Dans « une saison à Téhéran » Lucie Azéma dit tout son amour pour l’Iran

Dans « une saison à Téhéran » Lucie Azéma dit tout son amour pour l’Iran

« Une saison à Téhéran » paraît ce mercredi 4 Mars aux éditions « Les nouveaux éditeurs ». Alors que les bombes tombent sur l’Iran, ce récit de voyage est un véritable chant d’amour pour un peuple plusieurs fois millénaire. Il est précieux de le lire par temps de guerre comme il sera heureux de le déguster la paix revenue. Grâce à la plume de Lucie Azéma nous parcourons Téhéran et ses beautés pas à pas loin des clichés ou des images réductrices. Jamais la littérature n’a été plus indiquée que quand les armes tonnent.

Une autrice qui renouvelle et féminise le récit de voyage

Lucie Azéma s’est faite connaître en 2021 en publiant « les femmes aussi sont du voyage ». Elle y proposait une relecture critique du mythe de Pénélope en interrogeant la place des femmes dans les récits de voyage. Ils sont dans la littérature une affaire d’hommes. Pensés et écrits par des hommes pour des hommes. Où les femmes y subissent l’assignation à domicile qui les réduit, bien souvent, au rôle passif ou invisible de personnes en attente à la maison. Cette déconstruction du récit de voyage opérée par Lucie Azéma s’inscrivait à la suite de plusieurs expériences de vie à l’étranger.

« J’évoque l’Iran dans chacun de mes livres »

Avec l’appétence pour des séjours longs permettant de « s’installer en voyage » comme elle le dit, souhaitant développer « train-train  et routine »  comme « repères, traces de soi  mais aussi comme rituels d’intégration ». Elle découvre l’Iran à partir d’un premier séjour en 2017. Une expérience capitale.  Elle y retourne ensuite et y puise dès lors la source d’une inspiration féconde.

Son immersion est toujours faite de petites choses : Aller acheter son kilo de tomates chez le marchand du coin, galérer pour retrouver sa route dans les transports en commun, se familiariser avec des lieux étrangers qui deviendront des repères de vie ou se frotter à des langues complexes pour mieux s’immerger dans la réalité de pays différents. C’est ainsi qu’elle se sera installée au Liban pour ses études, puis en Inde où elle écrira ses premiers récits, mais avec toujours l’Iran en référence et la même méthode d’immersion faite d’éveil à la poésie de l’ordinaire et d’exaltation pour la beauté qui l’entoure.

Quand l’ordinaire côtoie le sublime

L’Iran qu’elle raconte n’est pas seulement  le pays des mollahs qui fait la une d’une actualité guerrière. Car comme elle l’écrit « Les iraniennes et les iraniens se retrouvent enfermés dans l’image que le monde se fait d’eux – une image réduite à un stéréotype : ils seraient soit de purs révolutionnaires, soit d’authentiques terroristes »Cette société sous contrôle policier étroit y est bien sûr décrite sans fard.

Photo de l'autrice Lucie Azema
Photo de l'autrice Lucie Azema © Laura Léglise

Une fois la frontière passée il y a ce voile que l’autrice, comme toutes les femmes d’Iran, doit porter sous peine de subir tracas et répression. Il y a cette amie qui n’en est pas une, et qui est chargée probablement de surveiller cette Française intellectuelle et libre et donc nécessairement suspecte.

Voici un peuple et ses femmes qui prennent leurs précautions pour passer sous les radars de la surveillance généralisée. Mais ici aucune vision victimaire. Voici plus simplement l’Iran du jour le jour, digne et brave et qui avance malgré tout. L’Iran que s’est approprié l’autrice. Un pays vécu, éprouvé et conté.

« La poésie au quotidien, la sensibilité aux saisons (…) chacun de ces éléments entretient un lien unique »

Dans les pages d’une saison à Téhéran (aux éditions Les nouveaux éditeurs), elle a convoqué ses mondes, ses lieux, ses amis, sa chambre, ses enthousiasmes, ses moments d’exaltation comme ses instants de mélancolie. Face à l’oiseau et son chant. Face aux couleurs et aux lumières. Un Téhéran grand format qui se dessine sous les yeux de la voyageuse en point fixe. Qui découvre et qui pense. Qui apprend autant qu’elle ressent : « La poésie au quotidien; la sensibilité aux saisons, à leur rythme, à leurs symboles, l’émerveillement face au monde des oiseaux, mon rapport à la mer. En réalité, chacun de ces éléments entretient un lien unique ».

Les monuments et les vestiges du passé. Comme le Téhéran des petites choses. Thés partagés, sens de l’hospitalité inouïe, et rouerie des marchands. Voici l’ordinaire qui côtoie le sublime en la présence d’un héritage historique considérable.

De Persépolis à la dynastie des Pahlavi, une histoire plusieurs fois millénaire.

