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L’intelligence artificielle, un quatrième facteur de production ?

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L'intelligence artificielle, un quatrième facteur de production ?

A côté des facteurs traditionnels que sont le capital, le travail et l’énergie, le Président de la réserve fédérale, Kevin Warsh, a indiqué lors du symposium de Jackson Hole, que l’intelligence artificielle (IA) était devenue, en quelques années, un nouveau facteur de production. Sur le plan de la théorie économique, il est certainement encore un peu tôt pour apprécier le rôle de l’IA dans l’équation de la croissance. Indéniablement, elle interfère avec les autres facteurs de la croissance et pèse sur la productivité qui est l’autre moteur de celle-ci.

Le développement de l’intelligence artificielle a provoqué une forte hausse des investissements dans le matériel informatique, les infrastructures de données (data center, réseaux, production électrique), le cloud et les plateformes. Les investissements dans l’intelligence artificielle atteignent déjà 1 000 milliards de dollars à l’échelle mondiale, dont 580 milliards de dollars pour les seuls États-Unis. Leur poids est de 1,8 % du PIB en 2026 et de 0,9 % du PIB à l’échelle mondiale. Ce ratio devrait atteindre 2,8 % du PIB des États-Unis et 1,4 % du PIB mondial en 2028. Aux Etats-Unis, les investissements en propriété intellectuelle ont atteint 7 % du PIB en 2026 contre 3,5 % en 2010. Les investissements en machines et équipements se sont élevés à 6,5 % du PIB en 2026 contre 4,2 % en 2010.  Les ventes de semi-conducteurs sont passés, à l’échelle mondiale, de 20 milliards de dollars en rythme trimestriel à 150 milliards de dollars en 2026. L’intelligence artificielle nécessite des capitaux en grande quantité. Ce secteur se révèle comme l’un des plus capitalistes.

Le développement de l’intelligence artificielle entraîne une hausse de la consommation d’énergie. Les data centers ont consommé 450 térawattheures (TWh) d’électricité en 2024 (source : Agence internationale de l’énergie) et ils pourraient consommer 1 000 TWh en 2030 et 1 300 TWh en 2035. La consommation des data centers passerait donc de 1,5 % de la production mondiale d’électricité en 2024 à 3,2 % en 2030. D’autres estimations portent à 4 % la part de l’électricité mondiale consommée par les data centers en 2030.

Bloomberg estime qu’aux États-Unis, qui représentent 40 % de la consommation mondiale d’électricité des data centers, ces derniers consommeront 20 % de l’électricité produite en 2035, contre déjà 6 % en 2025. L’intelligence artificielle et énergie sont complémentaires et intimement associées.

L’IA, destructrice d’emplois ?

Les relations entre l’intelligence artificielle et l’emploi diffèrent selon les secteurs. L’IA est substituable à l’emploi dans les secteurs où elle peut effectuer plus efficacement des tâches auparavant réalisées par des travailleurs. Aux États-Unis, de juin à août 2026, un recul de l’emploi dans l’information est observé (– 37 000 emplois) et dans la finance (– 20  000 emplois). Elle est complémentaire à l’emploi dans les secteurs où elle enrichit le contenu des tâches. De juin à août 2026, une progression de l’emploi est constatée aux Etats-Unis pour la production de biens (+ 80 000 emplois) et dans les services professionnels (+ 61 000 emplois). Elle est sans effet notable sur l’emploi dans les secteurs où le travail humain est prépondérant. De juin à août 2026, toujours aux États-Unis, l’emploi progresse rapidement dans l’éducation et la santé (+ 91 000 postes).

Aux États-Unis la productivité du travail accélère depuis 2022, avec un gain de 10 % en quatre ans. Depuis 2010, la productivité du travail dans le secteur marchand a augmenté de plus de 30 %. En Europe, a contrario, la productivité stagne voire décline depuis 10 ans. Quelle est la part de l’intelligence artificielle dans cette évolution de la productivité ? En l’état, toute conclusion serait hâtive. L’intelligence artificielle en raison de ses besoins en capitaux ou en énergie a tendance à faire la productivité des facteurs de production. l’IA a un fort potentiel de gains de productivité sous réserve qu’elle puisse trouver un chemin de rentabilité et qu’il n’y ait pas une captation de la rente par quelques entreprises comme cela a été le cas en grande partie lors de l’essor d’Internet.

Les bénéficiaires du développement de l‘intelligence artificielle peuvent être les entreprises qui produisent des modèles d’intelligence artificielle, leurs fournisseurs (de semi-conducteurs, de mémoire, de cloud) les entreprises qui utilisent les modèles d’intelligence artificielle, les salariés des entreprises mentionnées précédemment ou les consommateurs.

OVH Cloud
OVH Cloud

A quand les bénéfices ?

Aux Etats-Unis, le développement de l’intelligence artificielle s’accompagne d’une hausse des profits et d’une relative stagnation du pouvoir d’achat des salariés. Les profits bruts après taxes et intérêts dus aux sociétés non-financières ont atteint, en 2026, 17 % du PIB, contre 13 % en 2010. Le taux de marge des entreprises a progressé sur la même période de 6,5 % quand le revenu par heure d’un salarié du privé déflaté par l’indice des prix à la consommation s’est accru de 15 %, soit 1,4 % par an. 

Pour le moment, les entreprises développant des modèles d’intelligence artificielle (Anthropic, OpenAI) enregistrent des pertes. En revanche, les profits sont élevés pour les entreprises fournissant les services de cloud (Alphabet, Amazon) et celles qui vendent le matériel informatique nécessaire à l’intelligence artificielle (Nvidia, Micron). Les profits sont également importants pour les entreprises des secteurs traditionnels, dans le domaine de la santé en particulier. Dans les prochaines années, les entreprises de l’IA devront rentabiliser leurs investissements certainement en augmentant leurs tarifs. Ces augmentations seront facilitées quand l’ensemble de l’économie sera dépendante à l’IA. Par ailleurs, comme pour Ia révolution internet, de nouveaux modèles autour de l’IA apparaîtront dans les prochaines années. Pour le moment, la déformation du partage des revenus en faveur des entreprises semble se poursuivre voire s’accélérer. Le bénéfice par action de l’indice S&P 500 augmente de 10,7 % en 2024 et de 10,5 % en 2025, progresserait de 24 % en 2026 et, d’après le consensus, est attendu en hausse de 13 % en 2027.

L’intelligence artificielle modifie l’équation de la croissance sans être obligatoirement un nouveau facteur de production.Compte tenu de l’ampleur considérable des investissements dans l’intelligence artificielle, les entreprises doivent déformer le partage des revenus en leur faveur si elles veulent maintenir leur niveau de rentabilité du capital ou des fonds propres. C’est la difficulté principale liée à l’IA.

Auteur/Autrice

  • Philippe Crevel est un spécialiste des questions macroéconomiques. Fondateur de la société d’études et de stratégies économiques, Lorello Ecodata, il dirige, par ailleurs, le Cercle de l’Epargne qui est un centre d’études et d’information consacré à l’épargne et à la retraite en plus d'être notre spécialiste économie.

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