Ce n’est pas l’arbre qui cache la forêt, c’est l’incendie. On ne voit que cela, le feu. Dans l’émotion de l’immédiat, on en oublie l’histoire. Un homme jette son mégot. L’incendie se déclare. Arrêté en flagrant délit, il est condamné en juin à quatre ans de prison. Combien aurait-il eu en hiver ? Un fumeur en automobile sur cinq, en France, jette son mégot par la fenêtre. « Ce qui fait le mal en ce monde, ce n’est pas la méchanceté, c’est la bêtise. » partageait Dumas fils avec ses amis. Les feux ont, en France, brûlé plus de cent mille hectares. Deux cent mille personnes ont été évacuées. Sur trente départs de feux quotidiens, la moitié sont d’origine humaine. La moitié de cette moitié sont volontaires. Et la moitié de ces pyromanes des mineurs. Le feu est humain, trop humain. 90% des feux sont éteints dès leur départ. Miracle de l’intelligence. Restent les autres. Ceux qui cachent la vraie vie sous la cendre.
La saison des incendies a flambé 6 millions d’hectares en Europe et en Amérique du Nord. 430 000 hectares ont brûlé en Europe, le record des 20 dernières années : 220 000 en Espagne, 120 000 en France, 62.000 en Italie, 55 000 au Portugal. Des feux de paille pour les américains : 1,85 million d’hectares aux États-Unis ; 3,8 millions au Canada, qui a connu bien pire : 15 millions en 2023.
L’Amérique latine brûle. Éleveurs, agriculteurs et spéculateurs allument des feux pour défricher la forêt et ouvrir des pâturages. On se tue pour le feu au Brésil, Bolivie, Colombie. Au Honduras, les feux entourent la capitale, qui suffoque.
Paradoxalement, sur la carte du monde, si la destruction des forêts s’accélère, les surfaces brûlées diminuent
L’Asie affiche une baisse globale des surfaces brûlées malgré des crises régionales majeures, en Sibérie, au Pakistan ou en Inde. La superficie totale brûlée diminue chaque année d’environ 20% à 25% depuis trente ans. Moins de surfaces brûlées, mais des feux plus destructeurs, sur ces trente ans, les incendies de forêts ont doublé. Sur 4,4 milliards d’hectares de forêts, la Terre en a perdu 178 millions.

Les polémiques fusent. En fait-on assez contre le changement climatique ? Y a-t-il assez de canadairs, de pompiers, d’eau ? Par rapport aux autres pays européens, la protection civile en France est plutôt un modèle. Le nombre de pompiers professionnels est le plus élevé d’Europe par rapport au nombre d’habitants ; la France est le seul pays dans lequel existent des pompiers à statut militaire ; les salaires y sont les plus élevés d’Europe, à égalité avec l’Allemagne. Globalement, pour la protection civile, le budget par habitant est le plus élevé d’Europe, avec l’Allemagne. Ce qui est apparu, dans cette crise inédite, c’est plutôt un pays qui a tenu face au choc que l’inverse.
Faut-il avoir l’humilité de reconnaître que, contre le feu, on ne peut rien ? Non, au contraire. Puisqu’on peut.
La preuve, malgré la tristesse, en regardant la forêt plutôt que l’incendie. La forêt française ne diminue pas : elle gagne du terrain chaque année. Elle couvre aujourd’hui 17,6 millions d’hectares, 32% du territoire national. En 1850, elle ne dépassait pas 8,5 millions. Sur 30 ans, la surface forestière est passée de 14,8 millions d’hectares à 17,6. Une augmentation de plus de 30%. Chaque année, la forêt française croît de 80 000 à 90 000 hectares. L’année prochaine, il faudra faire plus que d’habitude. Et mieux. En Europe, d’une façon générale aussi, moins qu’en France, la forêt gagne.

En Amérique du Nord, malgré les feux gigantesques, la surface forestière reste stable. En Asie, elle augmente. C’est en Afrique (-14% en trente ans) et en Amérique du Sud (-11%) qu’elle diminue. Au total, la surface forestière mondiale a diminué de 3% ces trente dernières années. Un déclin qui n’a rien de définitif, au contraire. C’est dans les pays développés qu’elle gagne le plus. L’économie n’est pas l’ennemie de la forêt, c’est l’inverse. Tout dépend de quelle économie. L’agriculture traditionnelle, la pression démographique, ont raison des forêts en Afrique. Et en Amérique du Sud la déforestation illustre la force de la criminalité organisée (ou pas) et de la corruption. 100 millions d’hectares ont disparu en 30 ans. En Asie au contraire, la surface forestière progresse avec de gigantesques programmes de reforestation en Chine, en Inde et au Vietnam.
Les feux de juin en France ont été inédits. Ils ont démontré une organisation, un engagement à la hauteur de la catastrophe. 200.000 évacués, des maisons brûlés mais aucun désordre, aucune panique. De la solidarité, du travail, du courage, partout. Trois pompiers, morts pour sauver des vies. Seulement. Parmi les « civils », aucun mort : un exploit.
Il y a les crétins pyromanes, il y a les autres : ceux qui éteignent les flammes, les attaquent de front, par en bas, parce que c’est le plus efficace
Les Américains laissent brûler tant que cela ne menace pas les maisons. En France, on essaie d’éteindre tout de suite. Et on y arrive, neuf fois sur dix. Quand on n’y arrive pas, on continue.
La catastrophe peut-elle être évitée ? Elle l’est, presque chaque année. Peut-on mieux se préparer, anticiper ? À chaque fois mieux, à chaque fois plus. La forêt sera replantée, autrement. La gestion de l’eau sera réaménagée, là encore, autrement. Parce que les canicules se répéteront, qu’il ne faut plus perdre l’eau. Non seulement mieux gérer l’eau qui existe, mais récupérer celle qui s’en va, surtout les eaux usées. Il ne devrait y avoir aucune restriction d’eau en France, nulle part, compte tenu de la pluviométrie. Cela demande du temps, des investissements, et un consensus au-delà des querelles de vautours dès qu’il y a un drame ou une catastrophe.
La capacité d’anticipation et d’adaptation est infinie. Plutôt qu’un concert de lamentations et de catastrophisme, devrait s’élever un bilan raisonné des actions, des préventions, pour améliorer sans cesse ce qui a déjà été fait, qui est à ce point extraordinaire qu’il est ignoré. La forêt gagne, parce que la vie gagne. Ce n’est pas aussi naturel qu’on le croit. C’est volontaire. La forêt des Landes elle-même est une plantation volontaire. On fera mieux demain, à cette seule condition qu’on pense en être capable. Et on l’est.

Un incendie, parfois, est immaîtrisable. Le feu, comme la forêt, l’eau, les rivières, les fleuves, les océans, peut l’être. Face à l’immensité de la bêtise humaine, il y a aussi l’immensité de la volonté et de l’intelligence humaine. À la fin, qui gagne ? À chacun de répondre.







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