Ce que l’on voit à travers les yeux de l’autrice c’est un peuple riche d’une histoire plusieurs fois millénaire et qu’elle conte par le menu. D’Alexandre le grand qui adoptera les us et coutumes de la Perse aux Pahlavi, dernière dynastie iranienne ayant régné pendant 54 ans : Une dynastie excentrique et contrastée. Qui a modernisé le pays mais aussi fait cet étalage indécent de richesses qui a, en autre, amené la chute du Shah en 1979.

Persépolis
Persépolis

On voyage dans des cités dont l’histoire est antérieure à celle de l’Islam. Il y a du sang versé. Des assassinats et des exécutions. Il y a aussi les legs spirituels de cette histoire. Comme le zoroastrisme né 7 siècles avant Jésus-Christ. Il y a ces vieilles pierres sublimes de Persépolis, ses taureaux ailés à têtes humaines et sa porte colossale construite par le fils de Darius 1er.

De Chiraz ou d’Ispahan on se familiarise de plus près avec ces cités de légende qu’on croyait n’être que des noms dorés dans des atlas poussiéreux. Sous la plume d’Azéma tout s’anime. Ce livre est un guide du voyage en couleur écrit par une guide qui se serait donnée le temps de comprendre. Sans hâte dans une époque trop pressée.

« L’Iran a toujours été un territoire ouvert au monde entier, charriant un air brassé par tous les vents. Il a ainsi produit une culture profondément humaine et universelle, encore bien vivante aujourd’hui. C’est celle-ci que j’ai cherché à restituer dans ce livre »

Lucie Azéma replace l’Iran dans le temps long, dans la profondeur d’une connaissance acquise pas à pas, rue par rue, quartier par quartier, mais aussi dans les moments fugaces et sans importance apparente : Ceux des conversations autour d’un thé, des flâneries dans des parcs, des échanges ordinaires qui offrent un apprentissage du pays à hauteur de rencontres. L’Iran qu’elle découvre aussi dans sa chambre par ses lectures. Elle qui a grandi avec Jules Verne à la main avant de découvrir les autrices du voyage comme Alexandra David-Néel ou Isabelle Eberhardt dont elle poursuit à sa manière le sillon.

On évite ici la tentation orientaliste, bien sûr. On voit une jeunesse mondialisée qui, comme ailleurs, fait des selfies au « Sam Café », est fascinée par les réseaux sociaux et ne quitte jamais son smartphone d’un œil. Une jeunesse qui découvre l’amour et fait face à ce défi permanent de pouvoir échapper au domicile des parents quand on est un couple non marié.

Cette capitale où Lucie Azéma a habité, on la sillonne avec elle dans ces taxis aux codes de fonctionnement de prime abord déroutant.  Ceux qui ne partent que quand ils sont pleins. Ceux qui foncent en ligne droite. Ceux que l’on doit guider d’un pâté de maison à l’autre pour parvenir à bon port.

« L’enjeu était de transmettre mon amour fou pour ce pays et sa culture »

Cette capitale accueillante on s’y attable et on y déguste avec elle la cuisine locale, sucrée, salée en se demandant le goût que peut bien avoir le « Sholeh Zard, sorte de pudding iranien fait de riz au safran et à l’eau de rose, agrémenté de pistaches concassées ». On cherche à mesurer la teneur en calories d’un « Kumpir » ces grosses pommes de terre turques cuites au four qui semblent délicieuses comme ces fromages aux herbes et autres plats dont le fumet nous parvient jusqu’aux narines.

L’autrice sait dire aussi son histoire d’amour déçue, avec délicatesse et élégance. Et elle dit l’amitié portée à des iraniens si soucieux d’hospitalité, à des personnes loyales et fidèles. Sans oublier ces fêtes surprises d’anniversaire qui sont devenues une institution sans surprise mais toujours appréciée.

L’Iran qu’on lit dans « une saison à Téhéran » nous fait du bien. Lui fait du bien. Nous plaît. Nous relie à son peuple. Par-delà les frontières, les différences qui n’en sont plus : « Ce pays et ses habitants me réparent, m’apprennent à épouser ma propre vie, et ce grâce au flot d’amour et d’empathie qu’ils font, chaque jour déferler ».

Echange avec l’autrice de « Une saison à Téhéran » Lucie Azéma
« J’avais envie de parler d’espoir, de poésie, de beauté »

L’amour fou pour un pays et une culture

Lesfrancais.press : « Ce livre sur Téhéran tient du récit sensible d’une Française tombée amoureuse d’une ville et d’un pays à travers des rencontres et des amitiés très fortes. Il tient aussi du guide culturel personnel qui permet de parcourir le temps et la géographie de l’Iran et de dépasser l’image médiatique et figée du pays des mollahs. C’est aussi une expérience spirituelle où vous racontez votre rapport aux autres, au beau, avec des passages très poétiques sur la nuit, la mer, les livres ou les oiseaux. Pouvez-vous d’abord nous indiquer le moteur de ce projet ? »

Lucie Azéma : « L’Iran n’est pas un sujet dont on s’empare facilement. C’est un pays qui se trouve souvent au cœur de l’actualité, la période que nous vivons en ce moment en est une implacable démonstration, et pourtant profondément méconnu. Chacun se fait une image de l’Iran. La difficulté ne résidait donc pas tant dans le choix des éléments à raconter que dans la manière de les amener.

