Russie, Allemagne, Etats-Unis : poisons et contre poisons.

Russie, Allemagne, Etats-Unis : poisons et contre poisons.

Iossif Djougachvili  avait choisi pour surnom Staline, l’homme de fer, Vladimir Oulianov se faisait appeler Lénine, Poutine sera Novichok, du nom de l’agent neurotoxique utilisé pour éliminer son principal opposant, Alexeï Navalny. Ce n’est pas la première fois que le Novichok est utilisé par le FSB, la maison mère de Poutine, d’où le sobriquet que le Président russe a gagné dans les chancelleries. 

Autre conséquence, autrement plus grave, l’abandon éventuel du Nordstream2, évoqué par la Chancelière allemande. 

Merci Merkel

Angela Merkel, dans la coronacrise, a décidé du plan de relance européen. Face à la Turquie, elle a rejoint le front du refus mené par la France et soutient la Grèce. Avec la Chine, sans courbette ni trompette, comme Présidente de l’Union européenne, elle a remis les vases sacrés à leur place, pour reprendre une expression confucéenne2, y compris sur Hong Kong. Et à Vladimir Novichok Poutine, elle a demandé des explications suite à la tentative d’assassinat de Navalny, menaçant la suite de la coopération, y compris sur le gazoduc Nordstream. Un sans faute.

Faut-il remettre en cause Nordstream2, ce que souhaitent les Etats-Unis ? Nordstream2 est un gazoduc qui, par la mer Baltique, part de Russie et arrive directement en Allemagne. Il double Nordstream1, déjà opérationnel. Il permet d’éviter le passage par l’Ukraine ou la Biélorussie pour les livraisons de gaz, ce qui explique que beaucoup le voient comme un affaiblissement de l’Ukraine, et un cadeau fait à la Russie.

L’Allemagne contrôlée par les Russes 

C’est ce que pense Trump, qui disait crument que l’Allemagne était « contrôlée par les Russes »[1]. Polonais et Pays baltes, qui craignent toujours la Russie, pensent de même. Les Etats-Unis considèrent le projet comme une trahison, à tel point qu’ils ont placé les entreprises qui collaboraient à ce projet sur une liste rouge. C’est la raison pour laquelle le chantier est arrêté, à moins de cent kilomètres de l’arrivée. 

Nordstream2 était mal parti. L’accord fut signé peu après l’annexion de la Crimée. Tandis que les Allemands demandaient à la France d’appliquer des sanctions, ils signaient avec Gazprom. François Hollande refusait de livrer les navires militaires Mistral commandés par Poutine pour les vendre à l’Egypte, un pays ami des droits de l’homme. Le financement venait de l'Arabie saoudite. C’est dire que l’argument éthique est aussi volatile que le gaz.

Il est certain que Nordstream 2 profite à la Russie. Il appartient à Gazprom (qui emploie l’ancien chancelier fédéral allemand Schroeder). Cinq groupes européens sont parties prenantes, dont le français Engie. Le projet a couté 12 milliards d’euros, 1230 km de tuyaux sont posés, le chantier touche à sa fin. L’Allemagne, du fait de l’abandon du nucléaire, qui l’oblige à recourir de plus en plus au charbon, se trouve dans une quasi impasse énergétique (La France, du fait de la fermeture de Fessenheim, aussi, a du faire appel aux centrales à charbon. La démagogie écolo va parfois contre l’écologie.) 25% de l’énergie allemande provient du gaz. Est-ce pour autant que l’Allemagne se met dans les mains de la Russie ? 

Russie Allemagne
plan du projet du second gazoduc © Nord stream2 - 2020

Nordstream2 en otage

Alors la Russie se met dans les mains de l’Allemagne. Le fournisseur dépend du client autant que le client du fournisseur. Les Etats-Unis, qui fournissent aussi du gaz, veulent écouler leur gaz de schiste, mais il est plus cher. Les Polonais proposaient de doubler le gazoduc Yamal, qui alimente l’Europe en passant chez eux. Voulaient-ils se mettre dans la main des Russes ? L’Europe du sud attend le Turkish stream, qui amènera du gaz tout aussi russe que le Nordstream2. 

