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Les politiques redistributives en question

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Les politiques redistributives ont pour objectif de réduire les inégalités de revenus et la pauvreté. Elles peuvent également soutenir l’activité économique en renforçant le revenu disponible des ménages. Pour autant, lorsqu’elles prennent une ampleur excessive dans des économies confrontées à un déficit d’investissement, elles peuvent produire des effets moins favorables. En privilégiant le soutien à la demande au détriment de l’offre, elles risquent de peser sur la croissance potentielle et l’emploi. A terme, elles peuvent alimenter une augmentation des déficits publics.

Une redistribution qui protège de la grande pauvreté

Aux États-Unis, les politiques de redistribution sont de moindre ampleur qu’en Europe, ce qui contribue à expliquer un taux de pauvreté plus élevé. Celui-ci atteint, en 2025, 24 % aux États-Unis, contre 15 % en France et 18 % en Allemagne. L’indice de Gini, qui mesure les inégalités de revenus, s’élève à 0,48 aux États-Unis avant redistribution et à 0,30 après redistribution. En France, les ratios respectifs sont de 0,50 et 0,28 et, en Allemagne, de 0,47 et 0,29. La redistribution réduit donc sensiblement les inégalités dans les trois pays, mais davantage encore en Europe.

Cette redistribution ne peut toutefois être analysée indépendamment de la capacité productive des économies. Lorsqu’un pays souffre d’un sous-investissement chronique, augmenter les transferts en faveur de la consommation peut accentuer le déséquilibre entre la demande et l’offre.

À cet égard, l’écart entre les États-Unis et la zone euro est significatif. En 2025, le taux d’investissement privé non résidentiel représentait 11,7 % du PIB en zone euro, contre 14 % aux États-Unis. Surtout, ce ratio a diminué d’un point entre 2015 et 2025 dans la zone euro quand il a progressé de deux points aux États-Unis.

Cette faiblesse de l’investissement européen se retrouve dans l’évolution de la productivité. Entre 2010 et 2025, celle-ci n’a progressé que de 7 % dans la zone euro, contre 27 % aux États-Unis. L’écart de croissance potentielle entre les deux ensembles économiques ne tient donc pas uniquement au niveau de la demande mais également à la capacité à investir, à innover et à améliorer l’efficacité de l’appareil productif.

En Europe, trop d’épargne passive !

Le comportement d’épargne des ménages constitue un autre élément à prendre en compte. En Europe, et tout particulièrement en France, une augmentation du revenu disponible ne se traduit pas nécessairement par une hausse équivalente de la consommation. La propension à épargner dépend du niveau de revenu mais également du contexte économique et du degré d’incertitude.

La sortie de la crise des Gilets jaunes en fournit une illustration. Les mesures adoptées en faveur du pouvoir d’achat se sont accompagnées d’une augmentation des versements sur le Livret A. Dans les comptes nationaux de l’INSEE, le pouvoir d’achat du revenu disponible brut a augmenté de 2,6 % en 2019, après seulement 0,9 % en 2018. Les ménages n’ont pourtant pas dépensé l’intégralité de ce supplément de revenu. Le taux d’épargne est passé de 13,9 % du revenu disponible en 2018 à 14,6 % en 2019, soit une progression de 0,7 point, selon les comptes nationaux en base 2020.

Analyse du Cercle de l'épargne
Analyse du Cercle de l'épargne — ©Cercle de l'épargne

Ce comportement n’est pas exceptionnel. Lorsqu’ils reçoivent soudainement une prime, bénéficient d’une baisse d’impôt ou perçoivent un rappel de prestations, les ménages n’augmentent généralement pas leurs dépenses dans les mêmes proportions. Une partie du revenu supplémentaire est immédiatement épargnée.

Le contexte joue également un rôle important. La crise des Gilets jaunes a entretenu un climat d’incertitude économique, sociale et politique qui a pu favoriser l’épargne de précaution. Les ménages français ont traditionnellement tendance à renforcer leurs réserves financières lorsqu’ils craignent une dégradation de leur situation future. Par ailleurs, même lorsque les dispositifs de soutien ciblent les classes moyennes ou modestes, leur propension à consommer le revenu supplémentaire n’est pas égale à 100 %. Une fraction de ces ressources peut être consacrée au désendettement, à la constitution d’une réserve de liquidités ou à l’épargne.

Attention aux solutions simplistes

Paradoxalement, une politique de soutien à la consommation peut donc déboucher en partie sur une hausse du taux d’épargne. Or, en Europe, l’augmentation de l’épargne des ménages ne se traduit pas automatiquement par une hausse équivalente de l’investissement productif. Une partie de cette épargne peut être investie à l’étranger ou orientée vers des placements qui financent peu directement les entreprises européennes.

La situation américaine est différente. Compte tenu d’un niveau d’investissement plus élevé et d’une progression plus forte de la productivité, une extension de la redistribution peut apparaître économiquement plus soutenable. Elle comporte néanmoins une autre limite : une augmentation des prestations sociales accroît la demande intérieure mais peut également favoriser les importations. Aux États-Unis, celles-ci ont tendance à progresser plus rapidement que la demande intérieure, réduisant ainsi une partie de l’effet multiplicateur attendu sur la production nationale.

Analyse du Cercle de l'épargne
Analyse du Cercle de l'épargne — ©Cercle de l'épargne

Le développement massif des politiques redistributives n’est donc pas sans risque. Dans les économies européennes, il peut se traduire par une augmentation de l’épargne plutôt que par celle de la consommation et ne pas entraîner l’investissement supplémentaire espéré. Aux États-Unis, il peut stimuler davantage la consommation, mais avec pour contrepartie une progression des importations.

La question n’est donc pas d’opposer redistribution et croissance. La redistribution demeure indispensable pour lutter contre la pauvreté et limiter des inégalités excessives. Mais son efficacité économique dépend de la capacité de l’économie à transformer la demande supplémentaire en production, en investissement et en emplois.

Pour l’Europe comme pour les États-Unis, l’enjeu devrait être de mieux articuler redistribution et politique de l’offre. Dans un contexte de ralentissement des gains de productivité et de besoins considérables en matière de transition énergétique, de numérique, de défense ou d’infrastructures, la priorité devrait ainsi être donnée à l’investissement, condition nécessaire pour assurer durablement la croissance des revenus et financer les politiques sociales.

Auteur/Autrice

  • Philippe Crevel est un spécialiste des questions macroéconomiques. Fondateur de la société d’études et de stratégies économiques, Lorello Ecodata, il dirige, par ailleurs, le Cercle de l’Epargne qui est un centre d’études et d’information consacré à l’épargne et à la retraite en plus d'être notre spécialiste économie.

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