous noirs lavent toutes les angoisses de l’avenir.
Secret de grand-mère, secret de longue vie : Une journaliste américaine demande à cette centenaire, ma mère : « Vous qui êtes parisienne, quel est votre secret de beauté ? » Elle hésita, répondit : « Tous les matins, je mets une goutte dans les yeux. Une goutte. Chaque œil. Tous les matins. Pour lire ».







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