Comment les petits gagnent contre les gros ?

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Comment les petits gagnent contre les gros ? Voilà une bonne question à laquelle les Français doivent répondre rapidement !

Voici le monde écrasé par la lutte, à peine commencée, entre la Chine et les États-Unis pour l’hégémonie. S’y ajoute celle des oligarques, seigneurs de guerre, de la digitalisation. Encore le Président chinois envoie tel patron en prison. Encore le Président américain joue des commandes publiques. Mais les petits dirigeants des États moins grands, qu’ont-ils à dire ?  À partir de quelle taille est-on condamné à rester petit ? Dubaï, Danemark, Vietnam, Corée, Mexique, Allemagne, France, condamnés à regarder, à subir, à choisir un camp ? Souvent les empires sont  impuissants. L’Ukraine bombarde Moscou, l’Iran se moque de Trump. Qui emportera la bataille pour l’hégémonie entre la Chine et les États-Unis ? Aucun. Les petits gagnent plus souvent contre les grands que l’inverse.

La taille ne fait pas la force

Avant d’être un empire, la Grande Bretagne était un petit bout du bout de l’Europe. Une poignée d’aventuriers britanniques mit à bas l’Empire moghol. L’Espagne comptait moins d’habitants que le Mexique. Les Arabes moins que les Perses sassanides. Ils étaient, les uns et les autres, des trublions face à de vrais empires. Ces états forts, impérieux empires, s’écroulèrent, en Inde, en Amérique, en Asie, parce qu’un empire règne par la force, ne subsiste que dans une demi-guerre civile. Quand vient la chiquenaude extérieure, sa cohérence éclate. Les empires qui durent sont des exceptions. La Chine fut plus longtemps morcelée qu’unie. L’Inde ne fut une qu’avec Victoria. L’empire romain, en guerre civile permanente, fut moins victime  d’invasions barbares que de mutineries d’armées barbares. Personne n’a jamais eu d’hégémonie que pour un temps limité dans un espace réduit. La course à la puissance est un leurre. Les pays les plus riches, par habitant, sont les petits.

Même après 1945, quand les États-Unis représentaient la moitié du PIB mondial, ils n’étaient pas les maîtres du monde. Il y avait la Russie, un rival très armé. En Chine : leurs alliés nationalistes furent vaincus. L’impuissance de l’empire américain s’illustra à Cuba comme au Vietnam. L’autre empire, le Soviétique, s’écroula. Le modèle capitaliste américain s’imposait pourtant en Chine comme au Vietnam, par une victoire intellectuelle, non par la puissance.

Celui qui dominera les réseaux, comme hier, les mers, sera le maître de la terre. Mais la marine britannique s’effondra d’un coup en Asie. Mais personne ne domine internet. Personne ne peut dominer toute la technologie. Les GAFAM sont mondiaux, ils ont besoin de toutes les composantes du monde. Ce qui fut déterminant, à Java comme au Mexique, ce ne fut pas la technologie, mais les alliances, plus décisives que le canon. Sans alliés, la force reste impuissante. L’Iran menace les États-Unis et le monde en fermant Ormuz. Sans marine. Par la peur. Taïwan se protège en concentrant les usines à puces sans lesquelles les technologies chinoises, mondiales, sont en panne. Chacun cherche la faille dans les mille liens du monde.

Détroit ormuz
Depuis l’attaque israélienne sur l’Iran, vendredi 13 juin, la menace d’une fermeture du stratégique du détroit d’Ormuz est à nouveau brandie par le régime iranien. Ici, un vaisseau de la marine iranienne dans le golfe Persique, le 29 avril 2024. Rouzbeh Fouladi © ZUMA PRESS/MAXPPP

Cela permet aux petits de se trouver un protecteur dans une alliance. Mais cela peut être un piège. Car une protection  implique un tribut, et un risque. L’indépendance au sein de l’alliance, ce que prône la France, suppose autonomie, et  fâcheries. Une politique subtile est de garantir une neutralité utile, mais oblige à des compromissions. Un pays survit dans la durée en étant utile aux autres. Suisse, Finlande, Singapour, d’une part rendent service aux prédateurs, d’autre part élèvent le coût de leur soumission. Avaler la Finlande, pour Staline, avait finalement un coût trop élevé. Singapour a copié la Suisse et la Finlande. Elle a constitué une défense autonome qui rend son coût d’acquisition dissuasif. Y compris dans le cyber.  