Arrimer la Russie à l’Europe

Le gaz russe est une bonne solution économique. Le consommateur européen paiera moins cher. Mais l’argument est insuffisant : C’est surtout  une bonne solution politique. Il faut arrimer la Russie à l’Europe. Si Angela Merkel peut se permettre de parler ainsi à Poutine, c’est que la Russie a besoin de l’Europe et de l’Allemagne. A qui vendre sinon à l’Europe, aux Chinois ? 

La Russie est éternelle, pas Poutine. La Russie est européenne. L’Europe est l’allié stratégique naturel de la Russie. Le récent accord entre Poutine et Xi Jinping est un traité inégal, parce que face à la Chine, la Russie ne fait plus le poids. 

Emmanuel Macron a récemment déclaré que Nordsteam2 ne devait pas accroitre la dépendance énergétique européenne. Que ce soit par la Baltique, l’Ukraine, ou la Turquie (turkish stream) le gaz est russe, et alimente un tiers de la consommation européenne. La dépendance de l’Allemagne ou de l’Europe au gaz russe est à la fois une vérité et une illusion. Cette dépendance est aussi forte vis-à-vis de bien d’autres produits, qui ne viennent pas de Russie. Sauf à le payer plus cher aux Américains, sous forme de Gaz naturel liquéfié.

Diktat américain

Plus forte encore, se révèle la sujétion vis-à-vis des Etats-Unis : le boycott de sociétés européennes par décision américaine est un diktat inacceptable.Comme l’a dit Angela Merkel au Bundestag : « Ce type de sanctions extraterritoriales imposé par les Etats-Unis ne correspond pas à notre conception de la loi ». Le Sénat américain doit examiner après l’élection présidentielle une proposition de loi pour sanctionner toute entreprise qui aura collaboré au projet. C’est de ce type de pression que l’Europe doit se prémunir. Paradoxalement, la Russie peut apparaitre comme un partenaire utile. 

Bien sûr, fondamentalement, entre les Etats-Unis et la Russie, l’Europe est du côté des Etats-Unis. Il y a des bases idéologiques à cette alliance : Trump n’empoisonne journalistes et rivaux qu’au figuré. L’alliance des démocraties libérales existe, mais elle ne peut se conforter que dans le respect mutuel, pas dans l’oukase. 

Les Etats-Unis ont retiré 12.000 soldats d’Allemagne, parié sur la dislocation de l’Union européenne, -comme Poutine- renié plusieurs fois leur parole et leurs engagements au Moyen-Orient, sanctionnent les entreprises européennes. Ils restent nos alliés et amis, mais ne se comportent pas comme tels. 

La France pourrait soutenir l’Allemagne

La Russie n’est pas une alliée et Poutine mérite son surnom de Novichok, poison mortel. Mais l’anti poison peut être de l’embrasser sur la bouche, à la russe, avec du gaz. De même que les images d’opulence de l’Occident ont ruiné la mythologie soviétique, les standards démocratiques européens montreront aux Russes qu’un pays grandit plus vite sans Novichok, au propre et au figuré. 

Illégalité des sanctions américaines, intérêt économique, manque d’alternatives énergétiques, quasi achèvement du projet, arrimage de la Russie à l’Europe, toutes ces raisons militent pour l’achèvement de Nordstream2. Comme la France n’est qu’indirectement concernée, elle pourrait être écoutée. Et si elle soutenait l’Allemagne? 


Laurent Dominati

Editeur de lesfrancais.press. Ancien Ambassadeur de France au Conseil de l’Europe, ancien député de Paris. 

[1] Sommet de l’Otan, 2018.

2 Quand on demanda à un philosophe confucéen ce qu’il ferait en premier lieu s’il était nommé Premier ministre, il répondit : « Je remettrai les vases sacrés à leur place ». Les vases sacrés étaient aux angles des autels où se rendait l’Empereur pour les cérémonies. Une façon de critiquer le désordre. Un autre philosophe chinois écrivait : « le Monde est un vase sacré qui ne supporte pas qu’on s’en empare et qu’on s’en serve. Qui s’en sert le détruit ; qui s’en empare le perd. »

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