Ukraine, la guerre du siècle

Ukraine, la guerre du siècle

La guerre en Ukraine, déclenchée par la Russie le 24 février 2022, s’inscrit dans la durée. En intégrant l’annexion de la Crimée et le début des combats dans le Donbass au printemps 2014, le conflit dure depuis plus de dix ans. Dans sa phase larvée puis ouverte, il excède ainsi déjà la durée de la Première Guerre mondiale (1914-1918) et figure parmi les conflits les plus longs depuis 1945, aux côtés de celui du Vietnam. Le nombre de morts militaires et civils dépasserait 200 000, selon les estimations occidentales, sans compter plusieurs millions de déplacés.

Au départ, Moscou tablait sur un effondrement rapide du pouvoir ukrainien. L’opération devait être brève ; la résistance politique et militaire de Kiev, l’engagement personnel de Volodymyr Zelensky et le soutien logistique occidental ont transformé cette intervention en guerre de haute intensité sur le sol européen, phénomène inédit depuis la Seconde Guerre mondiale.

Une guerre aussi économique

Sur le plan économique, la guerre a provoqué une recomposition accélérée des flux énergétiques. Avant 2022, la Russie fournissait environ 40 % du gaz importé par l’Union européenne. En moins de deux ans, cette dépendance a été réduite à des niveaux marginaux. Le gaz naturel liquéfié américain a pris une place prépondérante, aux côtés des approvisionnements norvégiens et qataris. Une dépendance en a remplacé une autre, mais à un coût nettement supérieur. La guerre a provoqué un choc énergétique majeur. L’industrie allemande, fortement consommatrice d’énergie et historiquement adossée au gaz russe bon marché, a été particulièrement pénalisée. Aujourd’hui, l’Allemagne est confrontée à une désindustrialisation rapide, traduisant un changement de modèle économique.

Le marché russe, qui absorbait une part significative des exportations européennes (près de 80 milliards d’euros en 2021), s’est refermé sous l’effet des sanctions croisées. La fragmentation du commerce mondial s’est accentuée, confirmant le passage d’une mondialisation intégrée à une mondialisation sous contraintes géopolitiques. La guerre n’a pas seulement redessiné les flux économiques ; elle a révélé la structuration d’un monde en blocs. La Russie bénéficie du soutien explicite de la Corée du Nord et de l’Iran, ainsi que d’un partenariat stratégique renforcé avec la Chine. Pékin, sans livrer officiellement d’armes, soutient Moscou diplomatiquement et économiquement, tout en évitant de s’exposer à des sanctions secondaires massives. Plusieurs membres des BRICS ont refusé de condamner frontalement la Russie, privilégiant une posture de neutralité active plutôt qu’un alignement total. L’Occident n’a pas réussi à rallier sous sa bannière de nombreux pays, compliquant ainsi l’application des sanctions commerciales.

Le conflit a surtout mis en lumière la fragilité stratégique de l’Europe. La sécurité du continent reposait largement sur le parapluie américain. Les débats récurrents aux États-Unis sur le coût de l’OTAN et les volte-face de Donald Trump ont rappelé que cette garantie n’était pas intangible. Les Européens ont été contraints d’augmenter leurs dépenses militaires après deux décennies de sous-investissement. L’Allemagne a lancé un fond spécial de 100 milliards d’euros pour moderniser sa Bundeswehr. La France vise les 2 % du PIB de dépenses de défense. Ironie de l’histoire, cette exigence d’effort accru est portée avec insistance par Washington.

Image illustration Guerre en Ukraine

Le défi européen

Pour autant, l’Europe de la défense demeure une ambition plus qu’une réalité opérationnelle. Les divergences industrielles et stratégiques persistent, comme en témoignent les difficultés que rencontre le projet d’avion de combat du futur franco-allemand. Les politiques énergétiques restent largement nationales. Les appels d’Emmanuel Macron en faveur d’emprunts communautaires pour financer des biens publics européens, défense, énergie, industrie, se heurtent aux réticences des États du Nord et au regain de souverainisme à l’Est comme au Sud.

Dans un monde dominé par des blocs continentaux, États-Unis, Chine, ensemble eurasiatique, l’Europe ne peut pas se permettre la division. La Russie, pour des raisons géopolitiques, et les États-Unis, pour des raisons stratégiques et commerciales, ont objectivement intérêt à une Europe moins intégrée. Pourtant, l’Union européenne demeure un acteur central. À vingt-sept, elle constitue l’un des premiers ensembles commerciaux mondiaux en biens et services. La dépendance vis-à-vis de la Chine est réciproque : le marché européen est crucial pour les exportateurs chinois. De même, les grandes entreprises technologiques américaines réalisent une part substantielle de leurs revenus en Europe. Malgré leur stratégie de relocalisation industrielle, les États-Unis continuent d’importer massivement des biens européens, notamment des produits pharmaceutiques, chimiques et des équipements de transport. Les capitaux européens participent au financement de l’économie américaine. Une contraction significative de ces flux aurait un coût pour Washington.

La guerre en Ukraine n’est pas un simple affrontement régional. Elle agit comme un révélateur des recompositions profondes du système international : fragmentation des chaînes de valeur, retour de la puissance militaire, politisation de l’énergie, rivalité sino-américaine assumée. Elle marque la fin d’une illusion européenne : celle d’une paix définitive garantie par l’interdépendance économique. Elle contraint le continent à arbitrer entre intégration renforcée et repli national.

Auteur/Autrice

  • Philippe Crevel est un spécialiste des questions macroéconomiques. Fondateur de la société d’études et de stratégies économiques, Lorello Ecodata, il dirige, par ailleurs, le Cercle de l’Epargne qui est un centre d’études et d’information consacré à l’épargne et à la retraite en plus d'être notre spécialiste économie.

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