2023, une belle année stratégique

2023, une belle année stratégique

Cette fois, ça y est : le monde bascule. Avec sa défaite en Ukraine, écrite dès son échec devant Kiev, la Russie est en train de perdre son statut de grande puissance. En dix ans, elle s’est appauvrie : le revenu par habitant baisse, le nombre d’habitants aussi. Bien sûr, elle garde ses bombes, son gaz, son pétrole. Mais ces atouts sont déjà dépassés dans la nouvelle géographie du monde. Poutine avait la possibilité de faire de la Russie un des principaux acteurs du XXIème siècle, elle sera réduite à n’être qu’une nuisance dans l’orbite de la Chine. Lors de la dernière réunion entre Xi Jinping et Poutine, l’un quémandait un rapprochement, l’autre l’évoquait à peine. L’axe du monde ne passe plus par Moscou. Xi Jinping est déjà dans l’après.

Quel petit malin avait prévu l’épidémie mondiale, le confinement du monde, la guerre en Ukraine et l’éruption solaire ? 

Taïwan et le Japon se réarment. C’est dans le Pacifique et non en Europe que se jouera la bataille, dit-on. Le choc États-Unis-Chine excite les augures : revoilà la guerre froide, évitons les blocs ! Comment arrimer l’Inde ? Et l’Afrique, les routes de la soie, le Moyen-Orient ? Cercles et carrés redessinent les cartes du monde selon la portée des missiles, le poids démographique, le PIB, le nombre d’avions, la consommation énergétique, le volume commercial. Tout cela fait de beaux tableaux, de belles projections, utiles pour la réflexion, mais fausses. 

Parce que les projections sont toujours fausses. Quel petit malin avait prévu à la fois l’épidémie mondiale, le confinement du monde, la guerre en Ukraine et l’éruption solaire (Tiens, rien sur les perturbations magnétiques) ? Les prévisions fiables n’existent pas. L’Onu annonce 9,7 milliards d’êtres humains en 2050, avec un écart, selon l’évolution du taux de fécondité, de… deux milliards.

Le crime, bel adversaire des démocraties, joyeux complice des dictatures. 

Qu’importe le nombre ! S’il comptait, Londres aurait été un comptoir du Grand Moghol (le Lordmaire et le Premier ministre sont aujourd’hui d’origine indienne, so british). La démographie, les territoires mesurent-ils la puissance? Alors l’Afrique dominerait le XXIème siècle ? Elle est le continent où le choc démographique sera le plus impressionnant. Le Nigeria compterait 370 millions d’habitants, le Congo 215, l’Ethiopie 210, la Tanzanie 130, l’Egypte 160… Catastrophes en vue. Coups d’Etat et guerres civiles pullulent déjà. Seigneurs de guerre, trafics d’hommes, de femmes, d’enfants, de bétail, de drogue, d’armes, de médicaments sont-ils réservés à l’Afrique ? A Haïti, en Birmanie, en Amérique latine, en Turquie, le crime s’organise mieux que les Etats. Voilà un bel adversaire des démocraties, un joyeux complice des dictatures. 

Plus les pays renforcent leurs frontières, plus les mafias gagnent à les traverser. Avec les sanctions, le retour des protectionnismes, les achats d’armes, le crime contrôle les ports mieux que la Chine ses routes de la soie. Il comprend la finance internationale mieux que les ministres de l’OCDE, connait les failles policières mieux que les juges. 

Comment comprendre Boko Haram et les guerres du Sahel sans les trafics, analyser le FSB sans ses relais dans les mafias russes, et pas seulement russes ? La Belgique et les Pays-bas ne s’alarment-ils pas de venir des « narco-Etats » ? Ce que sont déjà certains pays d’Amérique latine et d’Afrique. Le mur « antimigrants » a coûté 100 milliards de dollars aux États-Unis. Le flux des migrants n’a pas diminué, les profits des passeurs ont explosé : les cartels savent passer les murs. Le crime fait aussi traverser les mers, en Méditerranée. Les réseaux s’installent en Europe. Demain, aujourd’hui déjà, pétrole et puces électroniques passeront entre leurs mains.

Seules les coopérations internationales peuvent affronter les monstres.

Chaque pays se gargarise de « souveraineté », sans reconnaitre que celle-ci est au mieux un mirage, au pire une prison. Seules les coopérations internationales peuvent affronter les défis, les ennemis, les monstres, à condition de partager des bases communes. 