Des convoitises qui s’adaptent au 2.0

À l’heure des technologies mondiales, une conquête de territoires n’a pas de sens. Mieux vaut l’espace que l’Ukraine, l’ordinateur quantique que le Groenland. C’est de l’espace que l’on voit les navires, pas des côtes. Les Puissances étatiques, qui courent après la souveraineté perdue, sont menacées par mille grains de sable.

Comment faire la guerre des drones sans Starlink ? Les ordres viennent de l’espace, les robots affrontent des virus. Qui en décide ? Les maîtres de la Cité interdite, du Pentagone, du Kremlin ? Ou tel hacker pirate, tel Docteur No, qu’inspire la soif du mal ou un idéal inconnu ? À moins qu’il ne soit un mercenaire manipulé.

Une révolution technologique est intellectuelle, mentale, voire religieuse. Sa diffusion est plus ou moins rapide. Celle de la révolution digitale est fulgurante. Tout le monde a ou aura accès, plus ou moins, à la meilleure IA, muni du même portable. Le secret de l’information est que sa possession ne l’épuise pas, au contraire. Plus une information se diffuse, plus elle s’enrichit, se modifie, s’améliore, comme un logiciel. Elle se multiplie, comme les petits pains miraculeux, à la différence des stocks de blé. Les données sont vivantes, duplicables, clonables.

Les grands monstres souffrent du gigantisme de toute organisation. Le petit prospère dans une niche. Le petit se met juste sur un passage, un détroit, une technologie secondaire mais indispensable. La compétition dépend de la rapidité. Le petit, plus  mobile, n’a pas le coût de sécurité du monstre.

L’ennemi est la discorde

Ce qui coûte aux empires, c’est la protection ; la querelle interne et la lutte externe. Il en est des empires de marque comme des empires géographiques, les guerres internes sont délirantes et occupent l’essentiel de l’activité, tout ou tard. Voilà pourquoi les petits ont toutes leur chance.

Sur la carte du monde futur, s’imposent la Chine et les États-Unis. On devine l’Inde, on attend le Brésil. Sur la carte des mondes antérieurs, qui aurait vu Venise, Gênes, le Portugal ? Qui aurait vu Cordoue, ou les Ottomans ? Les atouts maîtres ne sont pas les nombres, ceux des populations, des brevets ou des armes, mais les lettres : les accords.

Rivalités des grandes puissances
Le titre complet de cette carte : Rivalités des grandes puissances : 2+1…+1 ? Réalisation P. Orcier. © octobre 2025-Orcier/FMES
Rivalités des grandes puissances
Le titre complet de cette carte : Rivalités des grandes puissances : 2+1…+1 ? Réalisation P. Orcier. © octobre 2025-Orcier/FMES

Il faut des alliances. Garantir l’accès aux réseaux mondiaux, aux technologies nouvelles. Même si on ne les produit pas soi-même, être capable de les copier. Il faut de la stabilité. Ne pas faire peur, ne pas être dans la course à la domination. Les alliances, commerciales ou politiques, tiennent à la fiabilité des acteurs. À ce jeu, ni la Chine, ni les États-Unis ne sont les mieux disant. Seuls ceux qui respectent les contrats – le droit – sont fiables. Le droit international reviendra comme une nécessité, comme une alliance des petits, une obligation pour les grands.  

Dans ce tableau, l’Europe n’est pas mal placée. Les pays qui ne veulent ni d’une domination américaine, ni d’une domination chinoise, peuvent se tourner vers l’Europe, qui est déjà une alliance de « petits ». Le Canada s’affiche plus proche de l’Europe que des États-Unis. La paix en Ukraine reviendra plus sûrement par un accord entre la Russie et les Européens, que par une solution américaine, qui a déjà fait long feu.  

Les intérêts croisés, les potentiels multiples, les développements imprévisibles forment autant de nœuds stratégiques immaîtrisables par un seul ou quelques-uns. Aucune puissance ne peut contrôler des ensembles à ce point incertains, évolutifs. D’autres puissances émergent dans les niches. Des Petits. Ainsi les petits gagnent contre les gros. Mais que signifie la puissance pour un état au vingtième siècle ?

Auteur/Autrice

  • Député de Paris de 1993 à 2002, Ambassadeur au Honduras de 2007 à 2010, puis au Conseil de l'Europe de 2010 à 2013, il a fondé le média lesfrancais.press dont il fut le Président jusqu'en septembre 2025.

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