Souveraineté économique, dites-vous ?

Souveraineté économique, dites-vous ?

« La souveraineté économique n’est plus un gros mot », entend-on répéter. Mais qu’est ce que la « souveraineté économique » ?

Le manque de masques pendant l’épidémie aurait démontré la nécessité de conserver des industries « stratégiques » sur son territoire. Vraiment ? Faut-il, en retard d’une guerre, implanter à coups de millions de subventions des fabriques de masques ? Et les élastiques ?

L’argent investi dans ces unités de production sera ponctionné sur les autres entreprises, celles qui paient des impôts. Et ne sera pas injecté ailleurs : dans les hôpitaux, les écoles ou la recherche.

En retard d’une guerre

La recherche ? Les vaccins : voilà qui est stratégique. Faire revenir les labos, un impératif. Essayons de faire en sorte qu’ils ne s’en aillent pas ! L’Europe domine outrageusement le « marché » des vaccins et représente 75% de la production mondiale.

Si on traite les labos pharmaceutiques comme des vampires, uniquement intéressés par l’argent, comme on l’entend si fréquemment, qu’on créée des taxes spéciales pour les punir, alors les labos partent ailleurs. On ne les fera pas revenir à coups d’imprécations.

Stratégie fiscale

Il en est pour les labos comme pour les autres industries. La désindustrialisation française ne vient pas d’un choix « stratégique », mais du record mondial des prélèvements. Les entreprises françaises paient 100 milliards de plus par an que leurs homologues allemandes. Les promoteurs de la souveraineté économique devraient exiger une baisse radicale des impôts.

Les entreprises françaises, à force de faire peu de marges, sont sous capitalisées. A la merci de fonds étrangers. Les défendre ? Toutes ? Seulement les « stratégiques » ?

Quelle entreprise est stratégique? Le gouvernement vient de débloquer 18 milliards pour le tourisme, 8 milliards pour Air France 6 pour Renault. Sans doute faut-il sauver hôtels, compagnies aériennes et autres entreprises ruinées non par leurs fautes mais par les décisions prises en raison de l’épidémie. Il s’agit de compensations. Rien de stratégique là dedans.

Industries de défense

En revanche, les industries militaires sont stratégiques. Rares sont les pays indépendants dans ce domaine. Ces industries doivent rester compétitives sous peine de voir les armées de leur pays déphasées. La France doit conserver une industrie de défense exportatrice, parce que son budget militaire ne saurait être suffisant pour faire vivre son industrie. Avec ses alliés européens, parce que l’Europe ne gagnera son indépendance que si elle est militairement autonome. J’étais avec François Léotard, ministre de la Défense, quand il avait signé une collaboration avec Israël pour développer les premiers drones. Israël l’a fait. La France moins. Elle est dépendante, notamment au Sahel, des drones américains. Sa politique aussi.

Autre secteur stratégique : les nouvelles technologies. Les batailles autour du Huaweï, Lucent, des semi conducteurs, de l’intelligence artificielle, des nanotechnologies, des biotechnologies, des textiles et matériaux nouveaux, sont stratégiques. La Chine a développé une politique scientifique exceptionnelle. L’Europe est en retard. Aucun groupe privé français ou européen n’est en mesure aujourd’hui d’investir seul dans certains de ces domaines.

Les patrons de Facebook, Microsoft, et autres ont décidé que le télétravail sera désormais la règle dans leur compagnie, et qu’il sera mondial. Voilà une révolution du travail. Toujours en retard de deux guerres à polémiquer sur les 35 heures et les retraites ?

Les Américains et les Chinois ont engagé la bataille sur les technologies et le droit. L’Etat stratège devrait avoir une cellule de renseignement consacrée aux veilles internationales en matière juridique. (Voilà pourquoi la défense de la langue, entre autre, est un enjeu stratégique, elle est un outil juridique.)

De son coté, le ministère de l’Economie doit créer une cellule de renseignement technologique et financier, à l’instar du renseignement militaire. Les entreprises françaises sont démunies. Les offensives de la Chine -et d’autres pays- sont réelles, organisées, méthodiques. Et les nôtres ?

L’énergie, une question stratégique mal traitée

L’énergie, voilà une question stratégique, qui prend même la forme de guerres. La France était  première dans l’industrie nucléaire. Après Areva, EDF est en déroute. Choix politiques. La fermeture de Fessenheim ne s’explique que pour des raisons d’image et d’alliances électorales. (Car si Fessenheim était dangereux, toutes les centrales le sont. Si toutes les centrales le sont, pourquoi en construit-on tant de par le monde ? Et pourquoi continuer à en vendre ?)

Le gouvernement a publié, pendant l’épidémie, sa feuille de route sur la politique énergétique. Le nucléaire serait progressivement remplacé par l’éolien et le solaire. Cela ne diminuerait en rien l’émission de gaz à effet de serre, au contraire, puisqu’il faut compléter les énergies renouvelables par de l’énergie thermique. Sacrifier le nucléaire, ce qui est anti écologique, est-ce stratégique ? Se fournir en panneaux solaires en Chine, en batterie aux Etats-Unis et en Australie, est-ce garantir notre indépendance ? Certes, la France a beaucoup de retard en matière écologique : recyclage, économie circulaire, traitement des boues, des rivières, pollution de la Méditerranée, lutte contre le fléau du plastique, etc… Mais le nucléaire est un allié de l’indépendance énergétique, du retour d’industries propres, et de lutte contre les émissions  de carbone.

Souveraineté financière

Parler de souveraineté économique sans prendre en compte l’indépendance financière mène à l’isolement, puis la ruine, comme l’Argentine. Curieusement, ceux qui parlent de souveraineté économique n’exigent pas une politique financière de rigueur, qui éviterait d’aller demander aux créanciers internationaux de payer les dépenses courantes. On est toujours dépendant de son créancier.

Quel pays a conservé sa « souveraineté » financière ? Il y en a peu. Les Etats-Unis, évidemment. La Chine, parce qu’elle est l’atelier du monde. Le Japon, parce que sa dette est nationale. L’Allemagne enfin, grâce à ses surplus budgétaire et commerciaux. Grâce à elle, l’Europe reste financièrement indépendante. Voilà pourquoi elle a pu débloquer ce plan historique de sauvetage de 750 milliards des économies européennes en berne. En tout, près de 2200 milliards. Cette fois l’Europe est à la hauteur.

Bonne nouvelle : la France est devenu cette année, le premier pays d’Europe pour les investissements étrangers. Dépassant, pour la première fois, le Royaume-Uni (un des effets du Brexit, mais pas seulement). Bravo, c’est bon signe.

Attractivité économique, modération fiscale, investissements technologiques, autonomie militaire, autonomie énergétique, solidité financière, alliances européennes : la souveraineté économique se gagne, peu à peu, elle ne se proclame pas.

Laurent Dominati

A.Ambassadeur de France

A. Député de Paris

Pdg de la société éditrice du site "lesfrancais.press"

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