L’enjeu principal était pour moi de faire ressentir aux lecteurs, de les immerger, et ainsi de transmettre mon amour fou pour ce pays et sa culture »

Lesfrancais.press : « Dans le livre, la guerre, le régime policier, la mort occupent une place relativement contenue. Comme si votre rapport au beau, au bien, votre confiance en l’amitié vous protégeaient des calamités d’un pays qui souffre. Est-ce un livre d’espoir pour ceux qui le liront et en particulier vos amis iraniens francophones ? »

Lucie Azéma : « Absolument. J’avais envie de parler d’espoir, de poésie, de beauté : des choses qui, contrairement à ce que l’on imagine souvent, irriguent la vie quotidienne et les relations humaines en Iran. C’est forcément un récit incomplet, mais tout comme un récit très sombre sur l’Iran l’est aussi.

Le peuple iranien est régulièrement déshumanisé, enfermé dans ses tragédies. Or, on ne peut vivre ou envisager le futur, et l’écrire, sans espoir »

Les ressources de courage des iraniennes face à la peur

Lesfrancais.press : « Il y a des passages terribles tout de même : ceux où vous évoquez la meurtrière guerre Iran-Irak ou, plus proche de vous, cette personne qui était peut-être chargée de vous espionner. Avez-vous ressenti souvent de la peur en Iran ? »

Lucie Azéma : « Ça m’est arrivé, bien évidemment. Mais sur mes années de vie à Téhéran, ces moments ont été minoritaires.

« En tant que femme, j’entretiens un rapport particulier à la peur »

Je crois que, en tant que femme, j’entretiens un rapport particulier à la peur : elle imprègne de toute façon notre quotidien, qu’il s’agisse de l’espace public ou de la sphère intime. Elle est même intégrée à notre éducation, ce que je déplore profondément. J’ai le sentiment que les femmes apprennent davantage à s’y adapter et à puiser dans des ressources de courage insoupçonnées en cas de danger. C’est évidemment encore plus vrai pour les Iraniennes ».

Lesfrancais.press : « Ce livre n’est pas celui d’une expatriée. La communauté française n’y est pas évoquée. Lambassade de France est présente de façon presque cocasse, comme le lieu où l’on peut s’enivrer le 14 juillet. Votre maîtrise de la langue et de la culture vous permet une immersion forte. Comme une Iranienne de cœur. Est-ce dur de quitter l’Iran en se disant que le pays peut basculer dans le chaos ou une nouvelle guerre ? »

Lucie Azéma : « Oui, c’est très difficile. L’Iran et mes amis qui y vivent me manquent tous les jours. C’est devenu une douleur presque existentielle pour moi, et ce livre m’a permis de comprendre pourquoi »

Lesfrancais.press : « Pour venir sur le terrain politique, les éléments relatifs au fils du Shah, Reza Pahlavi, ne sont pas très élogieux. Quel débouché politique possible en dehors de lui parmi les démocrates iraniens ? »

Lucie Azéma : « Dans ce livre, je propose un panorama de l’histoire de la Perse et de l’Iran. Libre à chacun de se faire sa propre idée.

« C’est au peuple iranien d’écrire son histoire »

«Je n’ai pas d’avis tranché sur le prince héritier Reza Pahlavi mais, dans tous les cas, mon avis importe peu : c’est au peuple iranien d’écrire son histoire ».

L’Iran comme fil conducteur d’une oeuvre

Lesfrancais.press : « Ce livre n’est pas le premier. Vous êtes une autrice déjà accomplie. On sent pourtant que votre cœur bat à l’unisson avec une société iranienne en pleine transformation. Y aura-t-il d’autres livres sur l’Iran ? »

Lucie Azéma : « J’évoque l’Iran dans chacun de mes livres, mais c’est en effet le premier qui y est entièrement consacré. Il est certain que je continuerai à évoquer ce pays dans mes écrits, puisqu’il occupe une place essentielle dans ma vie »

Auteur/Autrice

  • Boris Faure est l'ex 1er Secrétaire de la fédération des expatriés du Parti socialiste, mais c'est surtout un expert de la culture française à l'étranger. Il travaille depuis 20 ans dans le réseau des Instituts Français, et a été secrétaire général de celui de l'île Maurice, avant de travailler auprès des Instituts de Pologne et d'Ukraine. Il a été la plume d'une ministre de la Francophonie. Aujourd'hui, il collabore avec Sud Radio et Lesfrancais.press, tout en étant auteur et représentant syndical dans le réseau des Lycées français à l'étranger.

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