10 mai 1981 : retour sur 14 ans de mitterrandisme

10 mai 1981 : retour sur 14 ans de mitterrandisme

Le slogan sur lequel François Mitterrand se fait élire président de la République en 1981 « Changer la vie » implique de sa part et de celle de la majorité élue en juin 1981 un nouveau projet de société, supposé modifier en profondeur la vie de l’ensemble de la population.

Le slogan sur lequel François Mitterrand se fait élire président de la République en 1981 « Changer la vie » implique de sa part et de celle de la majorité élue en juin 1981 un nouveau projet de société, supposé modifier en profondeur la vie de l’ensemble de la population.

Dans l’immense chantier qui s’ouvre alors trois secteurs apparaissent particulièrement symboliques des intentions du chef de l’Etat.

La politique sociale et les nationalisations

Dans une vision de la politique de gauche, héritée du souvenir magnifié des réformes du Front populaire, le Chef de l’Etat entend immédiatement changer la vie des travailleurs les plus humbles par toute une série de mesures destinées à améliorer leur niveau de vie : augmentation du salaire minimum, des allocations familiales, du minimum vieillesse, de l’allocation-logement.

Pour l’ensemble des salariés interviendront ensuite la cinquième semaine de congés payés, la réduction à 39 heures sans perte de salaire de la durée hebdomadaire du travail, prélude à sa réduction à 35 heures, la retraite à 60 ans et les lois Auroux qui accroissent les droits des salariés dans l’entreprise.

Il faudrait ajouter, au début du second septennat les importantes réformes élaborées par le Premier ministre Michel Rocard, le Revenu minimum d’insertion (RMI) destiné à offrir une garantie de ressource aux plus défavorisés pour leur donner les moyens de trouver un emploi et la Contribution sociale généralisée (CSG), impôt prélevé à la source pour garantir le financement d’une Sécurité sociale, structurellement déficitaire.

De plus grande portée idéologique est sans doute la loi sur les nationalisations votée en 1983 et qui paraît la mise en œuvre de la volonté de rupture avec le capitalisme incluse dans le programme du Parti socialiste de 1972.

Il s’agit ainsi de créer un « socialisme à la française », distinct à la fois du socialisme autoritaire et étatique de l’URSS et de la social-démocratie qui accepte la coexistence avec le capitalisme libéral. Les secteurs-clés de l’économie française (groupes industriels les plus performants, compagnies financières, banques les plus importantes) passent ainsi sous le contrôle de l’Etat.

Mais les résultats économiques ne sont pas à la hauteur des espoirs mis dans cette mesure. Recapitalisées, la plupart des entreprises nationalisées (y compris une partie de celles qui l’ont été en 1945) sont privatisées par la droite revenue au pouvoir en 1986, François Mitterrand s’opposant à la privatisation par ordonnances, souhaitée par le Premier ministre Jacques Chirac.

La décentralisation

Ralliée de fraîche date à l’idée de décentralisation, jusqu’alors apanage de la droite traditionaliste, la gauche au pouvoir la présente comme une mesure de liberté destinée à rapprocher les citoyens des structures décisionnelles.

A l’issue d’interminables controverses, le ministre de l’Intérieur Gaston Defferre fait finalement adopter en 1982 la loi qui donne aux autorités élues des communes, des départements et des régions, autrement dit, les maires et les présidents des conseils généraux et régionaux le pouvoir de faire exécuter les décisions des assemblées qu’elles président, attributions jusqu’alors dévolues aux préfets. Toutefois, ces derniers demeurent à la tête des services de l’Etat dans les collectivités locales.

La modernisation et l’humanisation de la société : l’abolition de la peine de mort

Poursuivant dans la voie inaugurée par son prédécesseur, Valéry Giscard d’Estaing qui, contre le vœu de sa majorité, a imposé l’Interruption Volontaire de Grossesse, François Mitterrand, dès sa campagne pour l’élection présidentielle de 1981 a fait connaître son hostilité à la peine de mort, alors que les sondages révèlent que la plus grande partie de l’opinion est favorable à son maintien.

Elu président, il charge le Garde des Sceaux Robert Badinter, brillant avocat qui, de longue date, est un adversaire de la peine de mort, de faire adopter son abrogation. C’est la mesure la plus symbolique de la volonté du Chef de l’Etat de transformer la société française en l’adaptant à son époque et en y imposant les valeurs humanistes dont il se réclame.

Ce double souci de modernisation et d’humanisation marque en effet un grand nombre de ces réformes destinées à « changer la vie ».

Au plan de l’humanisation s’inscrivent en premier lieu les réformes de la justice mises en œuvre par Robert Badinter à côté de l’abolition de la peine de mort : suppression de la Cour de Sûreté de l’Etat, juridiction d’exception, suppression des Quartiers de Haute Sécurité des prisons où les détenus sont maintenus en isolement, adoucissement du régime pénal et modification de la loi « Sécurité et liberté » élaborée sous le septennat précédent et que la gauche juge répressive à l’excès.

Un souci constant d’humanisation de la société concerne le problème des banlieues dont un grand nombre est constituée de villes-dortoirs, dépourvues d’équipements commerciaux et culturels et dans lesquelles s’entassent des populations défavorisées, souvent issues de l’immigration. Conscient de cette situation d’inégalité sociale qui perdure depuis plusieurs décennies, le Chef de l’Etat en fait un objet prioritaire de sa politique sociale, créant un ministère de la Ville dont la mission consiste à tenter d’apporter une solution à un problème difficile à résoudre et chargeant en 1984 deux architectes d’envisager des projets de réhabilitation de ces quartiers et d’examiner les possibilités d’en faire des lieux de vie attractifs pour les habitants.