La puissance des Etats, comme la façon de faire la guerre, requiert d’autres évaluations. Taïwan compte relativement peu comme territoire, beaucoup comme symbole : elle est l’exemple de la réussite d’une Chine démocratique. Elle compte aussi par ses usines de puces. Mais demain les puces peuvent être faites ailleurs. La cartographie des puissances mondiales doit se faire en 3, 4, en 5D, comme en 4G, 5G, 6G… La démographie, les ressources africaines comptent, mais l’Afrique n’est pas déterminante dans les batailles  mondiales. Malheureusement, d’ailleurs, pour les populations africaines. 

Quelles sont les nouvelles dimensions des empires ? Une que l’on connait déjà : la puissance financière. Tant que le dollar sera roi, l’Amérique règnera. La financiarisation du monde n’en est qu’à ses débuts. D’autres monnaies, d’autres ingénieries financières, d’autres crises, verront le jour. Ce qui est étonnant, ce n’est pas la chute des crypto monnaies, c’est leur résistance. Là aussi, le recyclage des bénéfices illicites joue un rôle majeur.

En 2030, les puissances de calcul seront multipliées par cent, voire par un million. Quelle vie n’en serait pas affectée ?

Quatrième dimension : la puissance informatique, le cyber monde n’est pas virtuel. 7000 attaques pendant la guerre en Ukraine le démontrent. En 2030, les puissances de calcul seront multipliées par cent, voire par un million. Quelle usine, quel métier, quelle vie n’en sera pas affectée ? Et quel système politique ? Le processus de prise de décision pourrait devenir autre. D’un côté le contrôle social chinois, de l’autre la transparence des décisions politiques. En Ukraine, la photo de chaque char détruit est recensée sur internet. La démocratie est en mutation : par le haut, la transparence mondiale. Par en bas : la prise de décision locale. Tous les outils sont là. 

La révolution digitale n’en a pas fini de bouleverser les hiérarchies, d’inquiéter, d’ouvrir des horizons insoupçonnés. La politique,  les pouvoirs publics, les vieux Etats, les vieux systèmes, sont en retard. 

Sauf les plus agiles. Ceux qui sont à la source de ces phénomènes : encore la Chine et les États-Unis, retour à la case départ ? Pas vraiment. Le déclin de la Chine est programmé. Il n’ira pas sans heurts. L’affrontement n’a d’intérêt que pour la puissance américaine.

Tous ceux qui ont parié contre l’Europe perdent.

Et l’Europe ? Ceux qui annonçaient son éclatement commencent à comprendre que cette culture du compromis est une force. L’euro n’a pas éclaté : la Croatie le rejoint (elle était en guerre il y a 35 ans). Le Royaume-Uni du Brexit s’envase. La Turquie, qui s’est affranchie de l’Europe, coule. Tous ceux qui ont parié contre l’Europe perdent. 

Dans la bataille des normes, elle pèse autant voire plus que les Etats-Unis ou la Chine. Voilà une dimension majeure : celle du droit. Alors que les politiques de force semblaient l’emporter, revient l’exigence du droit, seul, même bafoué, à pouvoir assurer une coopération internationale. Les Chinois l’ont compris mieux que les Américains. 

L’Europe est terre de droit, la France, source de droit universel. Quel multiplicateur ! « Aujourd’hui, le garant de la démocratie, c’est l’Europe. » dit la réalisatrice iranienne Marjane Satrapi.

Parce qu’elle est pleine de dangers, voilà une belle année.

Les empires deviennent verticaux, plus que territoriaux. Saisir l’espace, toutes les dimensions de l’espace, y compris celui de l’imaginaire politique, la dynamique des mondes futurs, voilà la bataille des puissances politiques ou économiques (Musk n’est-il pas devenu une puissance ?). Dans un monde de plus en plus interdépendant, de plus en plus éclaté dans ses richesses, comment croire que l’on peut être riche tout seul ? Comment croire que l’on peut être libre tout seul ? Parce qu’elle est pleine de dangers, voilà une belle année.

Laurent Dominati
Laurent Dominati

Laurent Dominati 

a. Ambassadeur de France

a. Député de Paris

Président de la société éditrice du site Lesfrancais.press

Auteur

  • Laurent Dominati

    Ancien secrétaire général de Démocratie Libérale, il est ensuite ambassadeur au Honduras de 2007 à 2010 et ambassadeur, représentant permanent de la France auprès du Conseil de l’Europe à Strasbourg de 2010 à 2013. Aujourd'hui, il dirige le média Lesfrancais.press .

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