C’est la volonté de rendre la société plus juste qui explique également l’importance que François Mitterrand accorde de longue date à la place des femmes dans la cité.

A la veille de son arrivée au pouvoir, il affirme devant l’association « Choisir la cause des femmes » son intention de prendre des mesures pour parvenir à l’égalisation des salaires entre hommes et femmes, de créer des places en crèche pour favoriser l’insertion des femmes au marché du travail et d’accroître leur rôle dans la vie politique en faisant en sorte que les listes de candidature aux diverses élections comportent 30% de femmes.

Promesses qui ne seront qu’en partie tenues tant le volontarisme politique paraît impuissant à modifier en profondeur des comportements séculaires.

Mais justice sociale et humanisation ne constituent qu’une part de l’action du président de la République sur la société française. L’un des axes majeurs de son action porte sur sa volonté de placer le pays en bonne position dans la compétition internationale en y favorisant la pénétration dans la société des technologies de pointe et des pratiques qui marquent la modernité en cette fin du XXe siècle. Aussi accorde-t-il une place majeure à la recherche qui joue le rôle essentiel dans la connaissance scientifique et ses applications techniques et à l’enseignement, chargé de préparer les générations futures à en user.

En ce qui concerne ce dernier, la grande affaire du premier septennat est constituée par la tentative de mise en œuvre de la 90e proposition du candidat à la présidence de la République : réunir dans un grand « service public, unifié et laïque de l’Education nationale » les établissements publics et privés sous contrat qui réuniraient ainsi la quasi-totalité de la jeunesse française.

Ardemment défendue par le Chef de l’Etat, préparée par le ministre de l’Education nationale, Alain Savary, la réforme échouera en juin-juillet 1984, face aux exigences des défenseurs sourcilleux d’une laïcité rigoureuse et des craintes des catholiques (et d’une partie de la société) de remise en cause de la liberté de l’enseignement.

En revanche, au niveau de l’enseignement supérieur et de la recherche, une loi de 1983 modifie profondément les missions et les structures de l’enseignement supérieur afin de mieux l’adapter aux nécessités du développement économique et social du pays. Dans le même esprit, la décision prise de conduire 80% d’une classe d’âge au niveau du baccalauréat annonce une augmentation spectaculaire des effectifs de l’enseignement supérieur. Du même coup, les structures universitaires apparaissent vite trop restreintes pour faire face à cette massification.

C’est à quoi répond le plan « Université 2000 » annoncé en juin 1990 lors du second septennat de François Mitterrand qui, pour permettre de doubler les diplômés de l’enseignement supérieur, prévoit d’accroître le nombre d’établissements d’enseignement supérieur et de mieux les répartir sur le territoire national, initiative vivement encouragée par les élus locaux.

Cette société dont on espère ainsi améliorer le niveau d’éducation doit en outre bénéficier des avancées technologiques qui se multiplient en cette fin du XXe siècle.

L’intérêt éprouvé par François Mitterrand pour la technologie de pointe se manifeste de diverses manières, par exemple par sa volonté de faire participer l’Europe (et par conséquent la France) aux progrès techniques engendrés par les Etats-Unis dans leurs recherches sur une défense stratégique antimissiles dans l’espace, dont il ne partage pas l’objectif militaire, mais dont il perçoit tous les avantages en matière scientifique, ce qui donnera lieu au projet « Eurêka » et à ses applications spatiales.

Au niveau de la société, cet intérêt se manifestera par le plan « Informatique pour tous » de janvier 1985 ou par le « plan câble » de mai 1984.

Enfin, soucieux de permettre une information aussi objective que possible, François Mitterrand, durant ses septennats modifiera assez profondément le statut de l’audiovisuel.

D’une part, en 1982, une loi crée une Haute Autorité de l’audiovisuel, chargée d’assurer le bon fonctionnement de la radio et de la télévision, mais qui ne rompt pas tout lien avec le pouvoir politique puisque ses neuf membres sont désignés par le Chef de l’Etat et les présidents des deux assemblées.

D’autre part, l’arrivée au pouvoir de la gauche se manifeste par la création de centaines de « radios libres « qui, assez rapidement, sont prises en main par des associations ou des groupes économiques privés.

Rompant résolument avec la tradition centralisatrice qui faisait de l’audiovisuel le monopole du pouvoir gouvernemental, François Mitterrand n’hésite pas à jouer en ce domaine la carte du libéralisme, autorisant le développement d’une télévision privée, avec la création de Canal + et permettant en 1984 aux radios privées locales de faire de la publicité.

Et les expatriés ?

François Mitterrand proposait, en 1981, de créer des postes de députés (48ème des « 110 propositions pour le France »).  Ce fut d’ailleurs, la première élection à laquelle 100 000 expatriés participèrent. Ils seront près de 70 % (68,41%) à voter pour le président sortant sans influer sur le résultat final, Valery Giscard D’Estaing, qui avait instauré la loi permettant le vote dans les consulats et les ambassades. Il fallut attendre, Nicolas Sarkozy, qui concrétisa la promesse de son prédécesseur, pour que les premiers députés soient élus en 2012.

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